La "grande collecte" numérise des milliers d'archives inédites de la guerre de 14-18
Le Monde.fr | Par Antoine Flandrin
Le livre de "souvenirs de guerre" d'Edmond Boursel, soldat de l'armée française (1914-1918) a été conservé pendant des décennies par son petit-fils Jean, contributeur à l'occasion de la "Grande collecte". | Le Monde.fr
Dans le hall de la Bibliothèque nationale de France (BnF), ils
sont une cinquantaine, ce jeudi 14 novembre, à avoir répondu à l'appel de la
"grande collecte". Dans leurs mains, ils tiennent des souvenirs de la
première guerre mondiale : carnets de soldat, livrets militaires, journaux du
front, albums de photos, cartes postales... "Je suis le petit-fils d'Edmond Boursel, lieutenant de chasseurs à
pied, auteur de ce livre manuscrit, qui est en bon état, agrémenté de photos,
de cartes et de correspondances, explique Jean Boursel,
médecin à la retraite. On n'est pas
sûr de ce qu'en fera la descendance. Je suis venu parce que je ne voulais pas
que ce livre soit balancé dans une déchetterie."
Organisée du 9 au 16 novembre par la
BnF, les Archives nationales et la Mission du centenaire, la "grande
collecte" propose de numériser les archives de la première guerre mondiale
sur la bibliothèque en ligne Europeana. Quelque 29 millions de
documents sont déjà accessibles, dont près de 70 000 sur la Grande Guerre.
L'opération a rencontré un vif succès dans les 102 points de
collecte répartis dans toute la France. Trois cent personnes se sont rendues
aux Archives nationales de Paris, le 12 novembre, deux cent aux archives du
Nord et cent quarante à La Coupole-d'Helfaut dans le Pas-de-Calais. "Le nombre de documents numérisés cette
semaine devrait dépasser les 70 000", avance Emmanuel
Penicaut, responsable du service interministériel des Archives de France.
Une réussite qui se mesure également
à l'aune des expériences menées dans les autres pays européens, dont le
Royaume-Uni, l'Allemagne, la Belgique et l'Italie. "Ces collectes ont rencontré un fort succès,
assure Eleanor Kenny, directrice de la communication d'Europeana, fondation basée à La Haye. Nous avons reçu 600 personnes à Dublin sur
une journée, en mars 2013. Mais l'organisation n'a rien de comparable avec ce
que nous voyons ici en France. Les opérations que nous avions lancées jusqu'à
présent s'étaient déroulées dans une ville sur une ou deux journées". L'ampleur
donnée en France à cette manifestation s'explique par une importante campagne
de communication menée par la Mission du Centenaire et par la mobilisation du
réseau des archives départementales et municipales de France.
UNE SECONDE "GRANDE
COLLECTE" PRÉVUE EN 2014
A la BnF, l'opération attire avant
tout les générations des enfants et des petits enfants de poilus, nées entre
1920 et 1960. "Je suis déçue qu'il y
ait si peu de jeunes", regrette Marion, 19 ans, étudiante en
histoire de l'art, arrière-arrière-petite-fille de Paul Boin, mort le 14
juillet 1918. "La première guerre
mondiale c’est notre histoire. Ils se sont battus. Pour eux, mais aussi pour
les générations futures". Venue pour rendre hommage à son
aïeul, elle souhaite en savoir davantage sur la citation à l'ordre de l'armée
qu'il a reçue en 1916. Jean-Pierre Casaubon, 62 ans, qui collectionne les
photos aériennes de la Grande Guerre depuis trente-cinq ans, est
également "venu à la pêche aux
renseignements". Il a pour sa part, apporté une
documentation "assez
ciblée" : des prises de vue aériennes d'un champ de
bataille de la Somme. Ses interrogations portent sur des photos d'avions non
légendées.
Chaque contributeur est reçu par un
archiviste pour un entretien d'une demi-heure. "Il s'agit de donner aux gens l'occasion de parler
de leurs souvenirs familiaux, raconter l'histoire de leur transmission,
apprendre si possible des choses à leur sujet et en mesurer la valeur",
affirme David Zivie, directeur adjoint de la Mission du Centenaire. Cet
accompagnement doit permettre au contributeur de choisir les trois ou quatre
archives qui seront numérisés. "Europeana
n’est pas le lieu où vous allez inscrire ou reproduire la totalité du journal
de votre grand-père. Ce n’est pas une base de données scientifique sur la première
guerre mondiale. C'est échantillon de mémoire européenne",
rappelle Emmanuel Penicaut.
Claire Slawny, qui a passé les dix
derniers jours à relire les centaines de correspondances échangées entre son
grand-père et sa grand-mère pendant la guerre, a longtemps hésité avant de
faire son choix. "Au final, ils ont
retenu une lettre écrite à ma grand-mère, un dessin et un souvenir des
tranchées : une feuille de chêne sur laquelle mon grand-père avait incrusté ses
initiales", raconte-t-elle sans trop de déception. Les
contributeurs auront toujours la possibilité de déposer ou donner leurs
documents aux différents services d'archives. Selon Emmanuel Penicaut, 5 à 10 %
des participants ont fait don de leurs souvenirs. Parmi ceux-ci figurent, par
exemple, des lettres écrites depuis le front sur des écorces de bouleau
(Seine-et-Marne), des lettres en allemand écrites par des Alsaciens qui
servaient à l'époque sous le drapeau du kaiser (Bas-Rhin) ou bien encore des
objets d'artisanat de tranchées, fabriqués à partir de balles ou d'obus. Pour
ceux qui n'ont pas pu participer à l'opération, une seconde "grande
collecte" est prévue en 2014.
Antoine Flandrin
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