Rupert Stadler est toujours en prison. L'emblématique patron d'Au-di, marque du --grou-pe Volkswagen (VW), a dormi une fois de plus derrière les barreaux dimanche soir, après une série de dépositions jugées " insatisfaisantes " par le procureur de Munich. Depuis une semaine, M. Stadler, soupçonné d'être personnellement impliqué dans la manipulation à grande échelle des moteurs diesel d'Audi, est privé de liberté. Il avait été arrêté lundi 14 juin au matin, à son domicile d'Ingolstadt, en Bavière.
Un patron en exercice placé en détention, cela n'était jamais arrivé en Allemagne. Pour le natif de Tittin, dans le canton d'Eichstätt, à quelques kilomètres du siège d'Audi, difficile d'imaginer une fin de carrière plus humiliante. L'enfant chéri de la région est devenu le symbole d'un groupe automobile trop longtemps aveuglé par sa propre puissance.
Selon la presse allemande, le procureur a décidé de placer M. Stadler en détention après que la police judiciaire a surpris une conversation téléphonique où il discute de la possibilité de suspendre un ingénieur. Ce salarié, employé dans la " task force " mise sur pied par Audi pour faire enfin la lumière sur l'ampleur des manipulations au sein du constructeur, avait fait une longue déposition devant les magistrats où il évoquait ses difficultés à interroger certains dirigeants. Les procureurs redoutent désormais le risque de subordination de témoin et de destruction de preuve.
Rupert Stadler a jusqu'ici rejeté toutes les accusations qui pèsent contre lui. Audi rappelle qu'il bénéficie de la présomption d'innocence. Mais selon les informations du quotidien
Süddeutsche Zeitung du 19 juin, qui cite des sources proches de l'enquête, tout porte à croire qu'Audi a été la cellule de développement de la fraude gigantesque orchestrée au sein du groupe Volkswagen pour contourner les contrôles antipollution. Selon les magistrats, c'est bien chez Audi qu'ont été conçus et perfectionnés les logiciels capables de modifier le fonctionnement du dispositif de filtrage des gaz antipollution en fonction des situations. L'affaire Volkswagen serait donc avant tout une affaire Audi.
Désastreux en termes d'imageLe soupçon pèse depuis longtemps au sein du groupe. Il avait été renforcé à l'été 2017, quand Uwe Hück, chef du
betriebsrat (" conseil des salariés ") de la marque Porsche, alors forcée d'organiser un humiliant rappel de plusieurs milliers de véhicules diesel non conformes, s'en était pris vertement au constructeur d'Ingolstadt.
" Je n'accepterai pas que Porsche soit mis en danger par les magouilles d'Audi ", avait-il déclaré au journal
Bild. La raison : c'est Audi qui livre les moteurs diesel destinés aux bolides de Stuttgart.
Ainsi va la production dans l'univers Volkswagen. Le groupe automobile a fondé sa puissance par le rachat de marques, puis par l'intégration des mêmes plates-formes et équipements sur les différentes gammes, afin de réduire les coûts et d'augmenter la rentabilité. Le même moteur conçu pour une Audi Q7 se retrouve dans une Volks-wagen Touareg ou une Porsche Cayenne. Le risque de cette stratégie, c'est la diffusion à travers tout le groupe d'un " défaut " né dans une de ses marques.
Pourquoi le conseil de surveillance du groupe VW a-t-il maintenu Rupert Stadler à la tête d'Audi, qu'il dirige depuis 2007, malgré les graves soupçons qui pesaient sur lui depuis des mois, alimentés par les déclarations des témoins entendus par la justice ? Fallait-il prendre le risque de cette arrestation, désastreuse en termes d'image pour un constructeur en pleine stratégie de reconquête de parts de marché ? En interne, on peine à trouver des explications.
"
Il y a sans doute des éléments stratégiques. On ne voulait pas que le successeur se retrouve dans un groupe trop lesté des erreurs du passé ", confie au
Monde un cadre du groupe VW.
" On a tous été surpris par la sévérité du magistrat. L'ambiance à Ingolstadt est désastreuse. Beaucoup se demandent pourquoi il a fallu en arriver là pour que les choses bougent enfin. Soit il savait, et on se demande ce qu'il fait encore là, soit il ne savait pas, et il n'avait pas le contrôle sur son groupe. "
L'histoire personnelle de Rupert Stadler a sans doute joué un rôle majeur. Son destin se lit comme une success-story à l'allemande. Le fils d'agriculteur bavarois, diplômé en gestion de la petite école supérieure de commerce d'Augsbourg, devient en 1997 le secrétaire particulier de Ferdinand Piëch, alors que celui-ci dirigeait le groupe Volkswagen. En 2003, le patriarche le bombarde directeur financier de sa marque fétiche, Audi, alors dirigée par un autre de ses protégés, Martin Winterkorn. Quand ce dernier prend la tête de VW, en 2007, Rupert Stadler devient le premier dirigeant de la marque Audi, réputée technique, à ne pas détenir de diplôme d'ingénieur.
" Il bénéficie du soutien de Wolfgang Porsche - le président du conseil de surveillance de la holding familiale propriétaire de 52 % des actions VW -
, estime un fin connaisseur du groupe.
Après le scandale, les membres de la famille ont probablement voulu garder aux postes-clés les gens en qui ils avaient confiance. "
Les chiffres, eux aussi, ont sans doute pesé. Depuis 2007, Audi a su capter la demande d'une classe supérieure chinoise en quête de statut social. Les ventes ont explosé. Le chiffre d'affaires est passé de 34 à 60 milliards d'euros. Avec 5 milliards d'euros de bénéfices, Audi est la vache à profits du groupe VW. Qu'importent les critiques qui déplorent le retard du constructeur sur les chantiers d'avenir comme le véhicule électrique ou autonome et les services numériques à la mobilité. Ou ceux qui s'attristent qu'Audi soit dépassée par BMW et Mercedes dans la course à laquelle se livrent les marques de berlines de luxe allemandes. Les profits ont garanti à Audi une relative tranquillité au sein du groupe.
Bram Schot, le successeur désigné mardi par Volkswagen pour prendre la tête d'Audi, n'est pour l'instant que PDG
" par intérim ". Le temps que M. Stadler ait pu se défendre. Pour une nouvelle ère chez Audi, et la pleine lumière sur les manipulations, il faudra encore patienter.
Cécile Boutelet
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