L'aventure mène à l'amour, inexorablement. La première fois, pour Jon Swain, ce fut pourtant l'inverse : c'est l'amour qui a mené à l'aventure, à l'invitation au voyage. Le jeune fait-diversier anglais s'offre un jour un magnifique steak dans un non moins magnifique palace londonien. La serveuse est française, elle s'appelle Sophie. " A la fin du repas, elle m'a emmené chez elle. Je suis instantanément tombé amoureux. " Sophie retourne à Paris. Alors Jon largue ses amarres londoniennes. " Arrivé dans l'appartement du 15e arrondissement où elle m'avait convié à lui rendre visite, il fut tout de suite évident qu'elle n'y vivait pas seule. Ce fut un choc pour moi qui étais fou amoureux. Alors je suis parti immédiatement m'engager dans la Légion étrangère. A cause de ce chagrin d'amour. "
Nous sommes en 1966, Jon Swain a 18 ans. Grâce ou à cause de la belle Sophie, commence alors une vie d'aventure pour celui qui deviendra, durant quatre décennies, l'un des grands noms du reportage de guerre dans le monde.
" A la Légion, un sergent-chef hollandais a choisi ma nouvelle identité : Jack Summers. Je n'ai pas eu mon mot à dire, dit-il en riant.
Au bout de trois mois d'entraînement, lorsque j'ai confié à des officiers que mon cœur était à vrai dire déjà un peu acquis au journalisme, ils ont poussé un cri d'horreur et ont -proposé de me libérer. Si j'étais resté, je n'aurais jamais déserté, mais j'ai accepté leur proposition. Ils m'ont très convenablement rendu à la vie civile. "
C'est peu après cet épisode que " Jack Summers ", amoureux de la France, de sa langue et de Paris, redevient Jon Swain et réalise son premier rêve professionnel : entrer à l'Agence France-Presse, qui commence à développer un bureau anglophone. C'est là, dans les fêtes des correspondants anglo-américains du savoureux Paris de 1968, et en attendant d'être envoyé un jour en Indochine, qu'il rencontre Patricia Roxborough.
Patricia est canadienne et photographe indépendante. Elle vend ses photos à l'agence Delmas. Elle a dix ans de plus que lui. Elle voyage régulièrement au Moyen-Orient. Elle cultive des sympathies pro-arabes et pro-palestiniennes, et connaît certains des dirigeants de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat. A Paris, elle vit dans un appartement du 16e arrondissement. Pendant un an, les deux amoureux se retrouvent chez l'un, chez l'autre, ils marchent dans Saint-Germain-des-Prés et fréquentent la communauté des journalistes anglophones de -Paris.
" J'étais amoureux de Patricia, mais, lorsque l'AFP m'a enfin proposé en 1970 de partir à Phnom Penh, je n'ai pas hésité une seconde et j'ai pris le premier avion. " La mission de trois mois se transforme, pour Swain, en une aventure qui le mènera durant cinq ans sur tous les fronts du Cambodge et du Vietnam, jusqu'à la chute de Phnom Penh, aux mains des -Khmers rouges, en 1975.
Espionne du MossadIl est au bureau de l'AFP à Saïgon lorsque, un jour de 1973, tombe une dépêche sur le télé-scripteur : un commando du Mossad, les services secrets israéliens, a été arrêté à Lillehammer, en Norvège, pour l'assassinat d'un serveur marocain, Ahmed Bouchiki, qu'il a confondu avec Ali Hassan Salameh, le chef de Septembre noir, un groupe armé palestinien qui a notamment perpétré la tuerie de Munich en 1972 où onze athlètes israéliens ont été assassinés durant les Jeux olympiques. Le monde ne le sait pas encore mais la première ministre israélienne, Golda Meir, a donné son feu vert à une mission secrète du Mossad qui durera vingt ans, l'opération " Colère de Dieu " : l'assassinat de toutes les personnes impliquées de près ou de loin dans l'attaque de Munich. Le Mossad parviendra au fil des années à tuer une quinzaine de ses cibles.
A Lillehammer, non seulement les agents israéliens se sont trompés de cible, mais l'équipe de soutien logistique a multiplié les erreurs, et la police norvégienne parvient à arrêter le commando avant qu'il ne quitte le pays. C'est le pire fiasco de " Colère de Dieu ". A Saïgon, Jon Swain, plongé dans la guerre du Vietnam, est loin des tourments israélo-palestiniens et de leurs conséquences en Europe. Pourtant, en survolant la dépêche de Lillehammer, il bondit : le tueur principal du commando du Mossad est une tueuse, et elle s'appelle Patricia Roxborough.
" J'ai relu la dépêche trois fois. Il n'y avait aucun doute possible : la Patricia de Lillehammer était une photojournaliste canadienne basée à Paris. Enfin, mon ancienne amoureuse. "
Patricia Roxborough s'appelle en réalité -Sylvia Rafael. Sud-Africaine, juive par son père, elle est partie enseigner l'anglais dans les années 1960 en Israël. Repérée et formée par le Mossad, elle en est devenue l'une de ses principales espionnes dans le monde, au grade le plus élevé pour un agent de terrain. Après ses années d'entraînement, elle a passé un moment au Canada afin de forger sa " légende ", avec une nouvelle identité, un passé et un métier. Puis elle a été envoyée à Paris.
" C'est là que je suis devenu, parce qu'elle fréquentait les journalistes pour cultiver cette légende et justifier ses voyages au Moyen-Orient, pense Swain,
un élément de sa couverture. "
A Paris, les deux amoureux vivent la belle vie. Swain s'étonne rétrospectivement de sa naïveté de jeune homme.
" Je ne lui posais pas trop de questions sur ses voyages, elle mentionnait un peu Beyrouth et changeait de sujet. Et il est vrai que, chez elle, il n'y avait rien de personnel, rien de familial. Mais sur le moment, j'étais heureux et voilà tout. Lorsque j'avais envie de la voir, j'appelais son appartement : Mirabeau 27 22. "
Il se souvient aussi qu'elle a semblé très excitée lorsque l'AFP a envoyé Swain faire un premier reportage au Tchad, et qu'elle lui posa beaucoup de questions au retour. Puis qu'elle essaya de le convaincre d'obtenir deux visas pour aller rencontrer un jeune -officier putschiste qui venait de prendre le pouvoir en Libye, Mouammar Kadhafi.
" Je n'ai pas obtenu le visa, alors nous n'avons jamais voyagé ensemble. " Rien, à vrai dire, dans ces souvenirs rétrospectifs, n'aurait réellement pu éveiller ses soupçons.
Quatre décennies plus tard, Jon Swain a reconstitué les morceaux du puzzle de la vie de Sylvia Rafael, devenue une légende, au sens propre du terme cette fois, du Mossad. Il ne l'a jamais revue mais a témoigné et participé à l'enquête pour un film documentaire de Saxon Logan,
Sylvia : Tracing Blood (2016). D'anciens chefs des services secrets israéliens, s'ils ne peuvent révéler aucun détail opérationnel, rendent hommage à l'espionne, morte d'un cancer en Afrique du Sud et enterrée en Israël : l'un parle d'
" un des meilleurs agents de l'histoire du Mossad ", l'autre indique que, lorsqu'elle envoyait ses rapports de Beyrouth ou d'Amman, ses chefs à Tel-Aviv avaient l'impression
" d'être véritablement à l'intérieur des échelons les plus élevés de l'OLP ".
L'Organisation palestinienne essayera d'assassiner Sylvia Rafael jusqu'en 1985. La raison est peut-être uniquement que l'opération " Colère de Dieu " et la guerre entre agents clandestins des deux camps, à coups d'assassinats et d'attentats au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Europe, ont duré deux décennies, et que Sylvia Rafael était devenue, après l'affaire de Lillehammer et sa libération de prison deux ans plus tard, une icône de cette lutte à mort.
Envoûté par l'IndochinePour Swain, cependant, même s'il n'a pu l'affirmer dans le documentaire, faute de preuve, l'acharnement de l'OLP à vouloir tuer Sylvia Rafael viendrait d'un secret inavouable : non seulement l'espionne avait -infiltré l'état-major palestinien, mais elle aurait eu une liaison avec Yasser Arafat lui-même. Swain en est intimement convaincu.
" Cela expliquerait leur détermination absolue à l'assassiner, à se venger, même longtemps après qu'elle eut pris sa retraite du Mossad… " A moins que cette conviction ne soit qu'une vision romantique de l'histoire. Que Swain se plaise à penser que " Patricia Roxborough " couchait en même temps avec Arafat au Moyen-Orient et avec lui à -Paris. Ce qui, dans une vie aventureuse, serait effectivement assez chic.
Ces années-là, pendant que Sylvia-Patricia fait des allers-retours à Beyrouth puis assassine des responsables et agents palestiniens à travers l'Europe (dans son film
Munich, le cinéaste Steven Spielberg, qui tenait pourtant là un splendide rôle de femme, a étrangement transformé son personnage en un rôle masculin, joué par Daniel Craig), Jon Swain est déjà loin. Le jeune correspondant de l'AFP s'est, comme beaucoup de reporters de sa génération, laissé envoûter par l'Indochine. De front en front au Cambodge et au Vietnam, de fumeries d'opium en maisons closes de Phnom Penh à Saïgon, son rêve se réalise : il est reporter aux premières loges du principal conflit de la planète. Et il tombe sincèrement amoureux de l'Indochine et de ses populations, plongées dans les pires tourments de la guerre froide et de l'interventionnisme américain de l'époque.
" Un monde nouveau, d'une incroyable sensualité, s'ouvrait à moi… Et un jour, à Phnom Penh, j'ai rencontré Jacqueline. J'ai eu un coup de foudre. Elle était follement attirante. " La belle Franco-Vietnamienne, en deuil de son premier amour, Claude -Arpin, un photographe français tué au Cambodge, repart pour Saïgon. Lorsque Jon est transféré par l'AFP de Phnom Penh à Saïgon, il la croise dans la rue.
" Cette fois, le coup de foudre fut réciproque. Et c'est ainsi que j'ai vécu une fantastique histoire d'amour avec la plus belle fille de Saïgon. "
Journaliste pour
Overseas Weekly, un journal indépendant, voire critique de la guerre, destiné aux soldats américains, Jacqueline vit rue Tu Do (rue de la Liberté), l'artère principale de Saïgon, entre le fleuve et la cathédrale, avec sa mère.
" Elle m'a ouvert les portes de Saïgon, bien au-delà du monde des journalistes anglais et américains que je fréquentais, dit Swain.
Avec elle, j'ai découvert à la fois le vrai Vietnam et le monde postcolonial français. "
Lorsqu'il écrira, vingt ans plus tard,
River of Time (Vintage, 1995) – l'un des meilleurs livres sur les guerres d'Indochine écrits par un correspondant de presse, avec ceux de Michael Herr ou de Neil Sheehan –, Jon Swain consacrera des pages sublimes à Jacqueline, à leur amour, à leurs voyages dans le pays meurtri, à cette
" génération maudite " de Vietnamiens qui n'ont connu que la guerre.
Lorsque approche la fin des conflits d'Indochine en 1975, Jon Swain, qui est entre-temps passé de l'AFP au
Sunday Times, fait un choix qui va lui faire perdre Jacqueline et presque perdre la vie.
" Je ne croyais pas à la chute du Sud-Vietnam, sinon je serais probablement resté à Saïgon, pour être avec Jacqueline et pour couvrir la défaite américaine. Mais je suis reparti à Phnom Penh menacée par les Khmers rouges. C'est là que j'avais commencé, et je voulais en quelque sorte boucler une boucle. "
Chute de Phnom PenhA Phnom Penh, Swain fait équipe avec le journaliste Sydney Schanberg, du
New York Times, son interprète, Dith Pran, et le photographe Al Rockoff. Les Khmers rouges entrent le 17 avril dans la capitale. Les quatre reporters sont arrêtés en sortant d'un hôpital par de jeunes combattants et emmenés pour être exécutés. A force de courage et de persuasion, Dith Pran leur sauve la vie. Réfugiés ensuite à l'ambassade de France avec des centaines d'étrangers et de Cambodgiens souhaitant fuir le pays, les reporters essayeront à leur tour, lorsque les Khmers rouges exigeront des diplomates français que les Cambodgiens leur soient livrés, de sauver Dith Pran en trafiquant un passeport. Sans succès. Dith Pran disparaîtra pour des années dans les champs de la mort cambodgiens, avant de réussir à s'enfuir. Leur histoire a été immortalisée dans le célèbre film de Roland Joffé,
The Killing Fields (
La Déchirure, 1984), Julian Sands jouant le rôle de Swain.
Pendant que le reporter passe près de trois semaines coincé dans le chaos de l'ambassade de France avant de pouvoir rejoindre Bangkok, et d'y écrire sur la chute de -Phnom Penh l'un des articles les plus célèbres de sa vie, Saïgon tombe à son tour, le 30 avril.
" Je n'avais aucun moyen d'avoir des nouvelles de Jacqueline. J'étais dévasté. Je lui avais dit au revoir devant l'opéra de Saïgon trois semaines plus tôt, et l'avais abandonnée avec sa mère. Etrangement, ce jour-là, elle m'avait d'ailleurs dit “Adieu”. Elle sentait que c'était la fin. Et je n'ai pas été là pour le pire moment de sa vie, pour l'effondrement de tout ce qu'elle avait adoré. "
Jacqueline et sa mère survivent et se réfugient à Paris.
" Jacqueline n'est jamais retournée au Vietnam. De Paris, elle est venue me voir à Bangkok, nous étions ensemble mais l'histoire d'amour était finie, raconte Swain.
Lorsque, à mon tour, après avoir déménagé de Bangkok à Londres, je lui ai rendu visite l'année suivante à Paris, j'ai senti que quelque chose de fondamental était cassé entre nous. Nous étions à vrai dire plutôt heureux, nous aurions peut-être pu rester ensemble, mais le journal m'a envoyé en Ethiopie. Après Saïgon, Paris : c'est la deuxième fois que je l'abandonnais. Surtout que, arrivé là-bas, j'ai été fait prisonnier et suis resté détenu trois mois en Erythrée. A mon retour, je suis allé la voir à Monaco, mais c'était définitivement fini. Jacqueline, qui avait déjà perdu Arpin dans sa jeunesse, ne voulait pas -vivre avec un type comme moi… "
Si Jacqueline n'est jamais retournée à Saïgon, Jon y est allé, un an après la conquête nord-vietnamienne.
" C'était très douloureux. Tout avait changé. Je suis retourné rue Tu Do voir la maison de Jacqueline, occupée par une famille du Nord. Dans la rue, j'ai retrouvé Slap, le chat de Jacqueline. Il allait bien. C'était très triste. "
Jon Swain a alors le sentiment d'avoir tout perdu, Jacqueline, l'Indochine, ses passions de jeunesse. Ce qu'il a en revanche définitivement gagné est un métier et un goût pour l'aventure qui ne le quittera jamais. Le
Sunday Times l'envoie pendant plus de trente ans partout dans le monde où il y a une histoire à raconter, d'Asie en Afrique, de Beyrouth à Sarajevo et à Kaboul. Il survit par -miracle à une autre tentative d'exécution au Timor-Oriental, sauvé par sa fuite dans la jungle et l'intervention d'un commando de l'armée australienne.
" On se sent tellement vivant… "Le gentleman reporter n'en a toutefois pas non plus fini avec l'amour en temps de guerre. En Afghanistan, en 1996, dans le dortoir du German Club de Kaboul, il aperçoit entre les plis d'un foulard islamique
" les plus beaux yeux que j'avais jamais vus ". Elle s'appelle -Birgit Schwarz et écrit pour
Der Spiegel. Sans jamais vivre avec elle, il la suit et la retrouve à Nairobi, à Kinshasa, à Johannesburg, et bientôt naîtra Max Schwarz, leur fils. En Afghanistan toujours, après le 11 septembre 2001, il -rencontre Marla Ruzicka à Jalalabad. Les deux amants se retrouvent ensuite entre Londres et Bagdad, où la jeune Californienne a abandonné le journalisme pour créer une ONG venant en aide aux Irakiens. Puis Marla est tuée par la guérilla irakienne dans une explosion, en 2005, sur la route de l'aéroport de Bagdad.
Et ainsi va la vie…
" Evidemment, dans ces situations, l'amour est voué à être un peu instable, reconnaît pudiquement Jon Swain.
Ce sont des histoires de guerre qui ne sont pas forcément transposables et ne se prolongent pas dans la paix. " Le reporter cherche ses mots.
" Des histoires de moments où on se sent tellement, tellement vivant… "
Dans sa maison de Hammersmith and Fulham, au milieu de ses archives éparpillées et de ses chats, Jon sert un verre de vin à la pétillante Marie-Noëlle, son amoureuse française de Londres. En cette année commémorative de l'opération aéroportée de l'armée française au Zaïre, il parle de Kolwezi, où il fut, avec le photographe Patrick Chauvel, le premier journaliste à arriver. Il relit la traduction par Samuel Todd de
River of Time en français (à paraître aux éditions Les Equateurs en 2019), le livre dont, par amour de la France, de cette Indochine perdue et de Jacqueline, il espérait secrètement depuis vingt ans qu'un éditeur parisien se saisisse.
Et il songe à écrire un second livre, consacré cette fois à Sylvia-Patricia.
" Je suis retourné sur ses traces en Afrique du Sud, mais pas encore en Israël. " Il réunit toutes les informations qu'il peut trouver sur l'espionne israélienne, puis reporte sans cesse le moment d'écrire. Il sourit en repensant à " Patricia Roxborough " :
" Je sais désormais que j'étais une couverture, mais m'aimait-elle bien quand même ?… Oui, même si son cœur n'était véritablement dévoué qu'à Israël, je crois qu'elle m'aimait bien quand même. " Là aussi, il est question, comme dans
River of Time, de raconter, à travers une histoire d'amour personnelle, la grande histoire du monde.
Rémy Ourdan
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