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Crédits : Illustration : Johanne Licard.
Il y a quelques semaines, j’étais venu m’épancher sur ce réseau avec un petit texte qui accompagnait la publication d’un entretien que j’avais accordé à un média numérique. Alors plutôt que de recommencer à dire la même chose par paraphrase, et dans la mesure où l’on est jamais mieux servi que par soi-même, autant me citer :
« Lorsqu’il y a une dizaine d’années, j’ai décidé de prendre quelques distances avec la pratique quotidienne du métier d’avocat, j’ai eu l’envie de « rendre » un peu de cette expérience accumulée comme praticien et universitaire du droit. Je souhaitais porter un regard critique sur l’actualité à partir des compétences juridiques et judiciaires que je considère (à tort ou à raison) comme mon lieu d’énonciation privilégié. Inutile de préciser que dans un pays à forte culture administrative et faible culture juridique (et que dire de la culture judiciaire…), c’était un peu jouer sur le velours. Récemment après une conversation avec celui-ci, mon fils me faisait part des interrogations désabusées d’Emmanuel Todd sur l’utilité de son travail. Il m’a alors demandé directement si ce que j’avais fait pendant ces 10 ans (près de 1400 articles et un livre de 600 pages) avait servi à quelque chose. Je lui ai spontanément répondu : « à rien ! » En l’assortissant en rigolant de la fameuse citation de Simon Bolivar à la fin de sa vie : « He arado en el mar » (j’ai labouré la mer) ».
Alors pourquoi cette redite aujourd’hui ? Pour la raison simple que l’affaire Morandini vient d’alimenter à nouveau une bouffée de pessimisme désenchanté, en m’offrant une nouvelle et double démonstration. En France, on adore les lynchages, et déteste les avocats.
La passion française du lynchage
En ce qui concerne le lynchage, même si on a désormais pris l’habitude de mener les luttes politiques et sociales par juge interposé, encore faut-il que la réponse du juge donne satisfaction à la meute. Et souvent les limites et l’encadrement des procédures judiciaires, que devraient imposer le souci de liberté de tous sont considérées comme insupportables. Les peines prévues par le code pénal et infligées par le juge ne sont jamais suffisantes, et résonne alors la clameur, exigeant l’application immédiate de la peine de mort sociale. Depardieu, Cantat, Abittan, et tant d’autres, auxquels dernier en date, la meute vient d’ajouter Jean-Marc Morandini.
Et voilà qu’en plus, maintenant cette passion jamais assouvie, déterre les morts. C’est l’Abbé Pierre, disparu il y a près de 20 ans à l’âge de 95 ans. Confondant célibat ecclésiastique avec vœu de chasteté fantasmée, les preux moralistes lui reprochent des comportements trop lestes paraît-il, survenus y a plus de 70 ans. Anachronisme connaît pas, vite vite une mort sociale post-mortem. On change le nom de sa fondation, on débaptise des rues, renverse des statues, les donneurs de leçons sont à la fête. Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin, puisque c’est maintenant le tour de Claude Lanzmann, le réalisateur du monument cinématographique « Shoah ». Décédé il y a huit ans, les belles âmes s’opposent avec succès à ce que l’on donne son nom à une allée dans un square. Pensez donc, il n’a jamais été poursuivi, évidemment jamais été condamné, mais crime abominable il aurait essayé d’obtenir un baiser non consenti dans un aéroport. Belle occasion offerte à l’insupportable Sophia Aram, professionnelle appointée du soutien à Israël, de dénoncer une motivation antisémite. Là où il n’y a en fait que l’expression d’une bêtise morbide.
