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jeudi 28 juin 2018

Le Mondial sur les ruines de la bataille de Stalingrad


26 juin 2018

Le Mondial sur les ruines de la bataille de Stalingrad

A Volgograd, les habitants sont partagés entre nostalgie de l'URSS et espoirs de transformation

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Les maillots de football, passe encore. Mais prière d'ôter sa casquette ! A heure fixe, des soldats se relaient devant la flamme éternelle. Touristes qui photographiez en cadence, levez aussi les yeux vers la statue de la Mère Patrie, l'épée en l'air. La sculpture, monumentale, veille sur le mémorial de la colline Mamaïev. Celui des héros de la célèbre bataille de Stalingrad, l'ancien nom de Volgograd.
Quelques marches plus bas, un stade de football tout juste sorti de terre pour la Coupe du monde. Sur les ruines de la seconde guerre mondiale, l'enceinte accueille quatre matchs de la compétition, dont Arabie saoudite-Egypte, lundi 25  juin.
Avant les travaux, les ingénieurs y ont trouvé " sept bombes, qu'ils ont déminées avec succès, et 300 fragments d'équipements militaires ", précisent les services de l'administration régionale. Les fouillesont aussi déterré " les restes de deux soldats de l'Armée rouge ". Leurs corps ont finalement été " enterrés avec les honneurs ", sept décennies après ces six mois de combats décisifs qui virent les Soviétiques bouter les forces du IIIe Reich hors de la ville.
Quai de la 62e-Armée, rue de la Paix, allée des Héros : quatre kilomètres plus loin, la Coupe du monde, ses anglicismes et ses jeunes bénévoles gagnent à présent les artères principales du centre-ville. Une affaire pour les restaurants comme pour les pharmacies, prises d'assaut par les visiteurs cherchant à se protéger des moustiques. Au bout de la promenade, une fan-zone retransmet tous les matchs sur écran géant, l'eau de la Volga en arrière-plan.
Préserver la mémoireEvgeni Rogov, " un enfant de 94 ans ", regarde aussi les matchs. Mais chez lui, dans un appartement spacieux. Tout en bas de l'immeuble, une plaque indique qu'ici vit " un vétéran de la grande guerre patriotique, participant de la bataille de Stalingrad, décoré de l'ordre du Drapeau rouge ", l'une des plus hautes récompenses militaires du temps de l'Union soviétique.
Les époques se télescopent parfois dans le téléviseur. Sa fille, Olga, a suivi avec lui le match Allemagne-Mexique : " Devant la télévision, mon père a tout de suite réagi quand le commentateur a dit : “Les Allemands sur le flanc droit.” Cette phrase a réveillé beaucoup de souvenirs en lui. "
L'armoire du salon expose un dessin de l'arrière-petit-fils : son tank a un œil que l'on dirait presque humain, et des étoiles rouges au-dessus de lui. " Sa maîtresse d'école m'a déjà invité en classe, raconte l'aïeul, toujours vif d'esprit. Là, le directeur de l'école a dit : “Pourquoi seulement dans une seule classe ?” Il en a réuni plusieurs pour m'écouter ! " La visite a semble-t-il trouvé écho. " Les enfants m'ont posé beaucoup de questions. Ils m'ont demandé combien d'Allemands j'avais tués. Je leur ai répondu que, quand je tuais un Allemand, il ne me donnait pas de certificat pour dire que je l'avais tué… "
Dans les rues aussi, on préserve la mémoire de la ville martyre. Les supporteurs tunisiens, anglais, islandais ou nigérians l'auront peut-être remarqué, s'ils ont privilégié la marche plutôt qu'un trolley au charme vieillot. Ici, par exemple, " la maison Pavlov ", bâtiment fortifié tenu par les Soviétiques pendant la bataille de Stalingrad, et sa façade à l'apparence ravagée. Une reconstitution de 1985, en réalité…
Les plus chanceux des visiteurs auront peut-être aussi croisé Vladimir Turov, 98 ans, en tenue d'apparat. Cet autre vétéran met rarement son uniforme blanc à galons. Lui aussi a des médailles par dizaines, dont il arbore seulement les rubans. " S'il portait toutes les médailles, il pèserait cinq kilos de plus ! ", sourit un de ses proches.
Le nonagénaire a encore un combat, que partagent aussi des plus jeunes. Il rêve que Volgograd, " la ville de la Volga ", redevienne à jamais Stalingrad, celle " de Staline ". La cité a perdu son nom en  1961, sur ordre de Nikita Khrouchtchev. Cinq ans plus tôt, le nouveau dirigeant de l'Union soviétique commençait à rejeter le bilan sanglant de son prédécesseur et son culte de la personnalité. " Staline a fait beaucoup pour le pays,coupe aujourd'hui M.  Turov. Sans lui, impossible de gagner la guerre ! Je voudrais rendre son nom à la ville. Je voudrais corriger l'erreur de Khrouchtchev. Il faudrait un référendum local. "
Vladimir Turov s'exprime justement devant un portrait de Staline, dans les locaux du Club Stalingrad. L'association qu'il dirige perpétue le souvenir de la bataille, " cette période horrible ". Le vétéran revendique 76 membres. Parmi eux, encore quatre combattants de la seconde guerre mondiale. Quatre témoins de cette mémoire si importante, dans la Russie du président Vladimir Poutine.
Matchs de deuxième divisionLe haut gradé a déjà obtenu une satisfaction symbolique. Depuis 2013, date des 70 ans de la fin de la bataille, la ville s'appelle ponctuellement Stalingrad chaque année lors de jours fériés. Dont évidemment le 9  mai, jour de la Victoire, qui commémore la capitulation de l'Allemagne nazie en  1945.
Alexandre Bounine, sûr de son effet, fait son entrée dans la conversation : " Savez-vous que, si on se fie aux données des navigateurs pour voitures, la France a conservé plus de noms de rues, de places ou de boulevards Stalingrad que la Russie ? Elle en a encore 167 ! ", précise le directeur de la Fondation de la bataille de Stalingrad.
Le nouveau stade de Volgograd brasse d'autres chiffres. Coût total de l'édifice : au moins 220  millions d'euros, selon les chiffres officiels. Le projet mobilise à la fois l'Etat russe et la région de Volgograd. Une chance, pour Antoine Kolessnikov, guide touristique : " Depuis la fin de l'URSS, le tourisme a baissé ici, malheureusement. La Coupe du monde peut améliorer les choses. Les supporteurs venus ici vont parler de la ville à leurs amis, et ainsi de suite. "
Sa consœur, Daria Zakharova, estime plutôt que " cet argent pourrait être utile pour d'autres choses, d'autres domaines de la société. " Aux alentours de l'enceinte, les routes ont bien été refaites. Mais ailleurs… " Les routes restent le plus grand problème de notre ville ", selon elleUne ville dont les habitants ont, de surcroît, des revenus plus modestes que ceux des principales autres métropoles du pays.
Les footballeurs du Rotor Volgograd – déjà debout en  1945, après la guerre, en championnat d'URSS – pourront bientôt apporter leurs jugements acoustiques. Les joueurs locaux s'installeront la saison prochaine dans leur nouveau stade, dressé sur l'emplacement du précédent. Un fort bel édifice de 45 000 places qui risque de sonner très creux lors des matchs de deuxième division russe, passée l'euphorie de la Coupe du monde.
Adrien Pécout

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