Vendredi 25 septembre – #121 : Mon PDG écrit avec l’IA – scandale ?
CHERS XOOMERS ! Suivez-vous l’affaire Thélyson Orélien ? Promis au Goncourt, l'écrivain canado-haïtien est soupçonné d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour rédiger son roman C'était ça ou mourir. Quel vacarme ! Ne comptez pas sur moi pour verser dans la critique caraïbo-littéraire, évaluer le détecteur de fabulation Pangram ou enquêter sur les vapeurs germanopratines. De ce scandale de la rentrée me vient une question : pourquoi ce qui tient de l’imposture pour une œuvre poétique devient acceptable pour le discours d’un PDG ?
Post-vérité. Permettez-moi d’abord un détour. Dans Comment parler des faits qui ne se sont pas produits? (2020), Pierre Bayard explique que les fake news ont toujours existé – entendez, avant les réseaux sociaux. Dans Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand rapporte ainsi par le menu une discussion de 1791 avec Washington... qu’il n’a jamais rencontré. Bayard multiplie les exemples pour mieux dézinguer les théories sur la post-vérité. Méfions-nous donc des envolées sur le « péril existentiel pour l’art » (Abel Quentin), du genre : « L’IA m’a tuer » (ChatGPT aurait corrigé cette faute, référence à un vieux fait divers...).
Chair et os. Je trouve une clé à mon interrogation dans une tribune du Figaro signée Raphaël Doan et Antoine Lévy. Après avoir moqué le manque de curiosité scientifique du monde littéraire, ignorant l'évolution fulgurante d’une IA en passe de dominer les meilleurs humains dans la plupart des domaines cognitifs, ils lâchent : « Dans un tel monde, la seule valeur (mais elle est grande) d’un auteur en chair et en os est son existence intrinsèque et la foi que le lecteur place en lui. » Voilà la frontière : d’un côté, des page-turners abandonnés à l’IA, de l’autre des écrits de génies certifiés « made in them ».
Trahison. Thélyson Orélien a trompé trois fois. Dans les pas d’un Emile Ajar, célèbre avatar de Romain Gary (il a eu son second Goncourt 47 ans avant ChatGPT), il a trahi les règles du milieu, au risque de ridiculiser le Bottin des Lettres. Mais il a aussi trahi ses lecteurs, en quête d’une voix, d’une authenticité. Car, assure Arnaud Nourry (Nouveaux éditeurs), « le livre repose sur un pacte : le lecteur pense lire un texte écrit par un être humain. » Il a enfin trahi tous ceux qui ont vu dans ce récit un morceau de vie, raconté avec les tripes. Du jamais vu ? Bayard raconte comment le best-seller Survivre avec les loups (1997), auto-récit d’après-guerre d’une petite fille juive à la recherche de sa famille à travers l’Europe, s’est révélé être une affabulation...
Productivité. Et dans l’entreprise, alors ? Qu’un discours de rentrée, des vœux, une lettre d’embauche ou un plan stratégique soient rédigés grâce à l’IA générative n’offusquera personne. On célébrera les gains de productivité. Car dans le cadre professionnel, la prose est mécanique. Le langage formel, pour ne pas dire administratif, est tout sauf douteux. La signature du patron n’atteste pas qu’il a écrit, mais atteste qu’il s’engage. Point de pacte ni de trahison dans l’affaire. Je n’aurais pas écrit plus concis que Claude.ia : « L'écrivain répond de son style, le dirigeant de ses actes. »
Délégation. Tout n’est pas permis pour autant. Le discours de départ d’un collègue de trente ans témoigne d’une considération. Et impose un élan du cœur. Dans cette circonstance, Claude.ia encore : « Déléguer les mots, c’est déléguer l'égard ». De même, dans des moments de tension, comme une liquidation judiciaire, on imagine mal un DG balancer un e-mail ou bâcler une prise de parole face aux syndicats avec des accents d’agent conversationnel. Engagement et délégation numérique ne font pas bon ménage.
Créativité. Et puis j’ai souvenir d’une discussion avec Maurice Lévy, l’ancien président de Publicis. Il constatait que l’IA avait débridé la créativité des concepteurs de campagnes. Du moins en apparence. Car vieux briscard de la pub, ML savait séparer l’idée originale du duplicata. Par construction, l’IA produit la moyenne de ce qui a déjà été écrit (pour l’instant !). Or la valeur est dans la singularité. Après tout, qui ne recherche pas sincérité et honnêteté dans ses échanges privés ou publics ?
Fable. La fable est aussi ancienne que l'être humain, note Pierre Bayard. Il ajoute : « Elle mérite d'être reconnue et encouragée, tant elle est utile au progrès collectif comme à l'équilibre personnel de ceux qui y recourent. » Syllogisme 1 : si l’IA tue la fable, elle tuera l’humanité. Syllogisme 2 : si l’IA dope la fable, elle dopera le progrès. Chers xoomers, faites votre choix.
GenXO. GenXO, c’est un X comme eXpérience et un O comme Opportunité, pour les actifs suractifs de plus de 55 ans qui écrivent leur destin sans intelligence artificielle. Puisque l’on appelle désormais les membres de la Génération Z les zoomers, je propose de baptiser notre communauté les xoomers.
XOOMERS, SI VOUS TROUVEZ CETTE EDITION UTILE, TRANSMETTEZ-LA A QUELQU’UN QUE VOUS ESTIMEZ !
Rémi Godeau, directeur de la rédaction de l’Opinion