Oubliés les golden boys, bienvenue chez les " tokenboys ", ces génies de l'informatique qui font fortune dans les bitcoins et autres cryptodevises, ainsi que dans la technologie dite de la " blockchain ". Ils ne s'affichent plus, comme leurs aînés, sur les terrasses des gratte-ciel de Wall Street, cocaïnés, flambeurs, la chemise déboutonnée.
Pour les rencontrer, il faut prendre le métro, direction Brooklyn, puis passer par un
Biergarten délabré, une fabrique de chocolat " bobo " et une échoppe qui vend du jus de noix de coco bio avant, enfin, de pénétrer dans un building tapissé de street art. Un bâtiment en brique d'habitations et de bureaux, où travaillent en silence de jeunes geeks en tee-shirt, affalés dans des canapés, les pieds sur la table.
C'est là que Jœ Lubin, un Canadien de 53 ans, a installé en 2014 son entreprise, ConsenSys. Avec ses 900 salariés répartis dans 14 bureaux dans le monde, dont Paris, cet ingénieur diplômé de Princeton cherche à exploiter les possibilités d'Ethereum, une plate-forme d'échange
d'une cryptodevise baptisée " ether "
dont il est le cofondateur.
L'ether est le rival du bitcoin, mais en plus prometteur. Les premiers jetons ont été vendus en 2014 pour un prix compris entre 20 et 30 cents. En juin, ils valaient environ 500 dollars (près de 430 euros), soit deux mille fois plus. Jœ Lubin refuse de révéler combien il en possède, mais, l'hiver 2017, le magazine
Forbes estimait sa fortune entre 1 et 5 milliards de dollars. Car, en dépit des apparences, l'argent coule à flots dans ce milieu.
" Un monde plus collaboratif "Le
Wall Street Journal a évoqué une pénurie de ces cryptogénies, déjà trop riches parce qu'ils ont fait fortune en vendant les jetons liés à leurs innovations par le biais des ICO (pour
initial coin offering), l'équivalent des introductions en Bourse (
initial public offering). Plus de 900 opérations – dont quelques dizaines se sont révélées être des escroqueries – ont permis de lever 17,3 milliards de dollars en deux ans. Cinq des pépites de la galaxie ConsenSys ont procédé à une ICO, mais M. Lubin balaie l'argument :
" La plupart des gens qui rejoignent ConsenSys ne le font pas pour l'argent, mais pour la vision de transformer le monde en un monde plus collaboratif, équitable et de confiance. Ils sont passionnés par le Web décentralisé 3.0. "
Jœ Lubin est un passeur, " repenti " du monde d'hier, dont il a conservé les codes, même s'il nous reçoit en tee-shirt, bermuda et tongs. Longtemps, il a évolué dans l'univers de la finance, en étant tour à tour concepteur de modèle de trading, gestionnaire de hedge fund (fonds spéculatif) et vice-président gestion de fortune chez Goldman Sachs. Puis sont venus le choc des attentats du 11 septembre 2001, auquel il a assisté au pied des tours du World Trade Center, et celui de la débâcle financière de 2008, qui l'ont fait douter.
" Durant des millénaires, les règles du jeu ont été définies et mises en œuvre par des monarques, parfois bien, parfois de manière capricieuse. Dans nos sociétés, nous avons remplacé les rois par des élus, mais c'est toujours un petit groupe qui définit les règles ", déplore-t-il. Gouvernements, banques centrales et chambres de compensation restent le centre névralgique des échanges. Et ils ont failli, d'où le rêve de la blockchain, où les transactions sont vérifiées et certifiées par chacun, grâce à un système d'équations et d'ordinateurs décentralisés. Un monde où les transactions sont transparentes, sûres, automatiques et ne dépendent pas du pouvoir central.
Lors de la crise financière, un brin dépité, Jœ Lubin part quelques années à la Jamaïque, pour tenter, sans grand succès, de devenir manageur de musiciens. Rentré à Toronto chez ses parents pour les fêtes de Noël 2013, il rencontre un certain Vitalik Buterin. Le jeune programmateur canadien, immigré russe, n'a pas encore 20 ans, mais c'est un mathématicien hors pair et il a mis au point ce qui deviendra Ethereum. Un petit groupe s'enferme pendant une semaine dans une maison de Miami (Floride) pour affiner le projet. L'aventure est lancée avec une levée de fonds mi-2014 et la présentation de la première plate-forme opérationnelle, un an plus tard.
L'ether, c'est un peu comme Internet avant Google, à savoir un monde complexe, mal structuré. Très vite, Jœ Lubin lance ConsenSys pour créer un écosystème autour de l'ether, sans lequel la blockchain n'est rien : conseil pour les gouvernements et les organisations désireux d'en comprendre les implications, formation de programmateurs de talent à travers la planète et lancement d'applications utilisant les fameux jetons. Son objectif ? Transformer l'invention de Vitalik Buterin en réalité économique.
Le grand public s'intéresse de près aux cryptomonnaies, accusées d'être des billets de Monopoly, des véhicules de blanchiment d'argent et des objets de bulle spéculative. Mais l'ether a bien d'autres applications. Jœ Lubin cite entre autres Ujo Music, un système qui permet aux artistes d'attacher un jeton à leurs chansons et de créer une plate-forme d'accès et de facturation directe de droits d'auteur ; Open Law, qui permet de signer et d'identifier des contrats opposables ; ou encore une application qui permet de tracer le thon, de la prise en mer à l'assiette du consommateur.
Imposer la transparenceLes enjeux sont immenses. En effet, en imposant la transparence et en garantissant les transactions, la blockchain permettra à terme de lutter contre la surpêche, de garantir l'origine, le respect de la chaîne du froid et d'empêcher les trafics en tout genre voire le recours à de la main-d'œuvre asservie. Bref, un jeton est attaché à tout objet : demain, ce sera l'ordonnance médicale, l'indemnisation chômage, le bulletin de vote, la police d'assurance, le permis de conduire.
Après l'" ubérisation " de la société, la " tokenisation " est en marche. Mais, au fond, quelle différence ? Très simple, explique Jœ Lubin :
" L'ubérisation de l'économie, c'est l'agrégation de services par un intermédiaire qui se fait de l'argent. " La blockchain offrira en plus
" un accès direct au consommateur " et réduira sensiblement le prélèvement opéré par les intermédiaires.
Par sa transparence et sa décentralisation, elle va créer mécaniquement de la confiance entre gens qui, à la base, ne se faisaient pas confiance. Inutile de passer par sa banque, Booking ou des sites dûment authentifiés pour réaliser une transaction sans risque. Cette révolution va favoriser l'émergence de nouveaux acteurs. Et bousculer ce monde moderne, qui, selon M. Lubin,
" a permis à une élite technologique d'accumuler du pouvoir et de la valeur plus que jamais dans l'histoire ".
Jœ Lubin ressemble pourtant aux génies fortunés de la Silicon Valley (Californie). Chez ConsenSys, il a toutefois adopté des règles plutôt décentralisées. Une centaine des 900 salariés de l'entreprise, qui pousse comme un champignon, détiennent déjà des actions ConsenSys et, lorsqu'ils développent une application, ils se voient attribuer des droits. Au total, plus de cinquante projets sont liés à la société.
Toutefois, les cryptodevises, au centre d'une folle spéculation en 2017, soulèvent des doutes. D'abord parce qu'elles représentent une plaie environnementale du fait de la consommation d'énergie des ordinateurs qui font tourner le système. En réalité, elles le seraient moins que les bâtiments des banques de la planète et, surtout, une modification dans le logiciel d'Ethereum
va permettre de consommer beaucoup moins d'énergie, en réduisant les calculs nécessaires pour valider les échanges d'ethers. Ensuite parce qu'elles induisent des risques, des vols de jetons ayant lieu régulièrement.
Certes, souligne M. Lubin, ce n'est pas le système lui-même de la blockchain qui est en cause, mais l'interface, lorsque sont échangés les jetons selon les modalités de l'ancien monde. Quant aux réticences des autorités de régulation, comme la SEC, le gendarme boursier américain, elles se font un peu moins fortes, en tout cas aux Etats-Unis. Dans son quartier de Brooklyn, Jœ Lubin étend son empire à cinq bâtiments. Pas de tour qui puisse toiser Wall Street. Du moins pour le moment.
Arnaud Leparmentier
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