Les couteaux sont tirés. La Tunisie vit depuis quinze jours une crise fratricide au cœur de la majorité au pouvoir, sous les yeux incrédules de l'opinion publique et des partenaires internationaux de la jeune et fragile démocratie d'Afrique du Nord. Mardi 29 mai, la tension est montée d'un cran quand le chef du gouvernement, Youssef Chahed, s'est livré, lors d'une allocution solennelle sur la chaîne publique Al Wataniya, à une attaque en règle contre ceux qui cherchent à l'écarter du pouvoir.
M. Chahed a réservé ses flèches les plus acérées au chef de son propre parti, Nidaa Tounès, -Hafedh Caïd Essebsi, le fils du chef de l'Etat, Béji Caïd Essebsi.
" Les -dirigeants- de Nidaa Tounès -
, et à leur tête Hafedh Caïd Essebsi, ont détruit le parti ", a dénoncé M. Chahed, nommé à la tête du gouvernement en septembre 2016 à l'initiative même du président de la République.
M. Chahed répliquait ainsi aux manœuvres de Hafedh Caïd Essebsi, qui s'emploie à le pousser vers la sortie. Le patron de Nidaa Tounès avait multiplié ces derniers jours les critiques virulentes à l'encontre du bilan du gouvernement, pourtant dominé par des ministres issus de son parti. Une telle fracture au sommet du pouvoir à Tunis est du plus mauvais effet à l'heure où les bailleurs de fonds internationaux trahissent une nervosité croissante à l'égard de la fragilité financière du pays.
Dérive dynastiqueNidaa Tounès avait été fondé en 2012 par Béji Caïd Essebsi dans le but de contrer l'essor des islamistes du parti Ennahda, alors au pouvoir. Au lendemain des élections législatives et présidentielle de l'automne 2014 remportées par Nidaa Tounès, Béji Caïd Essebsi, fraîchement élu à la magistrature suprême, avait pourtant scellé la réconciliation.
Il avait parrainé la formation d'une coalition gouvernementale avec Ennahda. Un tel changement de pied, ajouté à l'installation – fleurant la dérive dynastique – de son propre fils, Hafedh, à la tête du parti, avait sapé la cohésion de Nidaa Tounès. La décomposition du parti vient d'être sanctionnée par les élections municipales du 6 mai à l'issue desquelles Nidaa Tounès a perdu deux tiers des voix recueillies en 2014.
La déconvenue électorale a exacerbé la rivalité entre Hafedh Caïd Essebsi et Youssef Chahed, laquelle couvait déjà depuis un an. Le chef de Nidaa Tounès, conforté dans ses ambitions par le jeu ambigu de son père – dont la nature et le degré du soutien nourrissent les spéculations de salon à Tunis – voit en M. Chahed un concurrent potentiel pour l'avenir. L'échec des municipales l'a convaincu de sortir du bois. Dans son offensive, le chef de Nidaa Tounès a tiré parti de la soudaine dégradation des relations entre le gouvernement et la centrale syndicale UGTT, qui avait été le principal appui du gouvernement Chahed tout au long de l'année 2017, l'aidant même à contenir l'agitation sociale.
Dans ce contexte de tensions, le président Béji Caïd Essebsi a décidé de convoquer à la mi-mai les signataires de l'" accord de Carthage " – un document signé en juillet 2016 entre partenaires de la coalition au pouvoir – afin de décider du sort du gouvernement. Aucun consensus n'a toutefois été obtenu en raison de la résistance d'Ennahda. Le veto mis par Ennahda à un changement de gouvernement est symptomatique du nouveau rapport des forces issu des élections municipales. Si le parti islamo-conservateur de Rached Ghannouchi a, lui aussi, souffert de la désaffection frappant les partis établis, il a mieux résisté que Nidaa Tounès, devenant
de facto le premier parti tunisien.
Dès lors, le sentiment monte au sein d'Ennahda que la direction doit céder moins aisément aux exigences de Nidaa Tounès. Depuis 2015, la coalition entre les deux avait fonctionné sans anicroches majeures, principalement en raison du profil bas d'Ennahda, soucieux de polir son image jadis sulfureuse et donc porté aux concessions. Les municipales semblent avoir rééquilibré la relation. Tant que ce veto d'Ennahda durera, M. Chahed disposera d'une certaine marge de manœuvre pour encaisser les coups.
Frédéric Bobin
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