Translate

vendredi 5 avril 2013

Un chant impur

                                                       Marianne

CHRONIQUE

Un chant impur

Vendredi 5 Avril 2013 à 16:00 | 

GUY KONOPNICKI


L'équipe de France de football - GUY JEFFROY/SIPA
L'équipe de France de football - GUY JEFFROY/SIPA
Un employé de luxe du football espagnol et néanmoins joueur de l'équipe de France refuse de chanter la Marseillaise. La polémique s'envole aussitôt, Jérôme Béglé s'enflamme dans le Point. Cette affaire, nous en connaissons les termes depuis des lustres, l'hymne le plus contesté d'Europe est à peu près le seul qui n'impose pas Dieu, le roi ou même la terre natale. Mais pourquoi faut-il prostituer dans les stades ce chant porteur d'histoire ? 

Pardon ! J'emploie en toute innocence le verbe «prostituer», je n'avais pas pensé aux fines soirées de Karim Benzema, qui ne veut pas qu'on le force à chanter la Marseillaise. Au demeurant, l'âme de la défense nationale, à l'époque du bataillon des Marseillais et du Chant de l'armée du Rhin, c'était Danton, qui ne détestait pas les Zahia du Palais-Egalité. Mais pourquoi l'hymne de cette histoire sublime et terrible doit-il ouvrir les manifestations d'un gigantesque commerce mondialisé ? 

Les sélections nationales ne servent qu'à faire monter les prix de joueurs qui se vendent ensuite aux clubs espagnols, allemands ou anglais. Au mieux iront-ils, à Paris, au Parc des Emirs que l'on appelait Parc des Princes avant le rachat du PSG par le Qatar. Il n'est guère surprenant que ces hommes marchandises répugnent à chanter la Marseillaise. Cet hymne de citoyens libres n'a rien à faire dans les cérémonies d'asservissement des corps aux puissances de l'argent. 

Le football a servi bien des causes douteuses. Il a été le sport préféré des dictateurs, Franco, Salazar, sans oublier le général Videla, chef de la sinistre junte d'Argentine. En ce temps-là, on polémiquait déjà sur cette Marseillaise que Michel Platini ne chantait pas, lorsqu'il jouait à l'ombre des prisons et des centres de torture de Buenos Aires. Il y avait toujours de bonnes raisons d'accepter les compétitions organisées par des régimes assassins, c'est une des nobles traditions du sport, depuis les JO de Berlin, en 1936. Dans le droit-fil de son histoire, le football professionnel sert donc le dictateur d'aujourd'hui, l'argent mondialisé. 

On entendait, tout de même, quelques protestations, quand la France envoyait ses joueurs chez les tortionnaires. L'exhibition permanente du fric ne trouble pas grand monde. Le foot est un des rares lieux de communion des élites et du peuple, réunis dans l'adoration du capital en maillot numéroté. Si les joueurs ont encore des voix, elles menacent de rendre le chant impur. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire