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lundi 6 août 2018

François Hollande, l'apesanteur


5 août 2018

François Hollande, l'apesanteur

Président, la vie d'après 6|6 Moqué et décrié durant sa présidence, trahi par son ancien conseiller devenu son successeur, l'ex-chef de l'Etat socialiste est reparti sur les routes de France pour une tournée de dédicaces de son livre-bilan. Première étape d'un éventuel retour ? Il ne dément pas…

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La berline sombre franchit une dernière fois le porche de l'Elysée, tourne à droite rue du Faubourg-Saint-Honoré, emprunte la discrète rue Boissy-d'Anglas, avant de glisser le long de la Seine pour rejoindre la rue de Solférino. Les caméras, qui ont retransmis les images de la passation des pouvoirs entre François Hollande et Emmanuel Macron, ce 14  mai 2017, ont suivi sur quelques mètres la voiture du président sortant avant de se concentrer sur la cérémonie d'investiture du vainqueur, dans la salle des fêtes du palais. François Hollande est passé hors-champ. C'est fini.
Attendu au siège du Parti socialiste (PS) où il va faire ses adieux, comme François Mitterrand vingt-deux ans plus tôt, l'ancien président a demandé à son chauffeur de s'arrêter en chemin pour faire monter son vieil ami Julien Dray, compagnon d'armes et de " coups " politiques. Surtout, ne pas rester seul. Mais derrière les vitres teintées de la DS officielle qui l'emmène loin du pouvoir, lui qui sait si bien cacher ses sentiments sous un masque de jovialité badine et une douce ironie affiche cette fois-ci une mine sombre et reste silencieux.
A l'aube de sa nouvelle vie, alors que rien ne l'attend vraiment, cet homme moqué et décrié, trahi par son ancien conseiller, et qui fut -incapable de se représenter devant les Français, doute peut-être pour la première fois. " De  Gaulle et Mitterrand savaient que le temps qu'il leur restait était limité. Chirac était malade. Au fond, seuls Giscard, Sarkozy et moi avons quitté le pouvoir encore jeunes, dit-il aujourd'hui. Il faut alors répondre à cette question : et maintenant, quel est le sens de ma vie ? "
Après quelques jours de repos dans le sud de la France, avec sa compagne, Julie Gayet, François Hollande s'est installé à la fin du printemps 2017 dans ses nouveaux bureaux, rue de Rivoli, à 150  mètres de la Cour des comptes, où il a commencé sa carrière, et à dix minutes à pied de l'Elysée. Au carrefour de ses vies. Très vite, sa table de travail a repris l'aspect qu'elle avait au PS, quand il était premier secrétaire : envahie par les journaux, les dossiers et des piles de livres, dont celui du général de Villiers, qui a tenu tête au président Macron. " C'est un bonheur pour lui de retrouver la possibilité de ne pas ranger ", observe l'ancien ministre des finances Michel Sapin, qui occupe un bureau dans cet appartement bourgeois, le long de l'étroit couloir qui mène à la cuisine.
Entre deux fenêtres, François Hollande a accroché La  Bonne Etoile, tableau d'une jeune diplômée de l'Ecole des beaux-arts de Versailles que le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe -Cambadélis, a déniché à Saint-Germain-des-Prés pour l'offrir au président, au dernier jour de son mandat. Mais de l'Elysée, cet homme qui accorde si peu de prix aux choses n'a quasiment rien emporté : un casque de la garde -républicaine, sa collection de petites voitures et quelques photos encadrées. " Je ne suis pas dans le fétichisme, ni dans la nostalgie qui rend triste, argue-t-il. J'essaye toujours de me projeter. "
Comme le permet un décret du 4  octobre 2016, " relatif au soutien (…) apporté aux anciens présidents de la République ", François Hollande a recruté sept collaborateurs, dont le préfet Jean-Pierre Hugues, qui dirigeait son cabinet à l'Elysée, et Sybil Gerbaud, du service de presse. Sa fidèle assistante, Samia, qui l'accompagne depuis le PS, a été nommée chef de cabinet. Deux marins l'ont suivi aussi : Hugues à la cuisine et David comme maître d'hôtel. Quant à Michel Sapin, il a définitivement quitté son corps d'origine, le -Conseil d'Etat, pour rejoindre son " ami François ". " Viens donc ici, on mange bien, il y a une machine à café et des journaux gratuits ", l'a encouragé Hollande.
