En annonçant à la télévision, le 30 juin 2011, depuis La Havane, à Cuba, qu'il venait d'être opéré d'un cancer, le président vénézuélien Hugo Chavez (1954-2013) plongeait nombre de ses compatriotes dans le désarroi. Parmi eux se trouvait le romancier, journaliste et scénariste Alberto Barrera Tyszka. " Il y avait déjà des rumeurs, une certaine attente. L'image n'était pas très claire. Je me souviens avoir été surpris par sa maigreur. Il a fait quelque chose qu'il n'avait jamais fait : il a lu un premier message. Il ne s'est même pas offert le luxe d'improviser. C'était le premier signe de gravité. Le second : les mots “cellules cancérigènes” ", raconte-t-il au " Monde des livres ".
Si l'écrivain a été passablement perturbé, ce n'est pas par sympathie particulière envers le leader de son pays, auquel il avait consacré en 2005 une importante biographie (non traduite) ; issu d'une gauche profondément antimi-litariste, il confie ne s'être jamais identifié à cet homme et n'avoir jamais voté pour lui. Mais ce coup de théâtre dans la vie jusqu'ici parfaitement orchestrée du chef d'Etat allait finir par entrer en collision avec l'" agenda " littéraire d'Alberto Barrera Tyszka. A l'époque, ce dernier, déjà auteur d'une dizaine de livres, était à la moitié de son nouveau roman : une histoire sur la montée de la violence à Caracas, où une mère décidait d'enfermer sa fille de 10 ans pour la protéger du monde extérieur. L'état du Venezuela, vivant, totalement désemparé, au rythme de la publication des bulletins de santé de son dirigeant depuis 1999, allait profondément peser sur son travail, au point de complètement transformer ce récit initial – dont il a cependant gardé quelques éléments.
" A mesure que le temps passait, je me rendais compte qu'il y avait dans ces événements la possibilité de raconter la confusion dans laquelle vivait le pays. " En 2012, il lit dans le journal quelques lignes où un garde du corps de Chavez -confie que celui-ci souffre pendant ses séances de chimiothérapie :
" La nouvelle la plus subversive de cette époque !, commente l'écrivain.
Le leader qui se présentait comme un mythe, qui se comparait à Bolivar et qui parlait depuis l'éternité, avait un corps. Et ce corps était malade. Et il le faisait souffrir. A partir de ce moment, mon écriture a commencé à s'ordonner d'une façon nouvelle. "
Alors qu'il s'était juré de ne plus s'étendre sur Chavez, dont il pensait ses concitoyens
" intoxiqués ", le voici contraint de l'intégrer à son roman. Son principal souci : parler de la maladie – et de la mort – du président avec le plus de respect possible, à la fois pour l'homme souffrant et pour ses partisans. Déjà très sensibilisé à ce thème, depuis que, dans une première vie, des études au séminaire jésuite l'ont mené à accompagner des malades du cancer, Alberto Barrera Tyszka avait consacré à la question un livre d'une remarquable subtilité (
La Maladie, Gallimard, 2010).
C'est avec la même distance, et une grande rigueur factuelle dans la consignation des informations transmises par les médias de l'époque, qu'il évoque ici la santé du leader et sa détérioration. Ce qui l'intéressait, précise-t-il, n'était pas tant l'affaiblissement de ce corps que les effets de celui-ci sur la population. Pour cela, le romancier a choisi de bâtir un roman choral, mettant en scène une poignée de personnages concernés à des degrés divers par la progression du mal : un oncologue, fraîchement retraité ; le neveu de celui-ci, un médecin lui aussi, faisant partie de la garde rapprochée de Chavez ; ou encore une jeune journaliste américaine, fascinée par la figure du
presidente… Chacun à sa façon permet d'embrasser un aspect de ce que fut le -chavisme et la
" pré-apocalypse " dans laquelle, selon l'auteur, cette politique a plongé le pays. La figure de Fredy, un journaliste au chômage, qui part à La Havane pour trouver des informations sur la santé de Chavez,
" était un moyen de parler des liens étroits entre le Venezuela et Cuba. L'île a envoyé 100 000 fonction-naires dans notre pays, qui sont les victimes d'un véritable esclavage -moderne, car ils sont payés une -misère ", souligne Tyszka, à titre d'exemple. Un autre personnage, la propriétaire d'un appartement qui, pour récupérer son bien loué à une famille, doit recruter des squatteuses chargées de faire partir les locataires, permettait d'illustrer les absurdités de la politique chavézienne en matière de propriété privée.
Scénariste de
telenovelas, -Alberto Barrera Tyszka n'a pas hésité à recourir aux " trucs " de ce type de feuilletons : écriture rythmée, chapitres courts, épisodes à la fin ouverte sur un rebondissement ou une intrigue non résolue… Loin d'alourdir le propos, ceux-ci permettent de maintenir l'attention du lecteur et de faire comprendre les mécanismes par lesquels le charisme d'une figure comme celle de -Chavez a pu s'exercer sur ses partisans comme sur ses opposants : tant au Venezuela, où le livre,
" bien accueilli ", n'a suscité
" aucune réaction officielle ", qu'à l'étranger, où l'auteur peine à comprendre la fascination aveugle éprouvée par certains pour son ancien leader. Loin de tout manifeste politique,
Les Derniers Jours du Commandant se lit plutôt comme le portrait convaincant d'un peuple que personne – et surtout pas son maître – n'avait préparé à être orphelin.
Ariane Singer
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