C’est donc aujourd’hui le tour de Jean-Marc Morandini. Poursuivi et condamné pour des faits qui se sont déroulés pour certains il y a 13 ans, les dirigeants du groupe de médias Bolloré, ont décidé de le maintenir à l’antenne de la chaîne « d’information » Cnews. Immédiatement, ce fut la clameur, et la meute en ordre de bataille d’aboyer en rang serrés. « Comment ça ? Un abominable « pédo criminel », peut rester animateur de télévision ? Mais c’est insupportable ! Il a commis les crimes des crimes, jugé et condamné, ayant exécuté sa peine il aurait encore le droit de sortir dans la rue et d’exercer son métier ? Mais c’est de la barbarie ! » Personne ne se donne la peine d’essayer de s’informer sur ce qui lui était exactement reproché, personne ne s’interroge sur le déroulement de la procédure, et sur les enjeux de la polémique. Parce qu’il est vrai que dans la troupe des aboyeurs, flanqués de ceux qui prennent la pose avantageuse de la protection de l’enfance, on trouve une jolie brochette d’hypocrites. La cible principale de leurs interventions est bien évidemment le grand patron du groupe Vincent Bolloré. Qui a constitué depuis quelques années un pôle médiatique très marqué à droite. Il y a donc contre lui une offensive politique menée de l’extérieur par les adversaires de l’oligarque. Et puis curieusement un drôle de petit complot interne. Décrit par Marianne ou le Figaro, on nous y raconte une petite manœuvre visant à forcer la main de Bolloré pour instaurer dans le groupe, un rapport de force plus favorable au courant « catho ». Dans ces conditions, au-delà de sa responsabilité personnelle, Jean-Marc Morandini est « l’otage » de conflits qui le dépassent. Quant à la protection de l’enfance, elle a bon dos. Les plus bruyants des intervenants sont par exemple, totalement muets ou indifférents à la catastrophe française de l’Aide Sociale à l’Enfance qui voit les services départementaux budgétairement au bord de la ruine et incapables d’assurer leurs missions. Laissant des dizaines de milliers d’enfants confrontés à la misère, la violence et désormais une prostitution adolescente massive.
Alors quand on essaie d’expliquer le fond de l’affaire Morandini, qu’il a été condamné après une drôle de procédure, personne ne vous écoute. Deux plaintes successives ont été successivement classées sans suite faute de caractérisation des infractions. Une instruction s’est ensuite déroulée après le dépôt d’une plainte avec constitution de partie civile qui imposait la désignation d’un juge d’instruction. Le tout dans des polémiques médiatiques orchestrées dans un cadre de rivalité personnelle et de concurrence professionnelle, les rapports entre Cnews et BFM n’étant un secret pour personne. L’animateur a donc été renvoyé devant le tribunal correctionnel pour « corruption de mineur », les fait ayant consisté en des échanges de messages SMS à connotation sexuelle avec un adolescent de 16 ans à l’occasion d’un casting pour lequel celui-ci était candidat. Ni rencontre, ni évidemment de contact direct de Morandini avec l’adolescent. L’autre chef de poursuite était qualifié pour des faits identiques « d’agression sexuelle », parce que la personne destinataire était majeure. Pour un praticien de bonne foi, la peine infligée à la vedette médiatique travaillant pour Bolloré peut apparaître étonnamment élevée. Et il n’est pas sûr qu’une personne médiatiquement inconnue, et n’étant pas un des animateurs d’une chaîne Bolloré aurait subi la même.
Elle est aujourd’hui définitive après que la Cour de cassation ait refusé « l’admission » du pourvoi (c’est-à-dire qu’elle l’ait rejeté sans même en débattre). Peine définitive donc, mais aussi exécutée. Toutes les mesures à la charge de l’animateur, et décidées par le tribunal, indemnisation des victimes et suivi médico-psychologique pendant deux ans, ont d’ores et déjà été accomplies. Jean-Marc Morandini a donc payé sa dette pénale à la société, pour des fautes commises il y a plus de 10 ans. Le fonctionnement normal d’une société civilisée, est qu’une fois cette dette payée, il récupère ses pleines et entières prérogatives de citoyen, et si son employeur le permet, il devrait pouvoir continuer à exercer son métier.
L’avocat voilà l’ennemi
L’auteur de ces lignes a pour habitude, dans les affaires médiatico-judiciaires de commencer par interroger les éléments judiciaires disponibles. À des dizaines d’occasions il a pu constater la paresse journalistique, et le mépris des aboyeurs pour le réel. Une des affaires les plus emblématiques fut celle concernant Jacqueline Sauvage, deux fois condamnées par deux cours d’assises pour le meurtre de son mari et qui fut présentée mensongèrement comme victime de violences de la part de celui-ci, violences qui pour les belles âmes avaient justifié le meurtre. Ce fut un déferlement médiatique aboutissant à une grâce injustifiée de la part de François Hollande, où il fallut mener un combat harassant pour la vérité. On en trouvera ici les échos, dans un article publié au moment de la mort de Jacqueline Sauvage. Cette façon de travailler est à mon sens, la seule recevable. La seule qui permette de pratiquer une honnêteté intellectuelle indispensable lorsque l’on veut appréhender le réel. Avoir des opinions est normal, des engagements aussi, voire être militant acharné est respectable. Je crois avoir été les trois et le pratiquer encore. C’est cependant de cette façon que j’ai traité les affaires Sauvage, Barbarin, Ramadan, Battisti, Cantat, Abittan, Sarkozy, Mélenchon, Fillon, Le Pen etc. etc.
C’est comme cela que je me suis retrouvé qualifié « d’avocat catholique bien connu » pour avoir critiqué l’acharnement judiciaire contre l’évêque de Lyon, ou d’être un suppôt de Nicolas Sarkozy pour avoir pointé les dérives politiques d’une interminable vendetta judiciaire. D’islamo-gauchiste pour m’être interrogé sur une instruction caricaturalement à charge contre Tariq ramadan, de masculiniste toxique pour avoir demandé le respect du droit concernant Bertrand Cantat, de communiste aux 100 millions de morts pour mon soutien actif à Jean-Luc Mélenchon, de triste droitard militant Filloniste pour avoir dénoncé la partie judiciaire du coup d’État de 2017, néonazi pour déplorer la disqualification électorale de Marine Le Pen, et bien sûr d’horrible antisémite pour avoir reconnu le caractère justifié de la décision dans l’affaire Sarah Halimi. Il y en a eu beaucoup d’autres durant toutes ces années, mais leur point commun, est qu’à chaque fois il a été reproché à l’avocat que j’étais de défendre celui ou celle qu’il ne fallait pas. Ce qui bien évidemment disqualifiait l’objectivité que je cherchais à donner à mon propos. Pourtant cette liste démontre le peu d’affinités que je pouvais avoir avec les personnes impliquées, c’est le moins que l’on puisse dire. Concernant Jean-Marc Morandini, je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu et ne lui ai jamais parlé. Quant à ces émissions, je crois n’avoir ai jamais vu une seule.
Mais avec l’affaire Morandini les choses se sont corsées. Si ma connaissance du dossier est d’abord et avant tout due, à la lecture du jugement, obligation que j’essaie de respecter à chaque fois, il se trouve que j’entretiens des liens familiaux avec l’avocate de l’animateur. Sans surprise l’amalgame a fonctionné à plein, et tout mon discours s’en est trouvé immédiatement délégitimé. Dépourvu de toute autonomie, avocat moi-même, je ne pouvais donc qu’être un fieffé menteur. Incapable de me départir de la subjectivité de l’avocat défenseur. Mon analyse ne pouvait être que l’expression de cette proximité, et sûrement pas de la réalité de ce que je racontais.
C’est qu’en France, on aime pas les avocats. Certains, pas si minoritaires, partagent l’opinion de Couthon l’ami de Robespierre qui le suivit sur l’échafaud. « L’avocat ? Les coupables n’y ont pas droit, les innocents n’en ont pas besoin ». Tous ceux qui par centaines durant le demi-siècle de ma carrière m’ont posé la question qui tue, n’en étaient pas si loin : « Maître, comment pouvez-vous défendre quelqu’un que vous savez coupable ? » La réponse du grand Henri Leclerc, selon lequel « l’avocat défend l’homme pas le crime » ne convainquait personne. Par définition les Français considèrent spontanément que l’avocat est un complice, sauf bien sûr, le leur quand ils en ont besoin. Et encore…
Cette particularité de notre pays a bien sûr historiquement plusieurs causes. Vieux pays il a surmonté ses successives hétérogénéités par l’existence d’un État fort. Qui s’il n’est plus aujourd’hui bien efficace, est toujours puissant dans les têtes. La culture administrative est prégnante et nos compatriotes préfèrent l’ordre la justice. Particularité que l’on rencontre massivement chez les magistrats, ce qui est quand même un sacré problème. Comme l’a montré la féroce répression judiciaire du mouvement social des gilets jaunes. À base de peines exorbitantes et de procédures expéditives, l’objectif assumé clairement était le rétablissement de l’ordre macronien. Ce qui n’est pas la mission de la Justice.
Toutes les références contenues dans cet article, et dont j’ai infligé la lecture, témoignent d’une certaine constance de ma part.
Et malgré tout, dans l’affaire Morandini, la passion du lynchage et l’aversion pour les avocats, constituent par conséquent un nouveau rappel à l’ordre, et ce n’est pas rassurant.
Eh bien tant pis, on va continuer à « labourer la mer ».
Avant de partir, merci de m’offrir un café.
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