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samedi 2 juin 2018

HISTOIRE et MEMOIRE - L'ornière polonaise

HISTOIRE et MEMOIRE


1er juin 2018

L'ornière polonaise

L'historienne Audrey Kichelewski rappelle l'antisémitisme récurrent du pays depuis 1945

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En Pologne, le parti nationaliste Droit et Justice, au pouvoir, poursuit son offensive visant à empêcher toute discussion sur la manière dont la société polonaise envisage, depuis la Shoah, son rapport avec ses concitoyens juifs. Après l'entrée en vigueur le 1er  mars de la loi rendant passible d'une peine de prison le fait " d'attribuer à la nation ou à l'Etat polonais (…) la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis ", certains médias polonais accusent désormais les responsables du Mémorial d'Auschwitz-Birkenau de minimiser le sort des prisonniers polonais non juifs. Une campagne calomnieuse qui n'est pas exempte de sous-entendus antisémites.
Cette actualité inquiétante, on ne peut en mesurer les enjeux qu'en retraçant l'histoire des juifs de Pologne depuis la Shoah. Un travail salutaire et inédit mené avec une grande rigueur par Audrey Kichelewski dans Les Survivants, qui prolonge sa thèse sur " La place des juifs dans la société polonaise (1944-1949) ", soutenue à l'université Paris-I en  2010. L'historienne, en s'appuyant sur une vaste documentation en polonais, montre comment, de la sortie de guerre à nos jours, les juifs de Pologne ont continué d'être persécutés, notamment à l'occasion des crises politiques.
Selon elle, l'occupation de la Pologne pendant la seconde guerre mondiale a conduit à une brutalisation de la société qui se traduit en particulier dans la circulation de rumeurs, d'abord en milieu rural, parmi les personnes peu ou pas -alphabétisées. Ainsi les juifs exsangues de l'immédiat après-guerre sont-ils -accusés d'anthropophagie sur des enfants chrétiens, une résurrection de fantasmes très anciens qui sera à l'origine des pogroms de Rzeszow, Cracovie et Kielce en  1945 et 1946.
Mal accueillis, les rescapés des camps sont nombreux à émigrer en Israël de façon semi-légale puis, à partir de 1949, avec l'aide des autorités polonaises. Les vagues de départ se succéderont ensuite, réduisant de plus en plus la présence juive en Pologne. Après la mort de Staline, en  1953, près de 51 000 Polonais d'origine juive détenus dans les goulags soviétiques rentrent en Pologne. Une grande majorité d'entre eux rejoignent l'Etat hébreu, fuyant le système communiste. Une autre vague d'émigration aura lieu en  1968 à la suite de la chasse aux " sionistes " responsables, selon le gouvernement, des manifestations d'étudiants à Varsovie, et alors que les médias réactivent la vision d'un complot juif international.
Attentive aux politiques mémorielles, Audrey Kichelewski met en perspective les ambivalences du POUP, le parti communiste polonais, qui s'applique à " déjudaïser " la Shoah dans les années 1950 et 1960, avant de donner de la visibilité au fait juif à partir du milieu des années 1980. Après la chute du régime, le premier ministre Wlodzimierz Cimoszewicz présentera en  1996, au nom des Polonais, des excuses pour les crimes commis contre les juifs. Mais, comme on le voit aujourd'hui, ni cette repentance ni la réintégration progressive de la dimension juive dans l'histoire polonaise n'empêcheront " l'éternel retour de l'antisémitisme ".
Antoine Flandrin
© Le Monde

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