Tous sont rémunérés par le secrétariat général du gouvernement (SGG) ou leur administration d'origine. C'est aussi le SGG qui paye les factures et les déplacements de l'ex-président, qui touche par ailleurs une retraite mensuelle de 15 000  euros net, cumul de plusieurs pensions. Hollande arrondit également ses fins de mois avec des conférences. Depuis un an, il en a donné trois, à Séoul, Dubaï et Astana, au Kazakhstan.
" Je m'y étais préparé "Le deuxième président socialiste de la Ve République n'a pas les fausses pudeurs d'un François Mitterrand qui, par coquetterie, aimait jouer avec l'idée qu'après l'Elysée, il redeviendrait un citoyen comme les autres. Hollande confesse volontiers que sa vie d'après ne ressemble en rien à sa vie d'avant : " Je ne suis plus le -président mais je suis encore un président. Je ne peux pas me -conduire n'importe comment. Il y a des questions de sécurité. Je suis -encore en représentation. "
Il n'a donc pas repris son scooter… Il ne conduit pas non plus sa voiture, mise à disposition par le ministère de l'intérieur. Mais il prend " plus facilement " le train. A l'automne, il a acheté une maison dans une ruelle pavée très recherchée du 20e arrondissement de Paris. Il lui arrive de faire lui-même ses courses, parfois même le marché. Immuablement vêtu d'un costume-cravate, l'ancien président consacre plusieurs heures par semaine à sa fondation, La France s'engage, qui récompense des projets d'utilité publique. Il reçoit beaucoup, anciens ministres, socialistes, journalistes, diplomates ou chefs d'Etat de passage à Paris. " C'est quelqu'un qui n'aime pas l'agenda vide ", observe l'ancien maire de Quimper, Bernard Poignant." Il a le syndrome de tous les ex-présidents : continuer pour ne pas tomber, ajoute Jean-Christophe Cambadélis. Ne pas faire de temps mort, c'est s'empêcher de réfléchir. Il n'a pas le temps de douter et de regretter. "
Car s'il n'en a rien montré, -quitter le pouvoir sans avoir pu se représenter a été un arrachement pour lui qui a tout donné pour le combat politique. " Je savais, quand j'étais président, qu'un jour je ne le serais plus, dit-il. Je m'y étais préparé. Mais cela reste une rupture, dans tous les sens du terme. Il y a une autre vie à inventer. "
Avant de quitter l'Elysée, François Hollande avait assuré qu'il s'astreindrait à une période de réserve. Il jugeait sévèrement Nicolas Sarkozy qui était sorti de son silence – sur la Syrie – dès le mois d'août  2012, trois mois seulement après son départ. " Il a été trop pressé ", avait-il confié. Lui n'aura pas tenu vingt jours, s'exprimant dès le 1er  juin 2017 pour condamner la décision de Donald Trump de quitter l'accord de Paris sur le climat.
Ulcéré d'avoir été gommé par Emmanuel Macron, qui l'ignore superbement, François Hollande a commencé dès l'automne 2017 à lancer des flèches empoisonnées sur ce " président des très riches ". Multipliant les interventions médiatiques, il est finalement redevenu ce qu'il a toujours été, l'infatigable et brillant commentateur de la vie politique. Un tour de chant qui n'inspire " rien " à l'actuel président. " Ça n'intéresse pas les Français, confie Emmanuel Macron au Monde.Ça rassure juste la presse qui continue à faire exister des figures qui ont compté. "
Les deux hommes, qui entretiennent désormais des relations exécrables, ne se sont jamais revus en tête à tête. En revanche, Hollande retrouve régulièrement Sarkozy, lié au même statut d'" ex " que lui, et au côté duquel il est condamné pour l'éternité à être placé, lors des cérémonies officielles. Ce qui donne parfois lieu à des échanges complices. Lors des obsèques de Johnny Hallyday, à la  Madeleine, Sarkozy se penche ainsi vers Hollande : " Tiens, voilà ton ministre qui arrive…
De qui parles-tu ?, s'étonne Hollande.
Eh bien, de ton ministre Emmanuel, voyons ! ", pouffe Sarkozy au moment où Macron fait son entrée dans l'église.
