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vendredi 30 janvier 2026

L'actualité littéraire hebdo avec BibliObs - Contre le trumpisme et l’IA : le réalisme magique - Vendredi 30 janvier 2026

 

 
Vendredi 30 janvier 2026
Chaque vendredi, notre sélection d’articles pour suivre l’actualité littéraire et la vie des idées : romans, essais, polars et BD.
Contre le trumpisme et l’IA : le réalisme magique

Par  Xavier de La Porte

Quels recours avons-nous dans un monde où un gouvernement nie la réalité des images pour imposer un récit qui n’a plus rien à voir avec les faits (par exemple dans le cas de l’assassinat d’un manifestant par une agence fédérale à Minneapolis) ? Quel recours dans un monde où des machines produisent des vidéos qui semblent plus vraies que vraies ? Il y a évidemment celui de la raison, et il n’est pas négligeable. On peut apporter des preuves, contredire la fausseté et espérer convaincre.

Mais, depuis longtemps, on sait que la conviction emprunte d’autres chemins que la rationalité. C’est ce qu’avaient compris dès les années 1950 les philosophes de l’Ecole de Francfort (Adorno, Horkheimer, Fromm…) quand ils avaient analysé la montée des fascismes pendant l’entre-deux-guerres. Ils avaient observé qu’opposer des faits à des fantasmes, des chiffres à des sensations, cela ne convainquait que les convaincus. Ils proposaient une autre voie : contrer les récits par d’autres récits, des sentiments par d’autres sentiments, les fantasmes par d’autres fantasmes. Nous n’avons manifestement pas bien retenu la leçon et une pratique journalistique comme le « fact checking » − si nécessaire soit-elle − n’a pas permis d’endiguer les « faits alternatifs », les mensonges et les complotismes qui accompagnent l’extrême-droitisation du monde.

Peut-être faut-il s’en remettre à un autre type de discours sur le monde, celui porté par les arts. Et dans cette vaste catégorie, certains sont sans doute plus immédiatement utiles que d’autres. L’un en particulier : le réalisme magique. Ce courant littéraire né en Amérique latine dans les années 1960, 1970 et 1980, dont l’un des plus éminents représentants fut le prix Nobel de littérature Gabriel García Márquez, est particulièrement intéressant. Dans le réalisme magique − comme son nom l’indique − la frontière entre réel et imagination est poreuse : une grand-mère peut vivre deux cents ans, un perroquet se mettre à parler, une pluie devenir un déluge. Cela ne choque personne. Voire, cela raconte quelque chose de très vrai. Ainsi « Cent ans de solitude » (1967), chef-d’œuvre du genre, où ce type d’événements sont légion, est-il un des plus grands livres d’Histoire qu’il nous ait été donné de lire.

Alors, nous disons-nous, c’est peut-être comme cela qu’il faudrait raconter notre monde. Comme le ferait le réalisme magique. Cela nous permettrait de ne plus être obsédés par la distinction entre réel et fiction, entre faits et « faits alternatifs », pour viser un but supérieur : la vérité. Trump, par exemple, est-il descriptible avec les outils de la raison ? Manifestement, nous n’y arrivons pas. Alors que la vérité du pouvoir fou − c’était celui d’un dictateur latino, certes, il suffirait d’adapter − a été magnifiquement décrite par García Márquez dans « L’automne du patriarche » (1975), à grand renfort de folies imaginatives.

Une telle stratégie − paradoxale seulement en apparence − nous permettrait d’apporter sur ce monde fou des hypothèses plus probables, mais peut-être aussi de faire surgir des beautés possibles plus désirables. Car n’opposer à la folie que la raison n’est guère excitant. Proposer d’autres folies − esthétiques, amoureuses, politiques − pourrait nous emporter plus sûrement.

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