| | Hadrien Mathoux Directeur adjoint de la rédaction Note Glucksmann : la grande hypocrisie
Révélation insupportable, contenue dans la note interne qui a fait jaser toute la presse cette semaine : Raphaël Glucksmann aurait plus de chances de plaire aux bobos qu'aux prolos. C'est ce qu'on apprend au fil de ce document à mi-chemin entre rapport stratégique et synthèse marketing, qui recommande au candidat putatif à la présidence de la République de se focaliser sur un électorat âgé, urbain et surtout relativement aisé, plutôt que de perdre son temps à vouloir séduire les smicards, mères célibataires et autres banlieusards « CSP- ».
Pour un candidat de gauche, forcément, l'affaire embarrasse, et Glucksmann s'est d'ailleurs empressé de se désolidariser d'une analyse très vite « mise à la poubelle », assure son équipe. En réalité, cette note, préparée par un stratège de Place publique, rappelle beaucoup le fameux rapport publié en 2011 par le think tank Terra Nova : un constat dérangeant mais factuel, fondé sur des réalités électorales qui viennent titiller la mauvaise conscience d'une gauche qui se vit encore comme la représentante des classes populaires.
À tort. Historiquement, « gauche » n'a pas toujours rimé avec « pauvres ». Au XIXe siècle, être à gauche, c'est d'abord défendre la République, puis, plus tard, la laïcité. Ce n'est qu'avec l'apparition du marxisme, et à la suite d'une alliance stratégique entre prolétariat et classes moyennes progressistes, que la dimension proprement sociale prend une importance capitale dans la définition de ce qu'est la gauche.
L'acmé de ce « moment populaire » de la gauche se situe en 1981, lorsque deux ouvriers sur trois votent pour François Mitterrand au second tour de la présidentielle. Le début de la fin : face aux mauvais résultats de sa politique économique, Mitterrand tourne le dos au socialisme et s'adapte à la mondialisation néolibérale. La gauche social-démocrate ne sera dès lors plus le parti des ouvriers, frappés de plein fouet par les fermetures d'usine et les délocalisations… mais le camp de ceux qui défendent la « société ouverte », antiraciste et favorable à l'immigration, écologiste et ouverte en matière de mœurs, rêvant d'Europe et de la fin des frontières.
Prenant conscience qu'ils étaient les cocus de cette histoire, ouvriers et employés ont alors progressivement décidé de ne plus accorder leurs suffrages à une gauche qui les a souvent encouragés à le faire en les stigmatisant comme des « ploucs » ou des « beaufs ». Les rares qui ont tenté d'empêcher ce divorce ont été accusés de faire le jeu de l'extrême-droite. Les Français des classes populaires qui votent encore à gauche préfèrent des options plus radicales, comme celle incarnée par Jean-Luc Mélenchon. La social-démocratie est bien devenue une coalition de retraités, de diplômés urbains et de salariés de la sphère publique et parapublique. Mais chut, il ne faut pas le dire trop fort… Twitter @hadrienmathoux
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