Certaines nuits, Gilles Cassou prend sa voiture et fonce. Pour aller trouver le sommeil loin de chez lui. Ou finir aux urgences d'Orthez (Pyrénées-Atlantiques) sous assistance respiratoire. La faute à une odeur insoutenable. " A chaque fois, j'ai l'impression que je fais un infarctus ", raconte ce Béarnais de 54 ans au physique de pilote automobile, sa grande passion. Les médecins ne lui ont pas trouvé de pathologie mais son pneumologue lui a donné un conseil, quand les spasmes arrivent : " Foutre le camp, vite. " Sa grande maison bleue, Gilles Cassou a bien songé à l'abandonner définitivement. Mais elle est " invendable ". Avec sa belle piscine et sa vue sur le pic du Midi d'Ossau, elle ne manque pourtant pas d'atouts.
Mais la propriété a un sérieux handicap : elle offre une vue imprenable sur le complexe industriel de Lacq. Depuis le jardin, on distingue des panaches orange, bleus et blancs. Sur la terrasse, une odeur d'œuf pourri irrite le nez et déclenche les raclements de gorge. Mardi 29 mai, on entend aussi une alarme hurler pour -signaler un
" dysfonctionnement " sur le site.
" Encore un rejet de sulfure d'hydrogène ? ", s'interroge Gilles Cassou.
Les effets physiologiques ont commencé à se manifester il y a cinq ans. Et il n'est pas le seul à s'en plaindre. Lors des pics, sa mère est prise de
" brûlures au visage ". La chatte Misty est sous cortisone pour calmer sa toux. Pour
" retrouver un air respirable ", il a créé en 2015 l'Association des riverains des sites industriels du bassin de Lacq (Arsil). Elle regroupe aujourd'hui plus de 150 familles de Lacq et des communes voisines de Mont, Lagor ou Abidos. En -octobre 2017, ils étaient une centaine à battre le pavé derrière la banderole
" Riverains intoxiqués, stop aux rejets polluants ".
Plusieurs mises en demeureDe mémoire de Lacquois, la première manifestation contre la pollution des usines remonte à… 1960. A cette époque, un millier d'agriculteurs défilent, excédés de voir leurs récoltes brûlées par les émanations de dioxyde de soufre et de fluor. Gilles Cassou connaît l'histoire de Lacq. Son père a été maire pendant vingt-cinq ans et il travaille pour Total, au pôle de recherche et d'étude. Les quatre plates-formes du bassin industriel génèrent encore environ 8 000 emplois directs et indirects.
" On était fier d'intégrer des entreprises prestigieuses ", rappelle le président de l'Arsil.
Lacq, ce " Texas béarnais ", a fait la fierté de la France des " trente glorieuses ". En 1951, la Société nationale des pétroles d'Aquitaine (l'ancêtre de Total) découvre une gigantesque poche de gaz naturel, dont la particularité est d'être fortement soufrée. Six ans plus tard, l'exploitation commerciale démarre. Des usines poussent dans les champs et des fleurons de l'industrie lourde (Pechiney, Rhône-Poulenc) s'installent. La première " ville nouvelle " de France, Mourenx, sort de terre avec sa Tour des célibataires. Un mois après son élection, c'est à Lacq que Charles de Gaulle vient saluer l'indépendance énergétique du pays. En 1960, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev y fait escale, curieux de découvrir ce petit Bakou.
Le sous-sol béarnais fournit un tiers des besoins en gaz des Français et fait vivre 20 000 personnes dans la région. Mais les gisements ne sont pas inépuisables. En 2013, Total arrête la production commerciale, les usines ferment par effet domino et le site accélère sa reconversion dans la chimie fine : le soufre qui sort des derniers puits est utilisé pour fabriquer des produits phytosanitaires, pharmaceutiques ou cosmétiques.
En 2015, la Cour des comptes pointe les risques environnementaux et sanitaires entourant la mutation du bassin et de ses 21 usines classées " Seveso " et demande à l'Etat de renforcer le contrôle de rejets industriels jugés
" potentiellement dangereux ". Les cheminées recrachent plus de 140 substances plus ou moins toxiques. Du dioxyde de soufre, du sulfure d'hydrogène, des oxydes d'azote… Un composé attire particulièrement l'attention : l'acrylonitrile. Cette substance n'a pas seulement une odeur âcre et piquante. Utilisé dans la confection de plastiques et de fibres textiles, il est classé cancérogène possible pour l'homme.
En 2014, la Société pour l'étude, la protection et l'aménagement de la nature dans le Sud-Ouest (Sepanso) met la main sur des rapports d'inspection des installations classées. Ils montrent que l'usine Arkema n'envoie pas ses effluents gazeux chargés en acrylonitrile à l'incinérateur, comme l'y oblige un arrêté préfectoral de 1997, mais à la torche et donc dans l'air. Et que les premiers rappels à l'ordre datent de 2010.
Après plusieurs mises en demeure, l'exploitant a obtenu un délai jusqu'en 2020 pour se mettre aux normes. L'association a découvert que la Sogebi s'adonnait à la même pratique illégale depuis la mise en service de la nouvelle unité de traitement du gaz en 2013. Filiale de Total, la Sogebi épure le gaz brut (300 000 m3 par jour contre 33 millions dans les années 1970) extrait du sous-sol, qui alimente ensuite d'autres entreprises du bassin.
" Un bassin sacrifié "Excédée par la
" mansuétude de l'Etat ", la Sepanso décide de saisir la justice. En août 2015, l'association dépose une plainte contre X pour mise en danger de la vie d'autrui. Une enquête préliminaire est ouverte par le parquet de Pau. Elle avance lentement. Le fondateur de la Sepanso, Michel Rodes, a été entendu fin février par les gendarmes.
" Il y a non-assistance à personne en danger. Nous sommes des cobayes ", accuse celui qui dénonçait déjà la pollution au soufre et au fluor à Lacq au mitan des années 1970.
" C'est un bassin sacrifié, déplore son collègue de la Sepanso et ex-délégué CGT chez Total, Patrick Mauboulès.
Longtemps, l'argument pour attirer les entreprises, c'était : “Vous pouvez venir polluer ici, on est Seveso.” " Le problème des odeurs en est la dernière manifestation sur un territoire souillé depuis un demi-siècle. Dans plusieurs communes, la consommation de l'eau de la nappe alluviale du Gave de Pau est interdite. Elle est polluée notamment par des composés chimiques chlorés comme le très dangereux tétrachlorure de carbone. Jusqu'en 2012, une des usines du groupe Arkema en rejetait jusqu'à 100 tonnes par an, quand l'Europe en fixait une limite à 16 tonnes pour l'ensemble des Etats.
La Sepanso reproche aussi aux autorités d'avoir
" caché " pendant douze ans une étude alarmante réalisée par l'Institut de santé publique, d'épidémiologie et de développement (Isped) de Bordeaux. L'association a appris l'existence du texte rendu public en 2002 à la faveur du rapport de la Cour des comptes
en 2015. Elle portait sur le risque sanitaire autour du bassin de Lacq entre 1968 et 1998 et concluait à une
" surmortalité " de 14 % (136 morts supplémentaires) chez les moins de 65 ans dans les zones les plus proches des usines. Cet
" excès de surmortalité " atteignait 56 % dans la dernière décennie avec une augmentation des cancers respiratoires de 34 %. Des collègues et des voisins morts de cancers, Gilles Cassou en recense
" une dizaine ".
" Un oncle qui travaillait sur le site est parti en cinq jours d'une leucémie foudroyante ", se souvient-il.
La Sepanso réclame une actualisation du travail de l'Isped.
" Un protocole est en cours de rédaction ", fait-on savoir à l'agence régionale de santé (ARS) de la Nouvelle-Aquitaine. L'étude permettra d'avoir des données sur la période 1999-2014. Les résultats sont attendus pour le
" deuxième semestre 2018 ". Au même moment, l'ARS devrait également rendre publiques les conclusions d'une
" étude exploratoire de morbidité ".
Du côté des industriels, on assure prendre le nouveau problème des odeurs très au sérieux et on joue la carte de la
" transparence ". Une ligne téléphonique a été ouverte en juin 2015. Odeurs, irritations, maux de tête, nausées… près d'un millier de signalements ont été enregistrés.
" Le personnel de la plate-forme est à votre écoute : maintenons la courtoisie dans nos échanges ", précise la lettre aux riverains éditée par Induslacq, le groupement des industriels de Lacq. Afin de
" renouer un dialogue serein ", le syndicat propose d'organiser une " conférence riveraine " tous les deux mois.
" C'est très mal parti ", prévient le président de l'Arsil, qui reproche aux industriels d'avoir passé sous silence une fuite d'acrylonitrile, le 30 mars, sur le site de l'usine Toray.
" Les analyses de l'air réalisées depuis les premiers signalements n'ont pas permis d'identifier l'origine des odeurs mais nous poursuivons les recherches ", assure Gilles Noguérol, président de la Sogebi et d'Induslacq.
" Effet cocktail "Un récent rapport de l'Institut national de l'environnement industriel et des risques (Ineris), dont
Le Monde s'est procuré une copie, préconise
" des campagnes de mesures en continu ". Il note que les dépassements récurrents de la valeur guide de l'Organisation mondiale de la santé pour le dioxyde de soufre
" ne peuvent expliquer à eux seuls l'ensemble des effets signalés ". Pris individuellement, les autres polluants respectent les seuils de toxicité. Aussi, l'Ineris recommande de s'intéresser à l'
" effet cocktail " d'une exposition répétée à plusieurs substances dont
" les connaissances actuelles ne permettent pas d'évaluer les risques sanitaires ".
Gilles Noguérol mise sur le travail des " nez " pour retrouver la trace des odeurs. Pendant un an, dix-huit riverains formés par un cabinet ont participé à une campagne dite de " veille olfactive " autour de la plate-forme. Elle vient de livrer ses résultats. Entre novembre 2016 et novembre 2017, 333 journées ont fait l'objet de " perceptions " olfactives. Environ 7 % ont été jugées
" irritantes " et pourraient être associées à des rejets d'oxydation soufrés, chlorés et azotés, souligne le rapport.
Une deuxième phase devrait être lancée en septembre avec de nouveaux " nez ", à l'intérieur du site cette fois. Sur ce point, le président de l'Arsil rejoint celui d'Induslacq :
" Notre corps est la machine la plus performante pour identifier les molécules. "
Stéphane Mandard
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