Je m’appelle Marcel. J’ai 74 ans.
Et j’ai fini par comprendre quelque chose de ma génération :
nous sommes le pont.
Nous sommes nés dans un monde…
et nous avons grandi dans un autre, totalement différent.
Où les volets restaient ouverts toute la journée,
et où un vieux ventilateur ronronnait dans le salon.
Les voisins disaient bonjour depuis le jardin,
et quand la chaîne du vélo sautait,
on ne cherchait pas un tutoriel —
on sonnait chez quelqu’un, et un adulte sortait avec une clé de 12.
On vivait dans un monde fait de patience.
On attendait les lettres.
On espérait que la bibliothèque soit ouverte.
On guettait la radio pour entendre notre chanson —
et quand elle passait enfin… c’était un petit miracle.
Puis, presque sans prévenir, tout a changé.
Les téléphones ont rétréci.
La musique est devenue invisible.
Les nouvelles arrivaient avant que le café n’ait refroidi.
On a appris à taper, glisser, toucher l’écran.
On a appris à parler aux machines…
et à écouter leur réponse.
On a connu le lait livré à la porte dans des bouteilles en verre…
et aujourd’hui, on paie à une caisse automatique sans dire un mot.
On mettait des pièces dans les cabines téléphoniques…
et maintenant, on fait des appels vidéo avec nos petits-enfants à l’autre bout du pays.
On connaît le silence d’un monde sans notifications…
et le bruit d’un monde qui ne s’arrête jamais.
Parfois, les jeunes nous regardent comme si on était “en retard”.
Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que :
nous connaissons deux mondes.
Nous savons planter des tomates
et envoyer un e-mail.
Nous pouvons raconter une histoire sans Google…
puis la vérifier avec Google.
Nous connaissons le poids d’une lettre manuscrite
et la rapidité d’un message envoyé en une seconde.
On a assez vécu pour comprendre qu’on peut changer sans se perdre.
Qu’on peut aimer le passé…
et continuer d’avancer avec le présent.
Nous avons dit adieu à des amis
et accueilli des petits-enfants.
Nous avons vu disparaître certaines maladies
et en apparaître d’autres.
Nous avons déplié des cartes papier,
puis suivi une ligne bleue sur un GPS.
Nous avons collé des timbres sur des cartes postales,
puis envoyé des emojis avec un simple toucher.
garder la mémoire d’un monde plus lent, plus humain,
et avoir le courage de s’adapter à celui qui court sans jamais s’arrêter.
Nous pouvons apprendre aux jeunes que tout n’a pas besoin d’être immédiat.
Et rappeler aux gens de notre âge qu’il n’est jamais trop tard pour apprendre.
Parce que nous sommes le pont entre ce qui était et ce qui sera.
Et tant que nous tiendrons debout,
le monde aura toujours quelque chose de solide pour avancer.
Chaque génération construit le chemin un peu plus loin.
Et la nôtre…
se souvient encore du petit chemin en terre
comme de l’autoroute.


























