Neutralité parfumée et bourreaux équilibrés
À Cinema for Peace, on célèbre la paix. Avec des tapis rouges, des flashes, des coupes de champagne et, surtout, un ingrédient indispensable : l’équilibre.
L’équilibre, cette vertu suprême de notre époque.
Une enfant assassinée ? Très triste.
Un général décoré ? Très émouvant.
Mettons-les sur la même scène. Cela fera une belle photo.
La réalisatrice Kaouther Ben Hania reçoit un prix pour La Voix de Hind Rajab. Dans la même soirée, Noam Tibon, ancien général israélien, est honoré pour avoir « sauvé sa famille » le 7 octobre 2023.
Quelle symétrie admirable.
Une enfant morte sous les bombes.
Un militaire décoré sous les projecteurs.
La morale contemporaine adore la géométrie.
On appelle cela « équilibre ».
On appelle cela « complexité ».
On appelle cela « nuance ».
Autrefois, on appelait cela une confusion morale.
Mais aujourd’hui, la neutralité est devenue une religion mondaine. Elle exige des sacrifices : quelques principes, deux ou trois évidences factuelles, et surtout l’interdiction absolue de nommer clairement un bourreau.
Car voyez-vous, désigner un responsable serait… déséquilibré.
On préfère donc parler de « circonstances complexes ». C’est plus chic. Cela permet de transformer un bombardement en débat académique, une exécution en malentendu stratégique, un massacre en « situation tragique des deux côtés ».
La victime saigne.
Le bourreau s’explique.
Et la neutralité applaudit les deux.
La scène berlinoise en est la parfaite illustration. On récompense un film dénonçant un crime, puis on honore un représentant de l’institution accusée de l’avoir commis. Ainsi, personne ne se fâche trop. Ainsi, les sponsors dorment tranquilles. Ainsi, les capitales occidentales peuvent continuer à parler de « paix » sans jamais prononcer le mot « responsabilité ».
Car la paix moderne n’est plus un projet politique.
C’est un parfum d’ambiance.
On la vaporise généreusement sur les ruines. On en asperge les décombres. On la diffuse dans les salles de gala. Elle sent bon. Elle rassure. Elle permet de sourire sur les photos.
Mais la paix sans justice n’est qu’un décor.
Et l’équilibre entre la victime et son bourreau n’est pas une vertu : c’est une anesthésie.
Ce qui dérange dans le geste de Kaouther Ben Hania — laisser son prix sur place — ce n’est pas son discours. C’est le refus de jouer la scène écrite pour elle. On attendait de la gratitude. Elle a offert une dissonance.
On voulait une cérémonie.
Elle a rappelé un crime.
Or, dans le grand théâtre international, la pire faute n’est pas de tuer.
La pire faute est de rompre l’harmonie du spectacle.
Mettre la victime et le bourreau sur le même plan n’est pas de la neutralité.
C’est une décision politique.
Et comme toutes les décisions politiques, elle a un coût.
En général, ce ne sont pas ceux qui tiennent les micros qui le paient.
La prochaine fois, pour parfaire l’équilibre, pourquoi ne pas décerner un prix commun ?
« Meilleure performance dans une tragédie complexe ».
Un trophée partagé.
Une photo collective.
Un hashtag sur la paix.
Et surtout, surtout, ne jamais oublier l’essentiel :
Dans notre époque raffinée, la justice est excessive.
La clarté est radicale.
Mais la confusion, elle, est parfaitement diplomatique.
**** Voir dans les commentaires le message de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, qui a choisi de refuser la récompense.
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Ironie contre hypocrisie ,c’est ici
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