Fin septembre 2016, à Roubaix. Les serveurs du data center (centre de données)d'OVH s'affolent. Ils enregistrent des débits de connexion jamais atteints jusque-là. Le site est victime d'un déni de service, une attaque DDoS, dans le jargon informatique. Des centaines de milliers de requêtes simultanées tentent de saturer le réseau afin d'empêcher l'accès aux serveurs, ce qui rendrait les sites et les applications des clients d'OVH indisponibles. " En 2017, nous avons compté 2 000 attaques DDoS par jour menées à l'encontre de nos clients, dont une vingtaine de forte puissance ! ", indique François Sterin, directeur industriel d'OVH. Quant à Annabelle, graphiste indépendante, elle s'arrache les cheveux. En cette veille de 14-Juillet, impossible d'envoyer son travail à son client. Sa connexion Internet ne répond plus. Il faudra plusieurs jours au fournisseur d'accès pour trouver l'endroit où le câble a été arraché par une pelleteuse, et le réparer.
Et si ce câble sectionné connectait également à Internet l'hôpital de la ville, des collèges ou les services municipaux ? Ou que l'attaque menée contre les clients d'OVH ait réussi et bloqué l'accès à leurs applications pendant plusieurs heures ? Ces exemples illustrent notre dépendance croissante au numérique – et à son réseau bien physique d'ordinateurs et de câbles qui sillonnent la planète. D'où la question : que se passera-t-il si le réseau ne " tient " pas, pris en tenaille entre l'explosion des usages et les risques naturels ou criminels ? C'est pour conjurer ce mauvais sort et asseoir leur emprise sur la gigantesque plomberie du Net que les majors du secteur jettent désormais leurs milliards dans cette bataille du câble.
Le squelette de l'Internet est composé de trois éléments majeurs : des data centers, qui hébergent et traitent les données auxquelles nous accédons (il en existe plusieurs milliers dans le monde) ; des réseaux, qui transportent ces données de et vers les appareils (ordinateurs, téléphones, machines, etc.) ; et des points d'interconnexion, qui mettent en relation les réseaux et les data centers. Les seuls câbles sous-marins sont au nombre de 448 dans le monde, pour une longueur cumulée de 1,2 million de km, soit 30 fois le tour de la Terre. Pour circuler sur ces réseaux, les données sont découpées en " paquets " et acheminées vers leur destinataire par le protocole Internet (IP). Les paquets peuvent emprunter des chemins différents – ils seront réassemblés dans le bon ordre à leur arrivée. Cette infrastructure a été construite pour être résiliente : si un chemin ne fonctionne pas, les paquets passent par un autre itinéraire.
Risque de surchargeSi solide soit-elle, cette belle architecture est au bord de l'overdose. Nous regardons toujours plus de vidéos sur nos mobiles ou de films en streaming à la maison. Aux Etats-Unis, en 2016, Netflix occupait déjà à lui seul un tiers de la bande passante aux heures de pointe ! Quant aux entreprises, elles basculent en masse leurs applications informatiques et le stockage de leurs données vers le cloud, c'est-à-dire vers ces mêmes usines de données disséminées dans le monde entier. Dans sa dernière étude de conjoncture, Syntec Numérique, le syndicat professionnel des entreprises du secteur, estime que le marché français du cloud progressera de 22 % en 2018 pour atteindre 4,3 milliards d'euros. Nos voitures sont connectées à Internet, tout comme les conteneurs sur les bateaux. Même les avions transmettent désormais des données en continu pendant leur vol. Tout cela va-t-il faire craquer le réseau ?
Laurent Gille, professeur émérite à Télécom ParisTech, n'y croit pas.
" Oui, l'infrastructure supportera la montée en charge, car les débits vont atteindre une asymptote. Il faut distinguer le nombre d'objets qui sont ou qui vont être connectés, et le débit de chaque connexion. Certes, le nombre d'objets augmente fortement, mais le débit moyen va stagner. " Pour l'économiste,
" les objets connectés, même si ce sont des caméras de vidéosurveillance, consomment peu de bande passante. Les industries et les entreprises sont connectées en fibre optique sur des réseaux privés. Dans le grand public, peu d'applications ont besoin de débits élevés. Même une famille de 5 personnes qui regarderaient chacune un film en HD en streaming et en même temps n'a pas besoin d'un débit de 1 Gbit/s - gigabit par seconde -
". De plus, la nouvelle technologie de communication mobile, la 5G, l'ultra-haut débit mobile, va progressivement être déployée à compter de 2020. Ses capacités supporteront tous les nouveaux usages que sont l'Internet des objets, les smart cities, les véhicules autonomes, etc.
Si le risque de surcharge du réseau n'inquiète pas vraiment les acteurs du domaine, d'autres risques pointent. Les autoroutes de l'information sont essentiellement des câbles sous-marins ou terrestres contenant des fibres optiques. Ils relient les data centers, ainsi que les antennes pour les communications mobiles, et ils s'interconnectent aux autres câbles du réseau. Les principaux risques, ici, sont la rupture des câbles lors d'une catastrophe naturelle ou de travaux de voirie, l'arrachage d'un câble sous-marin par l'ancre d'un navire. En mars, une dizaine de pays de la côte ouest de l'Afrique ont ainsi été privés d'Internet pendant plusieurs jours parce qu'un chalutier avait endommagé un câble.
Pour parer à ce genre de problème, les câbles sont la plupart du temps redondés, c'est-à-dire doublés.
" Aujourd'hui, 99 % du trafic mondial d'Internet et 90 % des appels téléphoniques passent par les câbles sous-marins. Ce sont des infrastructures critiques. Bien sûr, nous pouvons toujours rerouter le trafic en cas de problème. Mais dans certaines régions du monde, notamment en Afrique, il n'y a pas assez de câbles pour assurer la résilience. Lorsqu'il y a une rupture, ces pays sont coupés d'Internet pendant des jours, voire des semaines, le temps que l'on répare le câble ", constate Jean-Luc Vuillemin, directeur des réseaux internationaux d'Orange.
Fiabilité et temps d'accès hypercourtsLes entreprises, qui recourent toujours plus souvent au cloud pour les applications et le stockage des données, multiplient les parades pour se protéger de ces risques. OVH, par exemple, a choisi de bâtir son propre réseau pour interconnecter ses data centers dans le monde entier.
" De cette façon, nous maîtrisons intégralement l'acheminement des contenus et des accès de et vers les serveurs. Nous multiplions aussi les chemins afin de parer à la défaillance d'un prestataire ou à la section accidentelle d'un lien ", détaille François Sterin.
Les clients signent des accords de qualité de service avec les data centers et avec des prestataires, qui leur garantissent un accès et une qualité de fonctionnement du réseau.
" Internet n'a pas de gouvernance, développe Jérôme Dilouya, président et cofondateur d'InterCloud
. Ce sont des réseaux qui s'interconnectent dans des points de connexion et qui échangent des données. Une entreprise a besoin de plus de fiabilité pour ses applications. Nous avons construit notre propre réseau de fibre optique en parallèle d'Internet et nous avons notre propre gouvernance. Nous pouvons garantir un niveau de fiabilité et de performance car nous maîtrisons le réseau ! "
Dans un objectif de diminution des coûts et des risques, tous les acteurs cherchent à s'installer au plus près des consommateurs finaux afin de réduire le temps d'acheminement des données. L'opérateur de réseau fibre optique Colt – dont le nom vient de City of London Telecommunications – est né pour répondre aux besoins de fiabilité et de temps d'accès hypercourts de la finance londonienne à l'heure du trading haute fréquence. Colt a tissé son propre réseau mondial de 187 000 km de fibre optique, qu'il revend en gros aux opérateurs ou aux entreprises. Car il n'y a pas que pour la City que les conséquences économiques d'une coupure du réseau peuvent être dramatiques. A l'ouverture des soldes, la moindre panne se traduit en pertes de centaines de milliers d'euros pour les sites de vente en ligne.
Le rôle des data centers est également crucial. Leurs exploitants choisissent avec soin leur localisation pour être au plus près des points d'atterrage des câbles et des grandes agglomérations. Ainsi, ils peuvent garantir à leurs clients des temps de latence inférieurs à quelques millisecondes. Outre les applications dans le cloud des éditeurs de logiciels, ils hébergent les terminaisons des réseaux et les points d'interconnexion.
" Nous sommes au numérique ce que les aéroports sont au transport aérien. Ils n'ont pas d'avions mais fournissent tous les services aux compagnies aériennes. Nous sommes un hub de connectivité et de contenu pour les fournisseurs de services informatiques et de réseaux ", explique Fabrice Coquio, président d'Interxion France. Le data center que la société a inauguré en mai sur son campus, à Marseille, est relié à 13 câbles sous-marins. Il héberge 8 fournisseurs de réseaux fibre, 11 CDN (C
ontent Delivery Network, ou " réseau de diffusion de contenu ") et 4 points d'échanges Internet. Le coût de ces data centers ne cesse d'augmenter. Interxion a investi 76 millions d'euros dans son nouveau data center et prévoit un budget de 110 millions d'euros pour transformer une ancienne base de sous-marins du port de Marseille-Fos en son prochain centre.
Les géants du Net, comme Google, Apple, Facebook, Amazon ou Microsoft (Gafam), investissent aux aussi massivement. D'abord et depuis longtemps dans les data centers, mais aussi dans les câbles. Christophe Cavazza, directeur général de Colt France, reconnaît que
" tous les grands noms du numérique figurent désormais parmi nos clients et exploitent leurs propres câbles ". A eux quatre, les GAFA sont présents dans au moins 22 consortiums qui exploitent des câbles sous-marins – Google étant à lui seul présent dans 11. Le moteur de recherche a investi 30 milliards de dollars (25,7 milliards d'euros) entre 2015 et 2017 dans son infrastructure globale, la plus importante au monde, qui voit passer, selon lui, 25 % du trafic Internet mondial.
" Ils déploient leurs propres câbles pour interconnecter leurs centres de données sur tous les continents sans passer par les opérateurs télécoms. L'enjeu, pour eux, est de fixer les coûts. En d'autres termes, ils préfèrent être propriétaires que locataires ! ", analyse Jean-Luc Lemmens, directeur du pôle médias-télécoms de la société d'étude Idate DigiWorld. Pour couvrir les pays en développement ou les zones éloignées des mers, ils n'hésitent pas à lancer des projets de déploiement du réseau Internet par satellites, drones ou ballons. Outre les navettes vers la station spatiale internationale, Space X vient d'obtenir l'autorisation de la commission fédérale des communications américaine de lancer 4 425 satellites en orbite basse afin d'apporter Internet à la terre entière. Amazon, Virgin, Facebook ou SoftBank nourrissent eux aussi de grandes aspirations satellitaires. L'ambition des pionniers du Net de créer une infrastructure qui ne soit contrôlée par personne et serve à tous ne sera bientôt plus qu'un vieux rêve.
Sophy Caulier
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