Un bras de fer est engagé, depuis mardi 3 avril, entre les cheminots et le gouvernement. Avec près d'un agent gréviste sur deux et jusqu'à plus de trois sur quatre chez les conducteurs (77 %), selon les chiffres annoncés dimanche par la direction de la SNCF, le trafic devait être " très perturbé ". De quoi donner le ton pour le début de ce conflit, prévu pour durer jusqu'au 28 juin.
Ce rendez-vous social est d'une importance capitale pour l'exécutif, et a fortiori pour le président de la République. La suite du quinquennat d'Emmanuel Macron se jouera tout au long de ce mouvement. Le locataire de l'Elysée a été élu il y a bientôt un an sur un programme de rupture, contre ce qu'il appelle les
" blocages " du pays. Si son gouvernement devait reculer face aux grévistes, comme celui d'Alain Juppé en 1995, le crédit réformiste du chef de l'Etat serait entamé pour longtemps. A l'inverse, une victoire face à la rue lui donnerait les mains libres pour la suite, quand se préparent déjà d'autres réformes, dont celle des retraites, un autre sujet explosif.
Jusqu'à présent, le président de la République a pris soin de ne pas apparaître en première ligne. Il a laissé son premier ministre annoncer la réforme du ferroviaire et la ministre des transports mener les concertations avec les partenaires sociaux. Mardi 27 mars, Edouard Philippe a demandé aux députés de la majorité d'être
" plus dans la logique de la tortue romaine que dans l'attitude du sniper embusqué ". Une façon de répéter que les macronistes doivent tenir sur le long terme et donc éviter de provoquer les grévistes pour ne pas retourner l'opinion.
" Sortir de la gréviculture "Signe que l'exécutif regarde de près l'évolution de la situation, il a lâché du lest ces derniers jours. Mardi, la ministre des transports, Elisabeth Borne, a annoncé sur RMC/BFM-TV qu'une
" contribution " des poids lourds au financement des infrastructures de transports sera discutée au Parlement, jugeant
" justifié " que les transporteurs
" participent davantage ". Sur l'ouverture à la concurrence du rail, le gouvernement a annoncé un calendrier nouveau et a dit renoncer aux ordonnances pour faire passer cette partie de la future loi. Par ailleurs, il a décidé d'accorder aux cheminots la portabilité de leurs droits sociaux en cas de transfert dans de nouvelles sociétés privées.
Malgré ces petits pas, la stratégie du pouvoir consiste pour l'instant à jouer, sans le dire, l'opinion face aux grévistes. En insistant d'un côté sur les " concessions " que le gouvernement est prêt à faire, et en dramatisant, de l'autre, les perturbations à prévoir pour les usagers.
" Personne ne peut comprendre que les Français se retrouvent pénalisés par une grève longue, a ainsi déploré Mme Borne, dans un entretien dimanche au
Parisien.
Les Français n'ont pas envie de subir trois mois de galère que rien ne justifie. " Le député des Hauts-de-Seine, Gabriel Attal, porte-parole de La République en marche et très proche de l'Elysée, a appelé, lundi sur France Inter, les cheminots à
" sortir de la gréviculture ". La France insoumise l'a accusé d'user d'un vocabulaire utilisé par le passé par le Front national.
" Depuis les années 1980, la bataille d'opinion a changé de nature, explique Stéphane Rozès, consultant et auteur en 1995 de la formule de la “grève par procuration”.
On est passé d'une conflictualité sociale basée sur les conflits de classe à une bataille d'opinion stratégique, condition du degré de la durabilité et de la combativité. "
Les syndicats de cheminots l'ont bien compris, eux qui ont choisi un mode d'action innovant, avec deux jours de débrayage tous les cinq jours.
" La grève perlée est l'expression de ce nécessaire compromis entre le fait d'occasionner une nuisance, de pouvoir durer sur la longueur et de ne pas se mettre l'opinion à dos ", ajoute M. Rozès. L'objectif des cheminots est aussi de donner à voir la dimension collective de leur combat et de ne pas se laisser enfermer dans un discours uniquement corporatiste, centré sur leur statut.
" La direction veut nous pousser à la faute. Elle cherche la confrontation entre grévistes et non-grévistes ", a déclaré Laurent Brun, secrétaire général de la CGT-Cheminots au
Parisien. Dans cet entretien, le syndicaliste estime que la direction de la SNCF envenime les choses en accordant une prime mensuelle de 150 euros aux cadres pour les inciter à conduire des trains.
" C'est la SNCF qui portera l'entière responsabilité de ce qui pourrait se passer ", prévient-il.
Au regard de l'évolution des sondages, la partie est loin d'être gagnée pour l'exécutif. Selon un sondage IFOP publié dans
Le Journal du dimanche, le soutien des Français à la grève reste pour l'instant minoritaire – 46 % des personnes interrogées jugent le mouvement justifié – mais cette proportion a augmenté depuis la mi-mars quand 42 % des sondés partageaient alors cet avis.
Pour Dominique Andolfatto,
professeur de science politique à l'université de Bourgogne-Franche-Comté,
" le gouvernement peut jouer l'opinion publique contre les cheminots, mais la forme de grève choisie ménage pour partie les usagers, tandis que le rapport de force oppose bien les cheminots au gouvernement ".
" Si le mouvement dure, le gouvernement ne pourra que faire des concessions, juge-t-il.
Contrairement à la loi travail, la réforme de la SNCF n'avait pas été annoncée par Macron. "
D'autant qu'à la colère des cheminots pourraient venir s'ajouter d'autres contestations sectorielles. Retraités, fonctionnaires, éboueurs, étudiants, salariés d'Air France, de Carrefour, les mécontentements montent, même si chacun défend, pour le moment, ses propres revendications.
" Ce sont des mouvements dissemblables mais ce que craignent les pouvoirs publics, c'est qu'il y ait une conjonction par proximité et non par intérêts strictement identiques, analyse Ivan Sainsaulieu, sociologue et auteur de
Conflits et résistances au travail (Presses de Sciences Po, 2017).
La proximité peut donner des idées et encourager les uns les autres. " Autant de foyers à surveiller pour éviter une contagion imprévisible.
Raphaëlle Besse Desmoulières, et Bastien Bonnefous
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