Translate

dimanche 29 juillet 2018

HISTOIRE et MEMOIRE - Les plaies à vif de la colonisation



HISTOIRE et MEMOIRE


27 juillet 2018

Les plaies à vif de la colonisation

Jennifer Richard retrace la saga sanglante et grotesque des Blancs en Afrique

agrandir la taille du texte
diminuer la taille du texte
imprimer cet article
Il est à toi ce beau pays s'ouvre par deux morts. Le 20  mars  1916, en Virginie, Ota Benga se souvient des siens massacrés par la Force publique, l'armée du roi des Belges, Léopold  II, au Congo. Emmené aux Etats-Unis par un missionnaire américain, exposé comme curiosité, notamment au zoo du Bronx, où il a cohabité avec les singes, le jeune Pygmée doit désormais se faire appeler Otto Bingo, apprendre le mode de vie américain dans un orphelinat et travailler à l'usine. Il se tire une balle en pleine poitrine.
Quarante ans plus tôt, le 1er  mai 1873, dans le royaume bisa (actuelle Zambie), un glorieux explorateur succombe de la dysenterie. Il s'appelle David Livingstone. Sa disparition attire la lumière sur les richesses de l'Afrique. " Il n'aurait pas l'occasion de voir se mettre en place la grande mission civilisatrice de l'Europe. Et c'était mieux ainsi ", écrit Jennifer -Richard. De quoi la mort de ces deux hommes est-elle le nom ? De la colonisation, et de la terrible aventure du -peuple noir. Une tragédie en trois actes que l'écrivaine franco-américaine orchestre avec brio sur vingt-trois ans, trois continents et plus de 700 pages.
la réalité saute aux yeuxLa saga s'écoule par courts chapitres et saynètes qui saisissent des personnages marquants, comme l'explorateur Henry Morton Stanley, les dirigeants Léopold II et Jules Ferry, ou des militants de la cause noire américaine, tels l'enseignant Booker T. Washington et le pasteur et historien George Washington Williams. Solidement documentées, ces scènes témoignent du talent de Jennifer Richard pour manier le récit d'aventures et l'épopée, le roman historique et le Southern Gothic. Surtout, leur enchaînement crée des échos entre ce qui se joue au même moment en Afrique, en Europe et en Amérique, et dans les vies des protagonistes – souvent quantités négligeables dans le monde vorace qui vient.
Les deux résonances les plus signi-ficatives sont l'hypocrisie et le calcul politique qui déterminent l'instauration d'un ordre injuste. Ainsi, dans la première partie, qui court de 1873 à 1885, on voit Jules Ferry défendre les droits des races " supérieures " sur les races " inférieures " en invoquant " un devoir de civilisation ", ou le roi des Belges justifier la colonisation en Afrique centrale par la nécessité de protéger le continent contre la " plaie de la traite " pratiquée par les Arabes. La vraie raison, bien sûr, est que l'Afrique regorge de caoutchouc et d'ivoire, et que Léopold  II, peint par Jennifer Richard en psychopathe ou en enfant capricieux sur son tricycle géant, se trouve fort malheureux d'être " le roi d'un petit pays de petites gens ".
La réalité saute pourtant aux yeux après quelques années de traités abusifs, de meurtres et de mutilations pour soumettre les villages, d'alliances opportunistes avec les Arabes, d'esclavage déguisé : le pillage n'est pas " un accident toléré de l'action civilisatrice ", c'est " le but premier (…), tout le monde est au courant ". L'Afrique, dira un -personnage, " révèle le vrai visage de l'Europe ". Au même instant, en Amérique, les Noirs découvrent que le Civil Rights Act de 1875, censé leur assurer l'égalité civile, n'est pas appliqué. Pire, la croisade menée par des militants pour faire reconnaître l'inconstitutionnalité des lois discriminatoires de certains Etats du Sud ouvrira la voie aux lois ségrégationnistes ultérieures.
Si les explorations au Congo sont retranscrites avec un réalisme souvent insoutenable, c'est dans la partie américaine que Richard est à son meilleur. Que ce soit à travers le combat de Washington Williams pour la reconnaissance des crimes perpétrés par Léopold  II au Congo ; dans le portrait de Booker T. Washington, porté par l'espérance de voir le système raciste, construit de toutes pièces, se déconstruire un jour ; ou, au contraire, quand elle montre, chez un homme du sud des Etats-Unis, la certitude que la liberté, dans ce " beau pays ", est celle qu'ont les Blancs de vivre en maîtres chez eux, les questions qu'elle pose sont d'une étonnante actualité.
Gladys Marivat
© Le Monde

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire