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jeudi 2 août 2018

La SCIENCE - Dotés d'une mémoire, les réseaux de neurones artificiels renaissent

La SCIENCE

1er août 2018

Dotés d'une mémoire, les réseaux de neurones artificiels renaissent

Les cinq saisons de l'intelligence artificielle 3|6 Elle pulvérise l'homme au jeu de go, prend le volant de sa voiture, le remplace à son travail, mais pourrait aussi mieux le soigner. C'est pendant les années 1980 que les verrous techniques semblent sauter un à un, dans une euphorie scientifique incomparable

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Ala fin des années 1980, l'ambiance est plutôt bonne dans les laboratoires qui s'intéressent à une nouvelle manière de rendre les programmes informatiques intelligents. Aux Etats-Unis, en France, en Suisse ou au Japon, on s'enthousiasme des prouesses et perspectives des réseaux de neurones artificiels, inventés quarante ans plus tôt.
" On publiait rapidement, ce qui est le charme des sujets émergents ", se rappelle Gérard Dreyfus, aujourd'hui professeur émérite à l'ESPCI ParisTech, qui avait déjà connu une telle excitation lorsqu'il s'intéressait à des composants électroniques miniatures quelques années plus tôt. Il sera l'un des leaders des deux équipes françaises pionnières dans le domaine.
" C'était riche de discuter avec des physiciens, des neuroscientifiques, des statisticiens, des mathématiciens, des informaticiens… ", complète Patrick Gallinari, professeur à Sorbonne Université, à Paris, membre de l'équipe française concurrente, dirigée par Françoise Soulié-Fogelman.
" L'équipe aux Bell Labs était fabuleuse. Je me retrouvais entre les mathématiques pures, incarnées par Vladimir Vapnik, et la physique à la main de John Denker, qui avait un côté -Richard Feynman ", ajoute Léon Bottou, formé en France mais recruté rapidement par le célèbre laboratoire américain. Entré à l'Ecole polytechnique en  1984, Léon Bottou fait ses premières armes de programmeur sur l'ordinateur VAX 8600 de 48  Mo de mémoire de l'école d'ingénieurs. Il s'essaie à la reconnaissance d'écriture par réseaux de neurones en dessinant lui-même à la souris des centaines de lettres pour se constituer une base de données d'apprentissage. Le système ajuste ses paramètres à partir d'exemples avant d'être appliqué à des situations nouvelles.
" Ils nous ont piqué les meilleurs ! "En  1987, pour son stage de fin d'année, Léon Bottou pousse la porte du laboratoire dans lequel l'une des futures vedettes du domaine, Yann LeCun, vient d'arriver auprès de Françoise Soulié-Fogelman. Ils ont pour point commun de programmer sur la même machine, un Amiga 1000, sorti en  1985 avec 256  Ko de mémoire. Qui plus est dans le langage LISP, inventé par John McCarthy, qui fut l'un des pionniers de l'intelligence artificielle première version. Celle qui effacera durant les années 1960-1970 les réseaux de neurones…
Il entame sa thèse avec Françoise Soulié-Fogelman. Sans trop y croire au début, la petite équipe, complétée de Patrick Gallinari, demande des financements européens et en obtient trois ! " Quand on a déménagé sur le campus d'Orsay, nous avions, grâce à ces -contrats, plus de puissance de calcul que tout le campus ! ", se souvient Léon Bottou. Il suit alors Yann LeCun à Toronto pour un stage pendant l'été 1988 avant de finir sa thèse et de rejoindre son collègue, cette fois aux Bell Labs, recruté par le physicien Larry Jackel, qui avait fait de même avec Yann LeCun un an plus tôt. " Ils nous ont piqué les meilleurs ! ", s'amuse Françoise Soulié-Fogelman, qui avait elle-même des vues sur un brillant Russe, Vladimir Vapnik, pris par Larry Jackel…
" L'ambiance intellectuelle à Bell Labs était incroyable, les ambitions scientifiques sans limites, les moyens matériels immenses. J'avais un ordinateur Sun4 pour moi tout seul, iden-tique à celui de l'université de Toronto, où j'avais fait mon post-doc, qui était partagé par 30  personnes ! ", ajoute Yann LeCun, qui avait suivi le même parcours en éclaireur et qui est aujourd'hui à la fois professeur à l'université de New York et directeur du laboratoire d'intelligence artificielle de Facebook.
Il n'est pas le seul de ce groupe fondé par le physicien Larry Jackel à avoir eu un tel succès. Facebook accueillera, outre Yann LeCun, Léon Bottou et Vladimir Vapnik. La Française Isabelle Guyon deviendra célèbre, outre ses apports à l'apprentissage machine, pour son implication dans l'organisation de défis techniques autour desquels s'affronteront les meilleures équipes du monde.
Quant au chercheur Yoshua Bengio, que nous retrouverons plus loin dans cette -histoire, il restera dans le monde académique pour diriger, à Montréal, la plus grande concentration mondiale de chercheurs et contribuer à développer l'écosystème québécois. D'autres iront chez Microsoft…
C'est aussi le temps des premières conférences, signe de l'émergence d'une nouvelle communauté qui commence à grossir et à faire connaissance.
Larry Jackel est revenu impressionné de son séjour, en mars  1985, à l'Ecole de physique des Houches (Haute-Savoie). Il importe ce concept aux Etats-Unis dès l'année suivante, dans la station de ski de Snowbird (Utah), avec exposés le matin, ski l'après-midi et nouvelles discussions le soir. De ces échanges passionnés émergera l'idée des conférences NIPS pour Neural Information Processing Systems, dès 1987 à Denver (Colorado). Terry Sejnowski, qui était de la première réunion à Snowbird, en sera le président pendant trente ans et aura vu grossir l'audience de la centaine de personnes à plus de 8 000 en décembre  2017 (dont près de 10  % d'employés de Google !).
Mais, juste avant la première NIPS, la société savante en ingénierie, IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers), avait organisé à San Diego (Californie), en juin  1987, un congrès international des réseaux de neurones. " Il y avait mille personnes, ce qui est déjà énorme ! ", se souvient Patrick Gallinari présent à cet événement précurseur. Même à Paris, c'est l'effervescence : " En  1988, on a fait la première conférence sur le sujet à l'ESPCI. Il y avait tant de monde, plus de 150 personnes, qu'on a dû retransmettre les exposés dans une autre salle ", se souvient Gérard Dreyfus.
Les découvertes, avec autant d'esprits brillants et motivés, vont alors s'enchaîner.
Pour rappel, le système de base que tous ces chercheurs étudient évoque le fonctionnement du cerveau humain. C'est un réseau de neurones artificiels, actifs ou passifs selon qu'ils ont été suffisamment stimulés par leurs voisins. Chaque unité fait la somme pondérée des stimuli reçus et s'active si cette somme dépasse un certain seuil. L'enjeu est d'apprendre ces valeurs en entraînant le réseau sur des exemples et en corrigeant ces réponses si besoin est. C'est ce que faisait la première version du Perceptron, à la fin des années 1950.
Pour aller plus loin, plusieurs chercheurs ont eu l'idée d'utiliser plusieurs couches de neurones afin de monter en complexité, les sorties d'une couche devenant l'entrée d'une autre et ainsi de suite. Problème, comment faire apprendre à ces couches la manière dont elles doivent se connecter entre elles ?
Une des idées-clés est la rétropropagation du gradient, dont les racines se perdent dans les méandres de la bibliographie. Jürgen Schmidhuber, l'un des pionniers et piliers de l'apprentissage automatique, adepte des " corrections historiques ", le fait remonter à un Finlandais, Seppo Linnainmaa, dans les années 1970, puis à l'Américain Paul Werbos en  1984. Le gradient est une manière de mesurer un écart, en l'occurrence celui entre le bon résultat et celui fourni par la machine. La rétro-propagation consiste à revenir en arrière pour modifier les paramètres, recalculer le résultat et voir son écart par rapport à la valeur cible et ainsi de suite. Cette exploration de l'espace inconnu des paramètres s'apparente à une randonnée brumeuse en montagne vers une vallée : on avance à tâtons en suivant la pente descendante et on s'arrête si ça remonte. Le risque est de tomber sur une " fausse vallée ", qui se comporterait comme un fond de relief, mais ne serait pas le point le plus bas.
" Au début des années 1980, David Rumelhart avait essayé et ça ne marchait pas. Selon moi, c'était dû à un bug informatique, explique Yann LeCun. Geoffrey Hinton avait alors convaincu Rumelhart de ne pas persévérer ." Mais Hinton, un des " anciens " du domaine, a changé d'avis lorsque, avec Terry Sejnowski, il a mis au point un autre type de réseaux de neurones qui n'avait pas ce risque de blocage. En outre, Yann LeCun, pour sa thèse de 1987, avait développé son propre algorithme de correction d'erreurs et donc d'apprentissage des poids, dont il avait pu faire la démonstration au duo Hinton-Sejnowski lors de leur contact à l'Ecole des Houches en  1984.
L'un des verrous de l'apprentissage était levé. En  1988, Terry Sejnowski publie son premier réseau de neurones capables de lire à haute voix de l'anglais. En  1989, Dean Pomerleau, à l'université Carnegie Mellon (Pennsylvanie), fait rouler une première voiture autonome sur route.
Apprentissage par renforcementSimultanément, désormais aux Bell Labs, Yann LeCun fait une autre percée, elle aussi inspirée de la biologie et du système visuel. Pour la reconnaissance d'images, il devient vite coûteux en temps de calcul de prendre chaque valeur du pixel d'une image en entrée du réseau de neurones. Il utilise donc une procédure mathématique, la convolution, qui " filtre " l'image et réduit le nombre d'entrées. Mais cela suffit pour que chaque couche compose sa propre représentation de l'image, de plus en plus abstraite lorsqu'on s'enfonce dans ce réseau. C'est ainsi que, à la fin des années 1980, les réseaux LeNet1, LeNet2… jusqu'à LeNet5 sont entraînés à -reconnaître les chiffres manuscrits.
L'autre innovation décisive pour les applications futures viendra dix ans plus tard de Suisse, en  1997. Dans leur havre de Lugano, Juergen Schmidhuber et son étudiant Sepp Hochreiter inventent un nouveau type de réseau qu'ils publient dans un article qui deviendra l'un des plus cités dans le domaine. Ils dotent un réseau de neurones d'une mémoire, en plus de ses capacités de calcul. Dans un réseau de neurones classique, des stimuli sont envoyés à une couche de neurones, qui elle-même s'active et émet de nouveaux stimuli vers la couche suivante et ainsi de suite jusqu'à la dernière couche. Mais lorsqu'on recommence l'opération avec d'autres stimuli, les neurones ont " oublié " ce qu'ils ont vu précédemment. Quand on montre une image de chat, puis une image de chien, le réseau n'a que faire de l'animal qu'il a vu précédemment pour répondre.
L'invention des deux Allemands consiste à dire que l'état des neurones dépend non seulement des stimuli reçus mais aussi de ceux des étapes précédentes. Des connexions " retour " sont possibles. C'est évidemment bien plus proche du fonctionnement de notre cerveau. Facile à concevoir, pas forcément à réaliser. Mais Sepp Hochreiter a réussi à éviter des écueils mathématiques et à faire apprendre à son réseau baptisé LSTM, pour Long Short Term Memory. Les LSTM sont notamment à la base des systèmes de reconnaissance vocale ou de traduction puisque, pour bâtir des phrases correctes, il vaut mieux avoir la mémoire de ce qui précède… " 30  % de la puissance de calcul de Google sert à alimenter des LSTM ", aime à dire Juergen Schmidhuber.
Enfin, un autre groupe met au point la technique qui sera à l'origine du succès, trente ans plus tard, de la victoire du programme -AlphaGo vainqueur d'un champion du monde de go en  2016 : l'apprentissage par renforcement. Elle est, elle aussi, inspirée par la biologie et consiste à traduire en équations ce qu'un humain fait souvent, apprendre de ses erreurs. Au lieu de trouver les variables du réseau de neurones en minimisant une erreur de prédiction, on " récompense " ou " punit " le système en fonction de la réponse. Ses promoteurs, cités en référence dans l'article de DeepMind (filiale de Google) détaillant les secrets d'AlphaGo, sont notamment Richard Sutton, Satinder Singh et David McAllester. Ils étaient tous les trois membres d'un second groupe d'apprentissage machine aux Bell Labs, installé 50 kilomètres au nord de celui de Larry Jackel, Yann LeCun et Léon Bottou.
Les Bell Labs sont décidément un endroit-clé dans cette histoire. C'est aussi là que naîtra une autre technique qui ne sera pas pour rien dans un nouvel hiver pour le domaine, dix ans à peine après l'arrivée de ce printemps.
David Larousserie
© Le Monde

HOMMAGE et MEMOIRE - Michel Butel Ecrivain et patron de presse

HOMMAGE et MEMOIRE

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1er août 2018Jacques Wirtz

Michel Butel

Ecrivain et patron de presse

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Ecrivain, patron de presse, traducteur, activiste, Michel Butel, mort à Paris, d'une septicémie, le 26  juillet, à 77 ans, ne pouvait être assigné à aucun des rôles qu'il a occupés, et sa disparition ne va pas simplifier la tâche : le mystère demeure, pour toujours désormais. Celui d'une énergie dévorante, jamais satisfaite, attisée par le désir de se créer une place qui ne lui a jamais été octroyée. Moyennant quoi, il l'a inventée, puis, à l'infini, multipliée.
Il naît à Tarbes (Hautes-Pyrénées) le 19  septembre 1940, enfant juif sous l'Occupation qu'on doit dissimuler chez ses grands-parents, en Isère. Sa mère est avocate, son père sera des fondateurs de la Sécurité sociale. De retour à Paris, à la Libération, l'enfant entre à l'Ecole alsacienne. Son chemin de jeune bourgeois semble tracé. Mais, déjà, rien ne se passe comme prévu. C'est dans un institut psychopédagogique, où, dira-t-il, il a été placé pour avoir mis le feu au cabinet de son médecin, que le futur directeur de L'Autre Journal crée, à 12 ans, son premier journal. Il quitte l'établissement à 14 ans, décide de ne pas rentrer chez lui, arrêtant ses études et commençant une vie errante, improvisée.
Il milite, au début des années 1960, pour l'indépendance de l'Algérie, entre à l'Union des étudiants communistes. L'air du temps est à la révolution : il est révolutionnaire, manière comme une autre d'assouvir son désir d'inédit. Mais quand, en  1975, Bernard-Henri Lévy lui propose de participer à la création d'un quotidien, L'Imprévu, il ne peut résister, quand bien même l'entreprise apparaît proche du Parti socialiste haï – François Mitterrand est à la " une " du premier numéro –, ce qui lui vaut quelques rancœurs chez ses camarades.
Prix Médicis en 1977C'est un échec retentissant, au bout de onze numéros. Mais l'appétit pour la presse s'est réveillé. Et Michel Butel va devenir virtuose dans l'art d'encaisser les coups, disposition qui permet bien des aventures. Entre-temps, néanmoins, il a autre chose à accomplir : devenir écrivain. Ce qu'il fait, avec éclat, en  1977, quand il reçoit le prix Médicis pour son premier roman, L'Autre Amour (Mercure de France), " une intrigue de Gérard de Villiers écrite par Alain-Fournier ou Gérard de Nerval ", selon le critique du MondePaul -Morelle. Il publie un nouveau roman, La Figurante (Mercure de France, 1979) et traduit des pièces d'Arthur Schnitzler. Puis plus rien, pendant près de vingt ans. Il faut dire qu'au début des années 1980, la vie s'accélère. Son œuvre enfle d'un coup, moins faite de livres que de journaux, dès lors créés en cascade.
En juin  1983, il entre à la rédaction des Nouvelles littéraires, dont il devient rédacteur en chef du service Culture. L'hebdomadaire s'essouffle. Michel Butel apparaît à l'actionnaire principal, Max Théret, cofondateur de la Fnac, comme l'homme de la situation. Il le sera tellement que la nouvelle formule mensuelle qu'il élabore à sa demande, lancée en décembre  1984 sous le titre L'Autre Journal, s'impose vite comme le titre emblématique de la décennie, l'un des lieux où la France peut observer, et vivre plus intensément, ses propres métamorphoses.
Michel Butel, qui finit par prendre, avec l'aide d'amis, le contrôle financier de la publication, publie sur plus de deux cents pages des textes hybrides, rétifs aux codes. L'écrivain Sélim Nassib, qui, avant de le rejoindre, était journaliste à Libération, résume : " Il m'a dit que je pouvais faire tout ce que je voulais sauf ce que je faisais avant. C'est comme ça que L'Autre Journal était réellement autre. " Sont de l'aventure Claire Parnet, Hervé Guibert, Gilles Deleuze, Isabelle Stengers, Michel Foucault ou Marguerite Duras, dont le mensuel publiera les entretiens avec François Mitterrand.
Le goût du risqueLe succès n'empêche pas les vicissitudes, surtout quand on veut faire toujours plus long, plus beau, plus neuf. En juillet  1986, le journal cesse de paraître après une tentative périlleuse de passage au rythme hebdomadaire. Ressuscité quatre ans plus tard, il s'arrêtera définitivement en mai  1992. Michel Butel repart tout de suite à l'assaut. Il lui faut sept mois pour lancer, en décembre de la même année, un nouvel hebdomadaire, Encore, qui s'arrête après quelques numéros, en février  1993, bientôt remplacé par L'Azur, quatre pages hebdomadaires, entièrement de sa main (1994-1995).
" Il aimait bâtir des maisons, mais vivre dedans ne l'intéressait pas ", commente Sélim Nassib. Les onze ans qui viennent de s'écouler sont probablement les plus heureux de cette vie qui semble d'ailleurs s'être tenue à bonne distance de la mélancolie. Sauf de celle qui naît quand le mouvement, le risque s'éloignent. Au tournant du siècle, le rythme ralentit. La santé de Michel Butel, qui a toujours été asthmatique, se dégrade.
Il revient à la littérature, publie L'Autre Livre en  1997 (Le Passant), puis, en  2004,L'Enfant (Melville). Il annonce, en quatrième de -couverture, que L'Autre Journal va reparaître. Mais rien ne se passe. Il faut attendre encore. Pour -patienter, remuer des idées, même en l'air, demeure un recours efficace ; l'agitation, la -provocation aussi. En janvier  2011, il se porte candidat à la direction du Monde. Ses chances de réussir sont de l'ordre du conte de fées. Quelle meilleure raison d'y aller ?
C'est en mars  2012 seulement qu'un nouveau mensuel, le dernier, voit le jour :L'Impossible, qui s'arrête dès 2013. Il se vendait peu, et les ennuis de santé du -fondateur ne cessent pas. Il a 73 ans. La fatigue gagne. Mais le désir est toujours là, tonitruant, indestructible. " Trois semaines avant sa mort, il me disait encore : “Il est temps de lancer un journal, tu ne crois pas ?” ", témoigne -Sélim Nassib.
Michel Butel était de ces hommes que rien n'arrêterait s'ils n'étaient, justement, des hommes ; s'il n'y avait la mort au bout. Il écrivait, en tête du premier numéro deL'Impossible : " Nous avons inventé ce petit -objet pour les nuits blanches et pour les jours sans fête. "
Le temps de le relire, d'ouvrir à nouveau les objets incongrus, baroques, vifs, qu'il aura toute sa vie arrachés à l'ordre ennuyeux des choses, est sans doute venu.
Florent Georgesco
© Le Monde

Gare Montparnasse : la SNCF et RTE se renvoient la balle


1er août 2018

Gare Montparnasse : la SNCF et RTE se renvoient la balle

Après l'incendie d'un poste électrique, le trafic des trains ne devrait pas revenir à la normale avant vendredi 3 août, au mieux

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L'incendie survenu dans un poste électrique à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), qui alimente la gare Montparnasse, vendredi 27  juillet, a plongé des milliers de voyageurs dans l'incertitude. Lundi soir, le Réseau de transport d'électricité (RTE) a annoncé que le courant était de retour à la gare parisienne, après quatre jours de polémique. Mais, derrière les difficultés pour les voyageurs, une autre crise s'est jouée entre deux opérateurs publics majeurs, la SNCF et RTE.
Dès samedi, le président de la SNCF, Guillaume Pepy, n'a pas caché son agacement : "Nous sommes victimes, les usagers, et nous-mêmes, d'un incendie qui a eu lieu sur un transformateur, qui n'a rien à voir avec la SNCF, qui est un transformateur de la société RTE ", a-t-il rappelé, en demandant des indemnisations.
Pendant le week-end, les cadres de la SNCF n'ont pas lésiné sur leurs critiques à l'encontre de RTE, accusant la filiale d'EDF de ne pas avoir respecté son contrat. Et -notamment de ne pas avoir mis en place une solution de secours en cas de coup dur. Claude Solard, directeur général délégué de SNCF Réseau, explique ainsi que le groupe a bâti trois circuits -d'alimentation indépendants, mais que " RTE a branché ces trois -circuits à une seule et même ins-tallation ". En clair, le dispositif de secours dépendait également du poste électrique victime de l'incendie.
Une analyse relayée par la -ministre des transports, Elisabeth Borne, qui a souligné " une -manifeste fragilité dans l'ali-mentation de substitution de la gare Montparnasse par RTE ", dans un communiqué.
" Je comprends qu'on soit exaspéré, a reconnu le président de RTE, François Brottes, qui a joué profil bas dimanche soir, sur BFM-TV. Les secours pour l'ali-mentation étaient dans le périmètre du même poste, c'est un peu comme quand vous avez la nationale 7 à côté de l'autoroute A7. Quand vous avez un incendie qui coupe la circulation sur les deux, il faut se dire qu'il faut peut-être faire évoluer le périmètre. "
" On assume notre responsabilité ", a ajouté M. Brottes, qui s'est engagé à indemniser la SNCF, -conformément au contrat qui lie les deux entreprises.
Mais le sentiment d'être accusé à tort prédomine chez la filiale d'EDF. En effet, la SNCF exploite son propre réseau électrique et connaît parfaitement le dispositif technique. Surtout, rappelle-t-on chez RTE, les clients industriels définissent eux-mêmes les dimensions de leurs besoins électriques et peuvent choisir de disposer d'un autre poste de secours. " C'est une option que nous proposons, a détaillé M.  Brottes, dans Le Parisien mardi matin. Certains clients font ce choix-là, c'est au client d'en avoir l'exigence. "
Autrement dit : " Quand on veut des alimentations électriques supplémentaires, il faut les payer et les demander, c'est comme ça que ça marche ", explique Jean-Louis Maury, délégué syndical central CGT chez RTE, qui souligne que " les alimentations de la gare sont comme cela depuis très longtemps, personne ne peut dire qu'il ne -savait pas ".
Une analyse fermement démentie par la SNCF, qui assure avoir bien prévu de la redondance de son côté.
Indemnisation" C'est de la gesticulation de patrons qui veulent détourner le feu de chez eux ",souligne M.  Maury, de la CGT, qui note que " le vrai -sujet pour eux, ce sera le montant de l'indemnisation et qui va la payer ". Dans un communiqué, Jean-François Carenco, le pré-sident de la Commission de régu-lation d'électricité (CRE), a d'ailleurs souligné que le supplément de coûts pour assurer des redondances de sécurité " ne -saurait être systématiquement à la charge du consommateur d'électricité ".
La mobilisation des agents de RTE a permis de rétablir dès lundi soir l'alimentation électrique de la gare, alors que les premières prévisions parlaient de jeudi. Mais, même avec un retour à la normale, les difficultés ne sont pas terminées : en raison du report de nombreuses opérations de maintenance, la SNCF a -annoncé que les deux tiers du trafic seront assurés mardi à Montparnasse, mais que le retour à la normale ne devrait pas intervenir avant vendredi.
Nabil Wakim
© Le Monde

Surchauffe ou hausse durable de la croissance : le diagnostic délicat de la Fed


1er août 2018

Surchauffe ou hausse durable de la croissance : le diagnostic délicat de la Fed

La banque centrale américaine ne devrait pas remonter ses taux directeurs dans l'immédiat

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La Réserve fédérale américaine (Fed) ne devrait pas remonter ses taux d'intérêt, compris entre 1,75  % et 2  %, mercredi 1er  août, mais se poser une question décisive alors que l'économie américaine tourne à pleine vapeur. Avec une croissance de 4,1  % au deuxième trimestre, un chômage limité à 4  % et une hausse des prix hors énergie et alimentation pile à 2  %, soit l'objectif que s'est fixé la Fed, les Etats-Unis connaissent-ils une surchauffe et un risque inflationniste ?
Comme à son habitude, Jerome Powell, le président de la Fed, s'est montré très prudent mi-juillet. " Il est difficile de prévoir l'économie… Ce n'est pas factuel, comme l'eau qui bout à 100 degrés. L'économie ne bout pas à 4  % de chômage. " La Fed prévoit de remonter ses taux à deux reprises d'ici à la fin de l'année, notamment en septembre. Elle cherche à atteindre une politique monétaire -neutre, qui ne favorise ni ne freine la croissance. Cette perspective exaspère Donald Trump, qui a critiqué pour la première fois la banque centrale : " Je n'aime pas voir tout ce travail qu'on fait pour l'économie et ensuite voir les taux monter ", a-t-il déclaré le 20  juillet sur la chaîne CNBC.
Au-delà de la rupture avec la tradition qui veut que le président des Etats-Unis ne commente pas la politique monétaire, cette phrase pose une vraie question : la politique économique de la Maison Blanche permet-elle de remonter le potentiel de croissance des Etats-Unis, qui pourrait continuer sur sa lancée sans qu'il soit nécessaire de relever les taux ? " C'est le pari pris par -Donald Trump ", fait observer Thomas Julien, économiste à New York pour Natixis. L'augmen-tation du potentiel de croissance passe par la hausse de l'emploi et de la productivité.
Côté emploi, la progression du chômage en juin de 3,8  % à 4  % était un bon signal : elle s'explique par le retour d'une partie de la population sur le marché du travail. En parallèle, le taux de partici-pation à l'emploi est remonté de 62,7  % à 62,9  %, tandis que les salaires restent modérés, avec un rythme de croissance de 2,7  %. Il y aurait donc encore de la main-d'œuvre mobilisable, à supposer que la politique de M. Trump n'entrave pas trop l'immigration.
Sur la productivité, l'idée du- -président américain était de provoquer, avec sa réforme fiscale, le rapatriement des profits des -multinationales, et, avec sa guerre commerciale et ses mesures de dérégulation, un choc d'investissement qui augmente la productivité (en petite hausse de 1,3  % en  2017). Sur ce point, l'investissement des entreprises a été important, de 11,5  % au premier trimestre et de 7,3  % au second, mais il est largement dû au dynamisme du marché domestique pétrolier américain. Il n'y a donc pas de miracle en vue.
La crainte d'un emballementSi le scénario de la Maison Blanche ne se déroule pas comme prévu, l'avenir risque d'être douloureux. Selon le Congrès, réforme fiscale non financée oblige, le déficit budgétaire sera de 4,4  % du produit intérieur brut (PIB) en  2018 et 5,1  % en  2019. Une aberration après neuf  ans de croissance qui privera le Trésor de marge de manœuvre en cas de récession. C'est dans ce contexte que la Fed est soupçonnée de vouloir augmenter ses taux le plus possible – au lieu d'être " neutre ", M.  Powell pourrait être un " faucon " masqué – afin de -disposer de plus de latitude pour les baisser ensuite.
Une récession se prépare-t-elle ? Nul ne peut exclure que la guerre commerciale provoque un choc de défiance, mais cette crainte n'apparaît pas massivement dans les indices de confiance, alors que M. Trump a signé un armistice avec les Européens. Autre signal, la courbe des taux est quasiment plate. L'écart entre les taux à dix ans (3  %) et ceux à deux ans (2,67  %) est au plus bas depuis une décennie. Les taux courts plus élevés que les taux longs sont souvent le signe avant-coureur d'une récession (le présent est plus risqué que le long terme). Mais, selon Wall Street, il manquerait d'autres signaux récessifs, comme la remontée du chômage et la baisse des profits des entreprises. Face à ce casse-tête d'interprétation, M.  Powell, lui, sait qu'il n'a pas droit à l'erreur.
Arnaud Leparmentier
© Le Monde

Fabius : " L'affaire Lafarge ne m'est jamais remontée "


1er août 2018

Fabius : " L'affaire Lafarge ne m'est jamais remontée "

L'ex-ministre a été entendu comme témoin dans l'enquête visant le cimentier pour " financement du terrorisme "

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LES DATES
2010
Octobre L'usine de Lafarge, à Jalabiya, en Syrie, produit son premier ciment.
2012
Juillet Début des paiements aux groupes armés.
Décembre Lafarge est la dernière entreprise française présente en Syrie.
2013
Juin L'organisation Etat islamique (EI) prend le contrôle de zones où la cimenterie se fournit en matières premières, autour de Rakka.
Novembre L'EI apparaît dans la liste des groupes payés par l'intermédiaire syrien de l'usine, Firas Tlass.
2014
Août Un nouvel accord est passé avec l'EI : il comprend un fixe mensuel et un variable à la tonne.
19 septembre L'usine est prise d'assaut par l'EI.
Il n'a rien su, rien entendu. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères entre 2012 et 2016, affirme n'avoir jamais été informé des mésaventures de Lafarge en Syrie durant cette période, et a fortiori des petits arrangements du cimentier avec des groupes terroristes. Aujourd'hui président du Conseil constitu-tionnel, l'ancien ministre a été entendu comme témoin, vendredi 20  juillet, par les juges d'instruction Charlotte Bilger et David de Pas, dans l'enquête pour " financement d'une entreprise terroriste " visant l'ancien fleuron du CAC  40.
Son audition, révélée par Le Monde, ne laisse pas d'interroger sur l'absence totale d'informations qui seraient remontées jusqu'au ministre, et ce alors que plusieurs de ses collaborateurs au Quai d'Orsay suivaient le dossier Lafarge, dont l'usine était même devenue un sujet de discussion entre Paris et Washington. Afin de mettre en perspective les réponses faites par M. Fabius aux -magistrats, nous avons choisi de les présenter en regard du contexte et des éléments factuels versés à l'instruction.
Entre 2012 et 2015, le cimentier Lafarge – devenu LafargeHolcim après sa fusion avec le groupe suisse – est la dernière entreprise française présente en Syrie, tandis que le pays sombre dans le chaos. La diplomatie française est alors en première ligne pour faire tomber le régime de Bachar Al-Assad : au cours de l'été 2013, Laurent Fabius multiplie les échanges avec son homologue américain, John Kerry, pour monter une -interven-tion militaire contre -Damas, qui ne verra finalement pas le jour après la volte-face de Washington.
Le ministre des affaires étrangères savait-il que Lafarge possédait alors la seule usine française encore en activité dans le pays ? " Je n'en ai pas de souvenir précis ", -assure Laurent Fabius. Etait-il informé des déboires du cimentier, contraint de composer avec -différents groupes armés, dont les forces kurdes et l'organisation Etat islamique (EI) ? " Je n'ai jamais été saisi d'une question concernant Lafarge, je suis catégorique. " A-t-il eu vent de la prise de l'usine par les troupes de l'EI, en septembre  2014 ? " Non, je n'ai pas souvenir d'avoir été informé de l'attaque de cette usine. "
Cette audition était attendue de longue date par l'organisation Sherpa, partie civile dans ce dossier. L'association de protection et de défense des victimes de crimes économiques en avait fait la demande, le 11  octobre 2017, par l'intermédiaire de son avocate Me Marie Dosé, afin de déterminer " de quelles informations -disposait le Quai d'Orsay à -l'époque des faits sur les activités de -Lafarge en Syrie et, surtout, quelles directives ont été données par le Quai d'Orsay, visiblement enclin à ce que les activités de l'entreprise se poursuivent ".
Les interrogations autour du rôle de la diplomatie française planent sur cette affaire depuis le début de l'enquête. Les premiers soupçons ont été distillés par Christian Herrault, ex-directeur général adjoint des opérations de Lafarge, et Jean-Claude Veillard, l'ex-directeur de la sûreté, qui ont -affirmé aux enquêteurs avoir -" régulièrement tenu informé " de la situation l'ambassadeur de France chargé de la Syrie au Quai d'Orsay, Eric Chevallier, et que ce dernier les aurait " toujours encouragés à rester ".
" Au courant du racket "M. Herrault avait apporté quelques précisions lors d'une confrontation face à M. Chevallier en janvier  2018. Il affirmait avoir rencontré le diplomate au Quai d'Orsay en compagnie de M.  Veillard à l'été 2012, puis à trois reprises jusqu'à l'hiver 2013 : " Il était au courant de la situation de l'usine, et il comprenait parfaitement l'intérêt de maintenir l'usine pour le développement de la région. Il nous a toujours soutenus sans nous faire la moindre observation. (…) Il était au courant du racket. "
Après avoir affirmé lors de cette confrontation n'avoir aucun " souvenir de ces rencontres ", M.  Chevallier a fini par admettre, dans une lettre envoyée aux -magistrats quelques jours plus tard, avoir retrouvé la trace d'un de ces entretiens. Le ministre des affaires étrangères a-t-il pu ignorer la tenue de ces " rencontres " au Quai d'Orsay ?
" Je n'ai jamais été informé de ces réunions, assure Laurent Fabius.
– Au regard de l'ensemble de ces éléments, ne peut-on considérer que le ministère des affaires étrangères a accompagné, voire protégé, les choix effectués par Lafarge en Syrie ?, insistent les juges.
– En tant que le ministère est -dirigé par le ministre, ma réponse est clairement non. Si des fonctionnaires ont pu donner ce sentiment, c'est à tort. "
Au-delà de ces quelques entretiensde routineentre Lafarge et le Quai d'Orsay, les contacts entre le cimentier et Paris ont été réguliers durant cette période, mais par un tout autre canal. Des notes déclassifiées montrent que M. Veillard faisait remonter des informations sur la situation autour de l'usine à la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), qui dépend du ministère de la défense. " Je ne faisais aucun tri dans les infor-mations que je donnais aux services de renseignement ", a-t-il précisé devant le juge.
Là encore, M. Fabius assure n'avoir jamais été destinataire de ces renseignements. Il explique que les informations de terrain ne remontent à son cabinet que " lorsque cela est jugé nécessaire ". " Aucune information, y compris venant de la DGSE ou de la DGSI, organes qui ne relèvent pas du -ministère, n'atteint le ministre tant qu'elle n'est pas filtrée par le -directeur de cabinet ", insiste-t-il.
La diplomatie française a pourtant été sollicitée par Lafarge dans des circonstances particulièrement critiques, qui auraient peut-être pu justifier que le ministre soit informé. Le 19 septembre 2014, la cimenterie est prise d'assaut par l'EI. Le jour même, Christian Herrault et Jean-Claude Veillard sont reçus par le successeur de M. Chevallier au Quai d'Orsay, Franck Gellet, pour lui -demander d'intercéder auprès de Washington afin que l'usine ne soit pas bombardée par l'aviation américaine.
Selon le compte rendu qu'ont fait de cet entretien les services diplomatiques, les responsables de Lafarge auraient à cette occasion assuré n'avoir aucun contact avec les Kurdes ni avec l'EI. Face au " jeu d'équilibriste entre les différents belligérants auquel Lafarge se prête pour protéger son site ", Franck Gellet les met tout de même " en garde  contre la -tentation de dialoguer avec Daech ".  Il relaie enfin leur requête de -demander aux Etats-Unis " de nous consulter avant toute frappe -visant ce site ".
" Sur la liste appropriée "Dans un mail envoyé le jour même au directeur adjoint du cabinet de Laurent Fabius, ainsi qu'à la conseillère Proche-Orient du ministre, M.  Gellet écrit : " Il convient de protéger cet investissement français pour le cas où, Daech en faisant une possible base ou une source de lucre, les Américains envisageraient de le bombarder. Il me paraîtrait légitime que nous demandions à Washington de ne rien faire à propos de ce site sans nous consulter. " L'ambassadeur transmet les coordonnées GPS du site " en vue des messages appropriés à faire passer aux Américains ".
Réponse du directeur adjoint du cabinet de Laurent Fabius : " Merci. Je passe ça à la défense, qu'il puisse en parler aux Américains. " Selon les éléments transmis à la justice par le ministère des affaires étrangères, l'ambassadeur Gellet se rend dix jours plus tard en mission à Washington, où il évoque " le site de -Lafarge avec le Pentagone ". La demande est directement transmise à Derek Chollet, conseiller du secrétaire à la défense américain. La réponse tombe le 2  octobre : les " militaires " français ont bien transmis le message à leurs " collègues américains ", et le site de Lafarge " est inscrit désormais sur la liste appropriée ".
Est-il envisageable que ces échanges hautement sensibles et la mission de l'ambassadeur de France pour la Syrie à Washington ne soient pas remontés jusqu'au ministre des affaires étrangères ? A en croire Laurent Fabius, oui.
" Que savez-vous de ces échanges entre des responsables de Lafarge et un ambassadeur de France ?, lui demandent les juges.
– Rien. Vous me demandez s'il est normal que je ne sois pas au courant, c'est toujours la même question : si un problème est jugé important, très important, il doit être signalé. S'il n'est pas jugé comme tel, cela ne remonte pas ", répond l'ancien ministre.
A l'automne 2014, M. Veillard prend contact avec le cabinet -militaire du président François Hollande, afin de suggérer que l'usine soit " utilisée comme base dans le cadre de déploiement des forces militaires françaises ". Les forces spéciales américaines seront finalement les premières à s'y installer, en décembre  2015, après la reprise du site par les forces kurdes. Une semaine plus tard, le 28  décembre, M. Veillard transmet l'information à M. Gellet et sollicite un nouveau rendez-vous. Il précise avoir " informé " de la situation " le directeur de la DRM ", ladirection du renseignement militaire, et le chef de l'état-major particulier du " PR ", leprésident de la République.
La cimenterie de Lafarge est devenue un enjeu stratégique et militaire pour la coalition (les forces spéciales britanniques et françaises s'y installeront quelques semaines plus tard). M. Fabius assure pourtant n'avoir " jamais évoqué " cette question avec le président, pas plus qu'avec le ministre de la défense.
" Je suis désolé d'insister, mais l'ensemble de ce qui est communément appelé l'affaire Lafarge ne m'est jamais remonté ", insiste-t-il, sans s'étonner d'avoir été tenu à l'écart de ce dossier.
" Avec le recul, considérez-vous que vos services auraient dû vous informer du maintien de cette usine ?, s'enquièrent les magistrats.
– Tout dépend de savoir ce que savaient mes services. Si c'est juste la présence d'une usine dans une région qui ne pose pas de problème, non. En revanche, s'ils sont informés qu'il y a des trafics, évidemment ils doivent m'informer. Mais de ce que j'ai lu dans les journaux, car c'est ma source d'information dans cette affaire, mes services ne disent pas qu'ils ont été informés des trafics. "
Diplomatie économiqueAu début de son mandat, Laurent Fabius avait ouvert un chantier qui lui tenait à cœur, la diplomatie économique, afin de soutenir les entreprises françaises sur les marchés extérieurs et de les aider, depuis le Quai d'Orsay, à résoudre leurs problèmes. Au-delà des soupçons de " trafics " visant -Lafarge, les difficultés rencontrées par le cimentier pour se maintenir en Syrie n'étaient-elles pas susceptibles d'intéresser le ministre ? " Cette affaire n'a rien à voir avec la diplomatie économique ", tranche M. Fabius.
Seule concession faite aux juges : l'ancien ministre reconnaît avoir rencontré Bruno Lafont, PDG de Lafarge à l'époque des faits, en sa qualité de responsable du pôle développement durable au Medef : " Je l'ai rencontré quatre ou cinq fois au moment de la préparation de la COP21 entre 2013 et décembre  2015. Etait-il lui-même au courant ? Je l'ignore. En tout cas, il ne m'a jamais saisi de cette question. "
Soren Seelow
© Le Monde

En Californie, les bouteilles amères de Nestlé


1er août 2018

En Californie, les bouteilles amères de Nestlé

Les guerres de l'eau aux États-Unis 2I6Le géant suisse est accusé de s'accaparer des millions de litres de la précieuse ressource

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Avant de descendre dans le Strawberry Canyon, Gary Earney a réuni la troupe pour les consignes de sécurité. Principal danger, les serpents à sonnette. En cas de rencontre avec un Southern Pacific rattlesnake, explique-t-il, " s'immobiliser, et s'il ne cède pas le passage, taper du pied pour le réveiller ". Vêtu de cuissardes antimorsures, le forestier passe en tête.
Gary Earney est à son affaire. Pendant plus de trente ans, il a travaillé au National Forest Service, l'agence fédérale chargée de la gestion des forêts. Il a été responsable des permis d'exploiter les ressources naturelles de la forêt nationale de San Bernardino, dans le sud de la Californie. Aujourd'hui il est un lanceur d'alerte. Grâce à son petit groupe de militants, nul n'ignore plus en Californie que Nestlé, le numéro un mondial de l'alimentation, collecte – pour trois fois rien – des millions de litres d'eau dans cette forêt qui surplombe Los Angeles, alors que l'Etat fait face à une sécheresse endémique et que le gouverneur a signé, le 31 mai, une loi qui instaure à partir de 2022 un rationnement permanent pour les habitants : pas plus de 55 gallons (208 litres) par personne et par jour.
Fleuron de la productionDerrière lui, Amanda Frye, diplômée de sciences de l'alimentation, une mère de trois enfants dont le travail d'investigation a mis le géant de l'eau en bouteille sur la défensive. Elle a délaissé les archives du comté pour se joindre à l'expédition. Le troisième membre du groupe, le biologiste Steve Lœ, est lui aussi un ancien du service des forêts. C'est " pour ses petits-enfants ", explique-t-il, qu'il a décidé, une fois à la retraite, de se lancer dans la défense de la forêt de San Bernardino, oasis de verdure et de – relative – fraîcheur, à l'est de la mégapole.
Les ennuis de Nestlé ont commencé en  2015 quand, en pleine sécheresse historique, Steve Lœ s'est demandé si l'eau que la compagnie continuait à collecter dans le Strawberry Canyon n'était pas en fait celle de la nappe phréatique, plutôt que celle des sources Arrowhead, qui donnent leur nom à l'un des fleurons de la production de Nestlé aux Etats-Unis. Amanda Frye a fouillé les archives du comté, celles du State Water Board de Californie, l'agence chargée de la gestion de l'eau, et elle a fini par découvrir que le permis accordé à Nestlé avait expiré en  1988.
Depuis vingt-sept ans, la compagnie opérait en dehors de toute supervision environnementale ! Grâce à ses relations dans le comté, Amanda Frye a alerté les élus démocrates et le secrétaire à l'agriculture de Barack Obama. Comme nombre de militants, elle ne verrait aucun inconvénient à la suspension des activités de Nestlé dans la forêt de San Bernardino. " Une multinationale suisse pompe l'eau des contribuables américains, s'insurge-t-elle. Alors que cette forêt a été établie pour nous, les citoyens de la région. "
Gary Earney, lui, est plus nuancé. Pendant plus de vingt ans, il était aux premières loges. C'est lui qui dirigeait le service chargé des permis d'opérer dans la forêt. Pourquoi l'agence n'a-t-elle pas trouvé le temps de réexaminer celui de Nestlé ? Comme souvent, tout est parti du président républicain Ronald Reagan, le grand dérégulateur des années 1980. " Le budget du National Forest Service a été amputé de 46  % ",rappelle le forestier. L'eau n'était pas une priorité. " J'avais 11 autres projets à examiner. Vingt kilomètres de nouvelle voie ferrée, un projet de tunnel de 13  km pour 5  millions de dollars - 4,3  millions d'euros - … ", indique-t-il. Les autorités ont alors laissé les détenteurs de permis opérer sans renouvellement.
En  2015, les associations de défense de l'environnement Story of Stuff Project, Courage Campaign et Center for Biological Diversity ont porté plainte contre le service des forêts pour avoir laissé Nestlé collecter l'eau, certes légalement, mais sans étude d'impact sur l'environnement, et notamment les grenouilles de montagne à pattes jaunes (Rana muscosa) qui vivent dans le canyon.
En même temps, les associations ont ouvert un deuxième front contre la compagnie. Dans une requête déposée devant le State Water Board, elles contestent l'origine de l'eau recueillie par Nestlé. Selon elles, celle-ci provient de la nappe phréatique, et elles en veulent pour preuve la longueur des tuyaux déployés sous terre et percés de trous pour récolter l'eau. Nestlé réfute : " L'eau que nous collectons est celle qui coule naturellement ", affirme Larry Lawrence, le responsable des ressources naturelles pour Nestlé Waters North America. Foutaise, rétorque Gary Earney. Ils pompent avec des tuyaux horizontaux qui s'avancent à 100 mètres sous la montagne. "
Strawberry Canyon ne paie pas de mine. Difficile à croire que ce confetti de forêt (100  m de large sur 5  km de haut) soit aussi stratégique pour Nestlé, le premier producteur d'eau en bouteille aux Etats-Unis (avec des marques comme Arrowhead, Poland Springs, Deer Park et aussi des internationales, comme Perrier ou San Pellegrino). A flanc de montagne, on aperçoit la formation rocheuse en forme de pointe de flèche (ou " Arrowhead ") qui, selon une légende indienne, signale l'emplacement d'une source thermale. Le canyon se trouve, il est vrai, sur la faille sismique de San Andreas, qui s'étend sur des centaines de kilomètres du nord au sud de la Californie.
Gary Earney dégage le chemin au sécateur, l'air légèrement perdu. Quelqu'un – qui d'autre, sinon les employés de Nestlé ? – a fait disparaître les repères colorés qu'il avait placés aux endroits stratégiques. La compagnie a installé des caméras aux abords de ses 11 puits, des capteurs. Le groupe vient régulièrement inspecter les lieux. Devant le puits n°8, enchâssé dans un cadre de béton cadenassé, Amanda tend l'oreille. On entend le ruissellement de l'eau, un bruit de torrent de montagne, alors que le ruisseau est à sec – preuve, selon les militants, que Nestlé cause du tort à l'écosystème.
Larry Lawrence est en quelque sorte l'alter ego de Gary. Lui aussi est un homme de l'Ouest, fin connaisseur de la forêt, même s'il s'y déplace plutôt en hélicoptère. Les deux hommes ont travaillé ensemble lorsque Nestlé a dû reconstruire les infrastructures, détruites par un incendie de 2003. Aujourd'hui, ils se trouvent dans des camps opposés. " Nous opérons ici depuis les années 1880, avant même l'établissement de la forêt nationale, en  1893 ", souligne Larry Lawrence, en rappelant que Arrowhead Springs fut une villégiature thermale où se pressaient des célébrités de Hollywood. Si nous le faisions de manière non durable, l'environnement ne serait pas ce qu'il est. L'eau est une ressource renouvelable. Nous ne causons pas de tort à l'environnement. "
Amadouer le service des forêtsL'ingénieur ne ménage pas sa peine pour montrer que Nestlé cherche à bien faire. La compagnie ne collecte plus que 32 millions de gallons d'eau (selon le chiffre de 2016) contre 135 millions avant la sécheresse (1 gallon =  3,78 litres). Elle a proposé un " plan de gestion adaptée " pour amadouer le service des forêts.
Il ne faudrait pas pousser beaucoup l'homme de Nestlé pour qu'il tombe d'accord avec Gary – le lanceur d'alerte – sur la question financière. Pour le droit de mettre en bouteille des millions de litres d'eau, Nestlé s'acquitte de la somme dérisoire de 624 dollars par an. La compagnie n'y est pour rien : le montant de l'indemnité est fixé par le National Forest Service. Là encore, Gary Earney remonte aux origines. " Sous Ronald Reagan, le nombre de pages de notre code réglementaire a été réduit de moitié. On a dû laisser tomber deux des cinq critères de fixation de la redevance. Dont le prix du produit que les compagnies fabriquaient. On l'a remplacé par un tarif basé sur la superficie de terrain utilisée. " Pour le géant suisse, collecter l'eau sur les terres fédérales est une manne. Les tarifs imposés par les comtés ou les municipalités sont beaucoup plus importants.
Avec le changement d'administration à Washington, les environnementalistes ont peu d'espoir de limiter l'accès de Nestlé à la forêt de San Bernardino. " L'administration Trump a une approche différente de celle d'Obama ", dit pudiquement Steve Lœ. Le 27 juin, le Forest Service a confirmé leurs craintes. Il a renouvelé le permis de Nestlé, expiré en  1988. " Pour trois ans seulement, se console Gary Earney. Généralement, c'est pour dix ans. " Larry Lawrence préfère, lui, retenir la durée de cinq ans, incluant un renouvellement possible de deux ans. Pour les plaignants, c'est en tout cas une déception, même si l'indemnité a été portée à 2 050  dollars par an.
Dernier recours : à l'échelon du gouvernement – démocrate – de la Californie, où le State Water Board doit encore statuer sur les water rights, les droits d'exploitation de l'eau consentis à Nestlé et ses prédécesseurs depuis plus de cent ans. Dans un premier avis, en décembre  2017, l'agence a estimé que Nestlé n'avait pas fait la preuve de ses droits sur près des trois quarts de l'eau qu'elle collecte dans la forêt de San Bernardino. Une victoire temporaire : Nestlé conteste et a fait appel. " La question, c'est : à qui appartient l'eau ", estime Gary Earney.
La bataille de Strawberry Canyon n'est qu'un des contentieux auxquels font face Nestlé et d'autres compagnies d'eau en bouteille aux Etats-Unis. Du Michigan au Maine, de l'Oregon à la Californie du Nord, un nombre grandissant de citoyens s'opposent à ce que leurs précieuses ressources en eau soient accaparées par des compagnies privées. Ils mettent en avant la quantité de plastique utilisée, le transport. " On prend l'eau du désert californien pour la transporter en camions à des milliers de kilomètres et la vendre dans des bouteilles de plastique qui vont mettre un siècle à se décomposer ", résume Gary Earney.
Pour Miranda Fox, qui suit l'affaire Nestlé pour le Story of Stuff Project, ces conflits sont le reflet de l'appétit grandissant des compagnies. A un moment où les informations se multiplient sur la raréfaction des ressources, les intérêts privés s'efforcent de se procurer des titres de propriété sur les terres et sur l'eau. " Le changement climatique, le délitement des infrastructures, les faibles protections de l'environnement, l'agro-industrie et la croissance démographique exercent une pression grandissante sur l'approvisionnement en eau douce ", analyse-t-elle. Dans la Californie assoiffée, la ruée sur l'eau est le nouveau gold rush.
Corine Lesnes
© Le Monde

Alexis Tsipras en difficulté après les incendies de Mati


1er août 2018

Alexis Tsipras en difficulté après les incendies de Mati

Le premier ministre grec est l'objet de nombreuses critiques pour sa gestion du drame, qui a fait au moins 92 morts

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C'est en toute discrétion, avec ses conseillers les plus proches et une seule caméra de la télévision publique ERT, qu'Alexis Tsipras est venu, lundi 30  juillet, à Mati, à une quarantaine de kilomètres d'Athènes, sur les lieux de l'incendie qui a coûté la vie à au moins 92 personnes le 23  juillet. " J'ai visité les lieux de la tragédie, j'ai discuté avec des citoyens, ingénieurs, militaires et bénévoles. La douleur est sans précédent mais il faut respecter ceux qui ont lutté contre les flammes et qui maintenant se battent pour la reconstruction ", a souligné le premier ministre grec sur son compte Twitter, photos à l'appui.
Pour l'opposition, cette visite éclair d'une heure et tenue secrète vient trop tard, une semaine après l'incendie le plus meurtrier de l'histoire du pays. " Il a fallu une semaine après une tragédie nationale pour que M. Tsipras visite Mati comme un voleur et dans un environnement absolument protégé (…).Il doit prendre conscience que quelqu'un doit être tenu responsable pour les erreurs du 23  juillet ", dénonçait lundi le principal parti d'opposition, Nouvelle Démocratie (droite), qui réclame des démissions.
Sur les réseaux sociaux, les internautes s'adonnaient à des plaisanteries : un photomontage sur Twitter montrait le premier ministre en treillis militaire se camouflant dans la nature pour ne pas affronter les critiques. " Nous ne voulions pas faire de la visite à Mati un show. Le premier ministre se concentre sur l'aide à apporter aux sinistrés au plus vite ", a répondu lundi le porte-parole du gouvernement, Dimitris Tzanakopoulos.
Jeudi, le ministre de la défense, Panos Kammenos, avait dû faire face lors de sa visite à Mati à des huées après ses déclarations considérées comme provocantes. " La construction anarchique est un crime du passé, et à Mati la plupart des maisons ont été construites sans permis(…). Après une telle tragédie, il est temps de comprendre qu'il est dangereux de ne pas respecter les lois ", avait-il déclaré face à la caméra de la BBC.
Pour Eleni Politopoulou, qui a perdu des amis dans l'incendie, ces propos sont " honteux ". Une maladresse qui a conduit vendredi Alexis Tsipras à assumer " la responsabilité politique " des ravages causés par la catastrophe, sans pourtant admettre d'erreurs au niveau de l'organisation des secours. Le gouvernement promet désormais de détruire toutes les constructions illégales.
" Pas d'information "Le soir même, à la veillée organisée place Syntagma face au Parlement, à Athènes, Mme Politopoulou est toujours sous le choc : " Le gouvernement n'a pas eu un mot d'excuse pour les victimes. Mais il accuse les habitants de Mati d'avoir construit illégalement ! Toute la Grèce a été bâtie à cause de décennies de clientélisme mais les hommes politiques ne s'en inquiètent que lors de catastrophes ! "
Une série de mesures de soutien aux sinistrés a été annoncée : 5 000  euros pour toute personne ayant perdu un bien, 8 000  euros pour les entreprises qui ont dû fermer, exemptions fiscales pour les habitants de la région…
" Tout à fait insuffisant compte tenu des pertes ", soupire Katerina Alkai, qui a perdu sa résidence principale lors de l'incendie. La retraitée était à Mati lorsqu'elle a vu les flammes déferler à toute vitesse sur sa maison : " Il n'y avait pas d'information, les services ne se sont pas coordonnés. Avec un vent si fort, ils auraient dû évacuer immédiatement mais ils ont attendu une heure ou deux avant de prendre la mesure des événements. " Les secours ont tardé à venir, selon Katerina Alkai, qui a attendu pendant cinq heures sur une plage bondée de monde qu'une barque la mette en sécurité au port de Rafina.
Le maire de Rafina, Evangelos Bournous, est lui aussi monté au créneau à plusieurs reprises : " Personne ne nous a avertis qu'il fallait évacuer les lieux rapidement. " A Kineta, près de Corinthe, où un autre feu s'était déclenché au même moment, les autorités n'ont pas été débordées de la même façon : " Les habitants ont été avertis par la police avec des mégaphones qu'ils devaient évacuer. Certains ont fait de la résistance, mais nous les avons forcés à partir. Dès que les flammes se sont approchées des habitations, nous avons agi rapidement ", soutient le maire de Mégare, Grigoris Stamoulis. Mais, à Mati, les vents allaient jusqu'à 120  km/h, l'accès à la mer était plus compliqué, obstrué par des bâtiments.
" La meilleure planification au monde n'aurait pas pu éviter un tel sinistre ", assure le ministre adjoint à la protection du citoyen, Nikos Toskas. En  2007, après les incendies qui avaient fait 77 morts dans le Péloponnèse, les mêmes critiques pleuvaient contre le parti conservateur au pouvoir. Des mesures avaient été alors prises : des citernes devaient être installées dans toutes les municipalités, de l'argent avait été promis aux communes afin de constituer des équipes de secouristes et de pompiers… Onze ans plus tard, elles n'ont toujours pas été appliquées. La crise est passée par là : le budget des sapeurs-pompiers a été diminué d'environ 30  %.
Marina Rafenberg
© Le Monde

Jour de vote historique au Zimbabwe


1er août 2018

Jour de vote historique au Zimbabwe

L'opposition affiche son optimisme après le premier scrutin depuis le renversement de Robert Mugabe

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Dans la petite cabane attenante au débit de boissons, les boules du billard claquent sec et il flotte une solide odeur de bière, mais l'enthousiasme électoral est la seule ivresse du jour. A Mufakose, comme ailleurs dans tout le Zimbabwe, lundi 30  juillet, on vote, on a voté, on s'apprête à voter. Avec un enthousiasme et un espoir qui justifient d'attendre des heures pour élire le premier président zimbabwéen de toute l'histoire du pays qui ne se nomme pas Robert Mugabe.
En soi, l'absence sur les bulletins de vote portant le nom de cet homme de 94  ans, qui a dirigé le pays depuis l'indépendance avant d'être renversé par l'armée en  novembre  2017, est exceptionnelle. Or, le coup d'Etat d'il y a huit mois, s'il a permis à son parti, l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF), de se maintenir au pouvoir, a aussi enclenché des phénomènes profonds. Une forme de peur s'est en partie effondrée. L'espoir d'un changement est devenu plus tangible.
Emmerson Mnangagwa, le proche de Mugabe tombé en disgrâce et qui a pris le pouvoir avec l'appui des militaires, promet de réformer le pays de fond en comble. Son principal rival, l'opposant Nelson Chamisa, dit à peu près la même chose. Dans un pays où le chômage atteint 90  %, on attend beaucoup de cette nouvelle façon de parler de politique.
D'autant que, pour la première fois, une campagne électorale au Zimbabwe s'est déroulée sans violences massives détectables. Le principal parti d'opposition, le Mouvement pour le changement démocratique (MDC), a pu organiser des meetings, de plus en plus importants à mesure que passaient les semaines. Il y a finalement 23 candidats à la présidentielle, et plus de cent formations qui prennent part aux législatives.
" Le diable est dans l'histoire "Certes, la libéralisation a des limites. Des témoignages compilés par Le Monde font état, dans les régions éloignées des grands centres urbains où sont stationnés des militaires qui conduisent l'opération " Command Agriculture " (" maîtriser l'agriculture ") sous la responsabilité d'Emmerson Mnangagwa, de campagnes de porte-à-porte pour pousser les électeurs à rester fidèles à la ZANU-PF. On y distribue de la nourriture. On y achète la production – exceptionnelle – de l'année au-dessus des cours mondiaux, dans un pays où les devises manquent.
Mufakose, à 20  kilomètres de la capitale, Harare, est une ville qui souffre à la fois des maux de la ville et de ceux de la campagne du Zimbabwe. Cela signifie : chômage vertigineux, systèmes d'eau, d'égouts et d'électricité sinistrés. Et pas d'agriculture. De plus, traditionnellement, une forte présence des services de sécurité en cas d'élections. Cette fois, la pression s'est relâchée. Emmerson Mnangagwa a besoin de la légitimation d'une élection à peu près acceptable pour faire oublier les conditions de son accession au pouvoir.
Et, en ce jour de scrutin, tout semble possible. Tafadzwa Sigauke, qui a interrompu son activité de changeur d'argent au noir, veut croire à une lame de fond du MDC, mais ajoute : " Je me méfie. Chez nous, on ne dit pas : “Le diable est dans les détails”, mais : “Le diable est dans l'histoire.” En matière d'élections, nous avons une histoire traumatique. Les bulletins trafiqués, les urnes bourrées,  etc. Ces gens ont trente-huit ans d'entraînement derrière eux. " Il définit son espérance en termes simples : " J'espère que ce pays va réellement changer. Sinon, on va tous mourir sans voir à quoi ressemble notre nom sur une fiche de paie. "
Comme tant d'autres jeunes, il a reçu directement, sur son téléphone, un message d'un responsable de la ZANU-PF l'invitant à un entretien en tête à tête. Pour voter, il a fallu aller s'inscrire sur les listes et donner son numéro de portable. C'est ce numéro, confié à la Commission électorale du Zimbabwe (ZEC), qu'utilise la ZANU-PF pour contacter les électeurs, sur l'application de messagerie instantanée WhatsApp.
La peur resurgit aussitôt. Lors des élections de 2008, entre  autres brutalités déclenchées contre les électeurs de l'opposition entre les deux tours de la présidentielle, à Mufakose, certains ont été amputés d'une main ou d'un bras. A la fin, le candidat du Mouvement pour le changement démocratique, Morgan Tsvangirai, avait préféré abandonner la victoire à Robert Mugabe, pour que cesse le massacre.
Manipulation de résultatsEncore récemment, il était d'usage de considérer que les villes étaient acquises à son parti, et perdues pour la ZANU-PF, mais que les campagnes étaient verrouillées par la ZANU-PF. Or, la proportion d'électeurs au Zimbabwe est en faveur des ruraux : avec 3,8  millions d'électeurs inscrits, ils représentent les deux tiers du fichier électoral, contre un tiers (1,87  million) pour les citadins. Cette division est non seulement artificielle, mais en voie de mutation. Elle ne tient pas compte du fait que la population jeune a des opinions différentes de celles de ses aînés, et qu'elle entend moins obéir aux chefs traditionnels, notamment. Or, les moins de 30  ans représentent 43  % des électeurs.
A Bulawayo, commune très rurale, une sourcerapportait récemment les opinions de ses voisins, foulées aux pieds lors des élections passées : " Aux dernières élections, les gens écrivaient MDC sur leur vache, ou sur le sol avec des pierres. Les policiers devenaient fous quand ils voyaient passer les troupeaux. Mais, quand les résultats de notre bureau de vote ont été publiés, la ZANU-PF l'avait emporté à plus de 90  %, ce qui était impossible. "
Les techniques de manipulation des résultats sont encore nombreuses. Le fichier électoral définitif, par exemple, n'a été rendu public que juste avant l'ouverture des bureaux de vote. L'indépendance de la ZEC, où siègent des militaires, constitue une préoccupation majeure. Pendant ce temps, dans une autre ville satellite d'Harare, Simba est rentré chez lui après avoir voté. Il se prépare mentalement pour le jour des résultats, qui devraient être proclamés dans un délai de cinq jours. " Pourquoi j'ai voté, sachant qu'ils vont tenter de voler encore l'élection ? Parce que je veux avoir mis mon bulletin dans l'urne pour pouvoir dire : “Je descends dans la rue pour obtenir ce qui nous revient, notre victoire.” "
Nelson Chamisa affichait son optimisme dans un Tweet, mardi matin : " Nous sommes en train de gagner de façon retentissante (…). Nous avons fait extrêmement bien. Dans l'attente que la Commission électorale du Zimbabwe accomplisse sa tâche constitutionnelle et annonce officiellement les résultats du peuple, et nous sommes prêts à former le futur gouvernement. "
Jean-Philippe Rémy

En Italie, l'inquiétante multiplication des attaques racistes


1er août 2018

En Italie, l'inquiétante multiplication des attaques racistes

L'agression d'une athlète d'origine nigériane, près de Turin, provoque une vive émotion

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LE CONTEXTE
Giuseppe Conte à Washington
Entente sur l'immigration
En visite à Washington, lundi 30 juillet, le premier ministre italien, Giuseppe Conte, à la tête d'un gouvernement de coalition entre la formation antisystème Mouvement 5 étoiles et l'extrême droite de la Ligue (ex-Ligue du nord), a affiché sa bonne entente et sa convergence sur plusieurs sujets avec son hôte, le président américain, Donald Trump. Celui-ci a salué la politique " très ferme " de Rome en matière d'immigration, et les deux dirigeants, tous deux " des outsiders en politique ", a souligné M. Trump, ont fait part de leur volonté commune de dialoguer avec la Russie. " En accord avec le président Trump ", M. Conte a aussi dit son intention d'organiser une conférence internationale sur la Libye, l'un des principaux points de départ des migrants à destination de l'Europe.
Daisy Osakue rentrait chez elle, dans la nuit de dimanche  29 à lundi 30  juillet, à Moncalieri, une petite ville des environs de Turin (Piémont), lorsqu'une voiture s'est approchée, à pleine vitesse. L'un de ses deux occupants a lancé un projectile en direction de la jeune femme et l'a atteinte en pleine tête, avant que le véhicule ne disparaisse dans la nuit. " J'ai senti un choc très fort au niveau de mon œil. Je me suis jetée à terre, et lorsque je me suis touché le visage, j'ai senti ce liquide. J'étais effrayée, je croyais que c'était de l'acide ", raconte, quelques heures plus tard, la jeune femme de 22 ans, aux micros de la télévision italienne.
Il ne s'agissait que d'un œuf. Mais il a touché Daisy Osakue à la tempe, et en éclatant, a endommagé la cornée, faisant craindre, durant quelques heures, qu'une opération serait nécessaire. Selon les médecins, ce risque est écarté. Elle devra porter un bandeau, se reposer quelques jours, puis elle pourra reprendre ses activités.
L'incident aurait à peine été mentionné dans la presse locale si Daisy Osakue était une parfaite inconnue. Mais voilà, cette jeune Italienne de 22 ans, née à Turin de parents nigérians, est un des grands espoirs de l'athlétisme italien. Etudiante dans une université du Texas, elle détient depuis quelques mois le record d'Italie espoirs du lancer du disque, et devrait représenter son pays aux championnats d'Europe qui se tiendront à Berlin du 6 au 12  août. " Ils m'ont sans doute prise pour une prostituée africaine, il y en a beaucoup dans le quartier, a-t-elle confié aux journalistes quelques heures après l'agression, après avoir été soignée dans une clinique ophtalmologique de Turin. Ce qui est clair, c'est qu'il s'agit d'un acte raciste. Ils cherchaient une femme de couleur… "
Sitôt les faits connus, les réactions politiques se sont multipliées. Le vice-président du conseil et ministre de l'intérieur Matteo Salvini (Ligue, extrême droite) a immédiatement parlé de " faits inacceptables ", et fait part de son souhait de rencontrer la jeune femme au plus vite, mais cela n'a pas empêché ses opposants de dénoncer la montée, dans le pays, d'un climat de haine de plus en plus exacerbé.
" Climat d'intolérance "Des accusations balayées d'un revers de la main par le ministre. " Il y aurait un climat raciste en Italie ? Ne disons pas de bêtises, a-t-il lancé depuis la plage de Milano Marittima (Emilie-Romagne) où il passe ses vacances, avant de rejeter la faute sur ses adversaires politiques. Chaque agression doit être punie et condamnée, mais l'immigration de masse permise par la gauche ces dernières années n'aide pas. " Une rhétorique bien huilée, qui a fait ses preuves par le passé, au moins depuis l'attentat de Macerata, le 3  février : ce jour-là, un militant de la Ligue avait ouvert le feu au hasard sur des migrants, blessant six personnes. Le dirigeant de la Ligue avait rapidement accusé le gouvernement Gentiloni d'être le véritable responsable des violences, à cause de sa politique migratoire.
Six mois plus tard, Matteo Salvini est au pouvoir, et les attaques se multiplient. Depuis début juin et le meurtre du militant syndical Soumaïla Sacko, à San Calogero (Calabre), au moins dix cas dans lesquels des Italiens ont ouvert le feu sur des étrangers ont été rapportés. Dans la nuit de samedi à dimanche, dans la province de Latina (environs de Rome), un Marocain est mort dans un accident de voiture. Il cherchait à échapper à des habitants qui l'avaient pris en chasse, persuadés – à tort – de tenir un voleur.
Pour l'opposition de gauche, l'actuel ministre de l'intérieur est le principal responsable de cette explosion de violence. " Salvini alimente ce climat d'intolérance et de racisme rampant dans le silence assourdissant du premier ministre Conte ", accuse ainsi le député Federico Fornaro (LeU, dissident du PD).
Du côté du Mouvement 5 étoiles, allié de la Ligue au sein du gouvernement, cette multiplication d'attaques nourrit un certain malaise, perceptible dans les réactions embarrassées du président de la Chambre des députés Roberto Fico, qui a assuré lundi que " le racisme doit être combattu, toujours ", tout en niant le fait que le phénomène soit en augmentation, ou du secrétaire d'Etat à l'éducation Lorenzo Fioramonti, invitant les responsables politiques à " mesurer leurs paroles ", afin d'éviter que certains se sentent dédouanés et passent à l'acte. Le vice-premier ministre et chef de file du Mouvement 5  étoiles, Luigi Di Maio, a en revanche affiché son soutien à son partenaire de coalition : " Il n'y a pas de montée du racisme, on cherche juste à attaquer Salvini. "
En vacances depuis quelques jours, ce dernier ne semble pas trop ébranlé par ces attaques. Il reste crédité de 50  % d'opinions positives, et son parti est au plus haut dans les sondages. Avant qu'il ne quitte Rome, ses derniers messages auront été pour souligner sa priorité du moment : la lutte contre les marchands à la sauvette qui écument les plages italiennes. Lesquels sont, pour la plupart, des migrants.
Jérôme Gautheret
© Le Monde

Le roi saoudien Salman désavoue le prince héritier sur le rapprochement avec Israël


1er août 2018

Le roi saoudien Salman désavoue le prince héritier sur le rapprochement avec Israël

Riyad continuera de soutenir les positions palestiniennes, fait savoir le souverain

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Pas de plan de paix au Proche-Orient sans partage de Jérusalem. Cette position, conforme aux demandes des Palestiniens et aux paramètres de règlement du conflit défendus par la Ligue arabe et les grandes capitales européennes, a été réaffirmée durant le week-end par l'Arabie saoudite.
Dans des confidences à la presse soigneusement orchestrées, l'entourage du roi Salman a opéré une mise au point, après une série d'articles ces derniers mois suggérant que Riyad, dans un souci de rapprochement avec Israël et les Etats-Unis, pourrait lâcher le président palestinien Mahmoud Abbas sur cette question-clé.
" En Arabie saoudite, c'est le roi qui décide sur ce sujet, maintenant, et non le prince héritier, a confié un diplomate arabe de haut niveau à l'agence Reuters, à Riyad.L'erreur des Etats-Unis a été de penser qu'un pays seul pourrait forcer les autres à céder. Mais il ne s'agit pas de pression. Aucun dirigeant arabe ne peut faire de concessions sur Jérusalem ou la Palestine. "
Fin 2017, de nombreuses sources diplomatiques avaient rapporté que le prince héritier Mohamed Ben Salman, dit " MBS ", fils du souverain et homme-orchestre du royaume, avait donné sa caution au plan de paix préparé par l'homme d'affaires Jared Kushner, le gendre du président américain Donald Trump, en quête de " l'accord ultime " sur ce dossier phare.
Selon des fuites convergentes, le texte envisagé par le trentenaire, qui avant d'être à la Maison Blanche, était davantage spécialiste d'immobilier new-yorkais que de géopolitique proche-orientale, prévoyait la création d'un Etat palestinien fantoche, morcelé par les colonies juives qui ne seraient pas évacuées et avec, pour capitale, un simple faubourg de Jérusalem-Est.
Formaliser un front anti-IranLe New York Times, auteur de ce scoop retentissant fin 2017,et d'autres organes de presse, citaient même des diplomates arabes affirmant que le dauphin saoudien, âgé de 32 ans, faisait pression sur le patriarche palestinien pour qu'il se rallie à cette ébauche de règlement, en rupture avec le plan Abdallah de 2002.
Du nom du précédent monarque saoudien, ce texte, soutenu par la Ligue arabe, conditionne la reconnaissance d'Israël à son retrait des territoires occupés en  1967 et à la création d'un Etat palestinien, avec Jérusalem-Est pour capitale. Les analystes attribuaient la tentation de MBS de s'écarter de cette ligne à son désir de formaliser un front anti-Iran, rassemblant les Etats-Unis, les monarchies du Golfe et Israël.
En revenant aux fondamentaux de la diplomatie saoudienne, le roi Salman désavoue donc son très entreprenant fils, qui n'en est pas à son premier faux pas sur la scène régionale. Au mois d'avril, le roi Salman l'avait déjà recadré, à la suite de propos publié dans le magazine américain The Atlantic.
Questionné sur le droit du " peuple juif " à disposer " d'un Etat-nation sur une partie au moins de sa patrie ancestrale ", MBS avait répondu que " les Palestiniens et les Israéliens ont le droit d'avoir leur propre terre ", ce qui avaitété perçu comme un appel du pied en direction d'Israël. Le monarque s'était alors empressé de réitérer " la position inébranlable du royaume sur les droits légitimes du peuple palestinien à un Etat indépendant avec Jérusalem comme capitale ".
En novembre  2017, MBS avait été l'instigateur de la démission forcée du premier ministre libanais Saad Hariri, qui avait placé le royaume dans une situation intenable, dont seule l'intervention du président français Emmanuel Macron lui avait permis de s'extraire.
Selon le quotidien israélien Haaretz, Riyad et plusieurs autres capitales arabes, notamment Amman, ont communiqué à Washington leur opposition en l'état au projet de Jared Kushner. La décision de la Maison Blanche de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël – à rebours du consensus international conditionnant ce geste à un accord de paix avec les Palestiniens – et l'impact désastreux de cette annonce sur l'opinion publique arabe ont motivé, semble-t-il, le revirement du royaume.
" Ils ont dit à l'administration - américaine - : “Ce que nous pouvions faire pour vous avant Jérusalem, nous ne pouvons plus le faire maintenant” ", a confié à Haaretz une source diplomatique au fait de ces discussions. L'" accord ultime " devra donc attendre.
Benjamin Barthe
© Le Monde