" Vous nous manquez "Les échanges sont plus froids quand Sarkozy est accompagné de Carla Bruni, qui déteste le successeur de son mari, qu'elle a ridiculisé en " pingouin " dans une chanson. En décembre  2017, lors de l'hommage à Jean d'Ormesson dans la cour des Invalides, Hollande, arrivé bon dernier, passe devant les Sarkozy sans les saluer, avant de prendre sa place, à la droite de Carla. " Vous avez l'air d'avoir froid ", lance-t-il à sa voisine, emmitouflée dans un manteau noir. " C'est parce que nous attendons depuis un certain temps, nous avons été à la messe avant - à Saint-Louis-des-Invalides, pour les obsèques religieuses de l'académicien - . Car voyez-vous, nous, nous sommes croyants ! ", répond sèchement la chanteuse.
Et puis est arrivé le 11  avril, le jour de la sortie des Leçons du pouvoir (Stock), qui a tout changé. Circonspect, le milieu politico-médiatique a ricané : mais qui s'intéresse encore à François Hollande ? Prudent, l'ancien président a d'abord organisé une dédicace le 14  avril à Tulle, son ancien fief. Puis une deuxième à Châteauroux, sur les terres de Michel Sapin. " Ce sera un test ", glisse-t-il à son ancien ministre. C'est un succès. " Il se passe quelque chose, on y va ! ", lance-t-il à Sapin dans la voiture qui les ramène le soir même à Paris.
Des signatures suivent dans la France entière, à raison d'une par jour, ou presque : au total, cinquante-huit dans cinquante-quatre  villes. Et partout, le même phénomène : des queues interminables, des remerciements (pour le mariage pour tous, notamment), des regrets (" Vous nous manquez ") et quelques compliments (" Vous, au moins… "). Pour ce président impopulaire, ces longues séances de dédicaces ont vertu de réparation. " Ce qui est intéressant, confie-t-il, c'est que les gens viennent pour me voir. C'est cela qui m'émeut, me bouleverse parfois. Ils insistent sur la relation personnelle qui m'unit à eux. Ils me disent : “Ce qu'on a aimé, c'est votre humanité”. Ça me touche parce que j'avais dit que je voulais une présidence normale, modeste, une présidence humaine. "
Fin mars, à Kuala Lumpur, lors de son dernier voyage officiel à l'étranger, François Hollande avait passé plusieurs heures à faire des selfies dans les jardins détrempés de l'ambassade de France. Comme un vieil artiste habitué à vivre dans le désir des autres et dont c'était la dernière tournée, il a -savouré les empressements d'un public qui s'apprêtait à se détourner. Le moment s'était éternisé. " Je ne suis pas là en train de me raccrocher à la dernière seconde… Pas du tout ! ", avait plaisanté le président. Et pourtant… C'est ce puissant dopant qu'il retrouve chez ces lecteurs qui veulent le saluer, le toucher. " Pour lui, cette tournée de signatures est la confirmation que le mouvement permet le narcissisme ", observe encore Cambadélis.
L'intéressé ne nie pas que ça lui fait " du bien ", en tout cas, " pas de mal "." Ça ne me grise pas pour autant ", précise Hollande, qui ne prend pas ces files d'admirateurs pour un " indicateur de popularité ". Il n'empêche. Lui qui répète qu'il n'a pas été battu, et que ça change tout, y voit un " signal politique "." Ça révèle un espace, analyse Michel Sapin. C'est la manifestation qu'il existe quelque chose de vivant à gaucheUne base solide qui a souffert de ne pas avoir de candidat en  2017 et qui est très mécontente d'avoir dû voter Macron. "
Giscard et Sarkozy ont tous deux tenté de revenir. Quand on lui demande s'il y pense aussi, Hollande ne dément pas, il élude. " Je ne suis pas heureux de ne plus être président, dire cela ne serait pas sincère, reconnaît-il. Je peux être plus libre, plus disponible pour mes proches. Mais dire que je suis heureux de ne plus être président, non. " Un silence. " Ça ne veut pas dire que je veux l'être à nouveau… " Un sourire. Et puis, comme toujours, une pirouette : " Avant d'être président, vous êtes une espérance. Après, vous êtes un regret. Il n'y a que pendant que c'est un problème. "
Solenn de Royer
© Le Monde

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