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vendredi 13 juillet 2018

Des carburants toxiques écoulés en Afrique


13 juillet 2018

Des carburants toxiques écoulés en Afrique

Les Pays-Bas confirment le scandale du " dirty diesel ", organisé par les géants du pétrole vers l'Afrique de l'Ouest

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Bientôt, peut-être, l'Afrique de l'Ouest cessera d'être intoxiquée par de l'essence et du diesel émettant de grandes quantités de particules fines exportés par des géants du négoce sans scrupule. C'est la fameuse " qualité africaine ", comme disent les courtiers : des produits pétroliers de piètre qualité mélangés à des substances très chimiques dans les cuves de tankers décatis.
La teneur en soufre est entre 200 et 1 000 fois supérieure aux normes européennes, les conséquences en matière de santé publique dévastatrices et les béné-fices pour les pétroliers considérables. Un scandale révélé par une enquête rigoureuse de l'organisation suisse Public Eye (ex-Déclaration de Berne) en septembre  2016.
Cette fois, ce n'est pas de la " propagande " d'ONG ou de militants écologistes passionnés, comme ont tenté de le faire croire certains tradeurs de grands groupes spécialisés dans la confection et l'exportation de ce " dirty diesel " invendable ailleurs qu'en Afrique.
" Mélangés autant que possible "Dans un rapport officiel rendu public lundi 9  juillet, l'Inspection pour l'environnement humain et les transports des Pays-Bas note que " les carburants destinés à l'Afrique de l'Ouest sont mélangés autant que possible ".
A l'issue d'une enquête portant sur les cargaisons de quarante-quatre tankers en partance pour l'Afrique de l'Ouest, la police environnementale hollandaise constate l'usage " à grande échelle " de manganèse et de benzène, des substances hautement cancérigènes, ainsi que d'autres produits pétrochimiques interdits dans la majeure partie du monde. Elle note dans les carburants destinés à cette partie du monde " 300 fois plus de soufre qu'autorisé par les standards européens ", recoupant les révélations de Public Eye.
Si les Pays-Bas ont diligenté cette enquête qui sera présentée au Parlement à une date qui reste encore inconnue et dont certains cas d'illégalité pourraient être transmis à la justice, c'est que près de 50  % des produits pétroliers exportés vers l'Afrique de l'Ouest partent des ports d'Amsterdam et de Rotterdam auxquels s'ajoute Anvers, en Belgique, selon les Nations unies (ONU). Les mélanges toxiques s'effectuent dans ces terminaux dotés de raffineries.
Le rapport d'enquête hollandais pointe une dizaine de géants du courtage pétrolier tels que les suisses Vitol et Gunvor, l'anglo-suisse Glencore ou encore Trafigura, et leurs filiales chargées des activités " aval " (raffinage, distribution, commerce). Mais également des grandes compagnies pétrolières comme Total et Shell citées parmi les principaux acteurs de ce mélange de produits pétroliers.
Parfois, par souci de discrétion, ces opérations sont réalisées en pleine mer, à quelques miles des côtes africaines et des mégapoles hyperpolluées où se concentrent une partie des 7  millions de personnes qui meurent chaque année à la suite de pathologies provoquées par la pollution d'un air trop chargé en particules fines, selon l'Organisation mondiale de la santé. Des métropoles comme Lagos et Dakar affichent des taux de particules fines supérieurs à ceux des villes d'Asie les plus polluées de la planète.
" La livraison de carburants toxiques à l'Afrique de l'Ouest n'est rien de moins qu'un scandale environnemental et de santé publique, a réagi le diplomate norvégien Erik Solheim, à la tête du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE).L'idée que certaines parties du monde ne méritent pas la même protection sanitaire que les autres est tout simplement choquante. "
Et d'appeler les industriels à cesser de tirer le maximum de bénéfices des faiblesses des standards d'Etats en la matière, avec des teneurs en soufre autorisées variant de 2 000  à 5 000 parties par million (ppm) pour le diesel et entre 150 et 3 500 ppm pour l'essence, contre des -normes européennes fixées à 10 ppm depuis 2009.
Mais les choses sont en train de changer en Afrique de l'Ouest. Le Ghana, pays producteur de pétrole, a ouvert la voie en s'alignant sur les recommandations du PNUE. Depuis le 1er  juillet 2017, ce pays anglophone n'importe plus que des carburants à faible teneur en soufre (maximum 50 ppm contre 3 000 ppm auparavant). Pour ce qui est de sa raffinerie nationale, Accra se laisse jusqu'à 2020 pour se conformer au nouveau standard.
Pressions des lobbys pétroliers" Le Ghana a décidé un changement radical tout en ayant trouvé une solution pour sa raffinerie qui ne parvient pas à produire des carburants conformes à cette nouvelle législation, constate Marc Guéniat, de Public Eye. Plutôt que de fermer sa raffinerie, il l'oblige à mélanger sa production avec du carburant importé pour se conformer aux normes, ce qui peut être un modèle pour les autres pays de la région. "
Le Bénin, la Côte d'Ivoire, le Nigeria et le Togo s'étaient aussi engagés à réduire drastiquement les limites de teneur en soufre des carburants autorisées et à mettre aux  normes leurs vieilles raffineries d'ici à juillet  2017. Mais aucun n'y est parvenu à temps. La mise en application varie d'un pays à l'autre, en fonction des pressions des lobbys pétroliers et des risques de hausse des prix des carburants à l'importation qui se répercuterait sur le consommateur.
Pour le moment, la Côte d'Ivoire n'a pas vraiment engagé de réformes. Le Nigeria, géant pétrolier africain et premier importateur de carburants de la sous-région, devrait suivre l'exemple ghanéen, à son rythme. Ses raffineries ont jusqu'en  2021 pour s'adapter à la nouvelle limitation qui vient de passer de 3 000 ppm à 150 ppm pour le diesel, et sera appliquée en octobre  2019 pour l'essence, dont le processus est plus coûteux, comme l'a annoncé Anibor O. Kragha, le patron des raffineries au sein dela Compagnie pétrolière nationale du Nigeria (NNPC).
" Le premier virage vers une essence plus propre devrait coûter 11,7  millions de dollars - 10  millions d'euros - par mois. La réduction - du soufre - dans le diesel -devrait coûter 2,8  millions de -dollars par mois ", a-t-il indiqué. Les Etats semblent déterminés à se débarrasser des carburants toxiques jusque-là exportés par les géants du négoce pétrolier et à faire oublier la sordide " qualité africaine ".
Joan Tilouine
© Le Monde

13 juillet 2018

Le scandale des carburants pour l'Afrique

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Le scandale dure depuis des dizaines d'années. Des multinationales du négoce de produits pétroliers livrent en toute légalité un poison invisible en Afrique. Il s'agit de carburants de basse qualité volontairement mélangés à des produits chimiques à la toxicité bien connue. Il en ressort un sinistre cocktail de diesel et d'essence extrêmement polluant, émettant de grandes qualités de particules fines et à la teneur en soufre parfois 1 000 fois supérieure aux normes européennes.
La police environnementale des Pays-Bas vient de publier un rapport d'enquête sur le " dirty diesel ", confirmant les résultats d'une étude rigoureuse publiée par l'Organisation non gouvernementale (ONG) suisse Public Eye, deux ans plus tôt. Le business des carburants toxiques tourne à plein régime et est pratiqué sans retenue par des grands groupes pétroliers et des mastodontes du négoce, aussi discrets qu'impitoyables dans leurs pratiques commerciales dépourvues d'éthique. C'est l'Afrique, se disent-ils sans doute. Le fait que les courtiers utilisent les termes de " qualité africaine " n'a rien d'anodin.
Leurs firmes ne se contentent pas de produire ce " dirty diesel " à quai ou en pleine mer, pour être plus discrètes. Elles l'exportent à bord de leurs tankers les plus vétustes, le distribuent à travers leurs réseaux de stations essence, parfois mis en place à l'issue de négociations opaques avec les dirigeants, de qui elles ont obtenu des parts dans des champs pétroliers et des pipelines.
Ce poison se répand ensuite partout en Afrique de l'Ouest, car il est recraché sous forme d'émissions polluantes par des voitures hors d'âge dont l'Europe se débarrasse, parce qu'elles ne sont plus aux normes occidentales. Ce scandale s'ajoute à d'autres fléaux : guerres, coups d'Etat, affaires de corruption, tragédies environnementales, dont l'or noir est systématiquement à l'origine. C'est, par exemple, ce qui se déroule au sud du Nigeria, dans la région du delta du Niger, ravagée par le pétrole, source de richesse potentielle devenue venin. Des milliers de fuites des exploitations du géant anglo-néerlandais Shell ont souillé peut-être à jamais l'un des écosystèmes les plus fragiles et précieux du continent.
Derrière le business du " dirty diesel ", des grandes sociétés qui n'ont cure de l'environnement et de la santé des populations et tirent un maximum de profit de la faiblesse des normes en vigueur en Afrique. Ici s'applique la loi cynique de l'offre, qui s'adapte à une demande peu exigeante, parce que moins solvable. Rien d'illégal dans tout cela, car, jusqu'à présent, il n'est pas interdit d'exporter des carburants hautement soufrés.
Toutefois, les choses commencent enfin à bouger. La plupart des Etats d'Afrique de l'Ouest, incités par le Programme des Nations unies pour l'environnement, se sont engagés à réduire drastiquement la teneur en soufre autorisée dans le diesel et appliquent peu à peu des standards internationaux. Mais ce mouvement est encore trop timide, car il se heurte à la pression des lobbys pétroliers et au renchérissement du prix à la pompe qu'il implique. Du côté européen, il faut miser sur la crainte d'une mauvaise publicité pour que les acteurs pétroliers arrêtent de se livrer à ces pratiques peu reluisantes et pour que les gouvernements cessent de fermer les yeux. Il n'y a aucune fatalité à ce que l'Afrique soit condamnée à utiliser des carburants nocifs fabriqués par des groupes peu scrupuleux, encouragés par des normes laxistes.
© Le Monde


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