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lundi 6 août 2018

HISTOIRE et MEMOIRE - Quand Régis Debray et Patrick Boucheron décentrent l'histoire de France

HISTOIRE et MEMOIRE



5 août 2018

Quand Régis Debray et Patrick Boucheron décentrent l'histoire de France

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L'une des querelles intellectuelles les plus explosives de ces derniers mois s'est tenue dans la plus grande courtoisie et la sérénité, en Corse, le 29  juillet, à Erbalunga. Comme s'il fallait un décentrement géographique pour que se livre une véritable controverse idéologique. Comme s'il était nécessaire de faire un pas de côté pour mieux se parler. Comme s'il fallait traverser la Méditerranée pour faire converger les deux rives opposées de la Seine. Ce jour-là, en effet, l'écrivain Régis Debray dialoguait avec l'historien Patrick Boucheron dans le cadre des Rencontres littéraires organisées par l'association Cap lecture, orchestrées par Charles-Henri -Filippi, banquier et -mécène, qui préside également, avec sa femme, Marie, aux Soirées lyriques de Vescovato et d'Erbalunga.
Récit national versus histoire mondiale, histoire identitaire contre histoire " connectée " au reste du monde, le débat est encore loin d'être terminé. Dirigé par Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017) a fissuré l'identitarisme historique, dans cet imposant volume de 800 pages réalisés par 122 historiens et écrivains. L'entreprise éditoriale est un immense succès, notamment parce qu'elle déplie les dates de l'histoire de France minorées ou bien célèbres, mais éclairées sous un autre aspect, de la grotte de Lascaux (34 000 avant J.-C) au " retour du drapeau " après les attentats du Bataclan (2015), en passant par " La France libre naît en Afrique-Equatoriale " (1940).
Une réussite qui rencontra des oppositions, comme celle de Pierre Nora, maître d'œuvre des Lieux de mémoire (1984-1992), voyant dans cet ouvrage une histoire " orientée ", qui insinue qu'un " même combat " serait partagé " entre les habitants de la grotte de Chauvet, cette humanité métisse et migrante, et la France des sans-papiers ". Attaqué sur sa " droite ", notamment par Alain Finkielkraut accusant les auteurs d'être les " fossoyeurs du grand héritage français ", mais aussi plus récemment sur sa " gauche ", à l'image de l'historien indien Sanjay Subrahmanyam, qui qualifie cette entreprise historique de " crypto-nationaliste " (Politis, 25  juillet), Patrick Boucheron a malgré tout réussi son coup. Des coups, il en a aussi pris beaucoup. Ce qui l'a vacciné contre les passes d'armes en direct et les joutes en public. Régis Debray prit lui-même part à la polémique, de façon plus discrète, dans la revue Médium, qu'il dirige, où le médiologue voit notamment dans cette " contre-histoire " le signe d'un changement de temps, " une relativisation de l'imaginaire national, avec son corollaire, la désactivation de l'agir politique " (no  54).
C'est pourquoi la rencontre d'Erbalunga était inattendue. Et Charles-Henri Filippi était loin de se douter de son caractère exceptionnel. Ami de Régis Debray, qui est devenu le " parrain intellectuel " des Rencontres littéraires, dit-il, lui permettant d'inviter tour à tour Daniel Pennac, Plantu ou Michel Jarrety, Charles-Henri Filippi est également président du Cercle des mécènes du Collège de France. Impressionné par la leçon inaugurale de Patrick Boucheron, il l'invita à Erbalunga. Alors ? Ni clash ni crash. Mais une passionnante conversation. Tout d'abord parce qu'il ne s'agissait pas d'une confrontation, mais d'une invitation, d'un questionnement incessant de Régis Debray qui, avec une grande générosité intellectuelle, œuvrait à mettre en relief – et même en valeur – son invité, dont la démarche consiste à " défataliser l'histoire ".
Inventer un avenirBien sûr, les questions qui fâchent ont été posées. Mais calmement, sans grandiloquence ni effets de manches. " Peut-on se passer d'intrigue ? " lança Régis Debray, persuadé que la politique a " besoin de grands hommes ", de mythes, voire de fables, pour conduire l'action publique. " Je vous vois venir ", répliqua Patrick Boucheron, rappelant à son intervieweur qu'Alain Decaux disait déjà en son temps qu'on n'enseignait plus l'histoire de France, suggérant ainsi que son interlocuteur est au seuil d'entonner la complainte du " C'était mieux avant ". Mais l'historien enchaîna immédiatement sur Nelson Mandela, dont la sortie de prison, le 11  février 1990, est " une date centrale de l'histoire de la longue durée ", qui marque le moment où un homme, " déjouant tous les scénarios, invente une nation dans la plus ancienne colonie d'Europe ". Un leader politique dont on a " édulcoré le combat " au nom d'une histoire " disneylandisée ", renchérit Debray, alors que le leader de l'ANC s'est allié aux communistes et a revendiqué la lutte armée.
Car tous deux cherchent dans le passé ce qui permet d'inventer un avenir. A l'image de Cola di Rienzo (1313-1354), cet épigraphiste et homme d'Etat nostalgique de la grandeur perdue de Rome, désolé de voir sa cité agoniser en querelles intestines et qui," d'un geste de soulèvement et de renversement ", restaura la République pour quelques années, raconte le médiéviste Patrick Boucheron. " La mélancolie, c'est le vague à l'âme ; la nostalgie, par contre, cela vous met un coup de pied au derrière pour avancer ", devise Régis Debray. " Ce qui poisse, c'est le déclin ", répond Patrick Boucheron. Les différends persistent. Mais l'heure est à l'écoute, voire à la conciliation. Le portrait de Patrick Boucheron peint par Debray en " ostéopathe " de l'histoire qui veut " faire bouger ses articulations " en bousculant la chronologie fait mouche.
Dans l'assistance, deux hommes écoutent avec un intérêt tout particulier les deux intellectuels disserter sur le " décentrement " de la France et la " provincialisation " de l'Europe : Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni. Admirateur du " grand témoin du siècle  au regard stimulant " qu'est Régis Debray et lecteur assidu de Patrick Boucheron, qu'il n'hésite pas à citer dans ses discours, le président du Conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, est sensible à cette histoire ouverte et " surtout pas nombriliste ", risque qu'encourt toute communauté, " notamment lorsqu'elle est renforcée par l'insularité ", précise-t-ilUne histoire décentrée qui peut faire place à toutes les révolutions, américaine, française, mais aussi à celle, corse, de Pascal Paoli qui, au XVIIIe siècle, " inspira toute l'Europe des Lumières ", rappelle-t-il. Dans un même élan, Jean-Guy Talamoni, président de l'Assemblée de Corse, " refuse le roman national " au profit d'une histoire " plus complexe " de l'île.
Sur la place bondée où vacanciers cultivés et élus curieux sont installés sur des chaises de jardin en plastique, Elisabeth Fortini et Paule Valéry, responsables de la petite association Cap lecture, se réjouissent. Paule Valéry : le nom de la  présidente  de  l'association, de la famille du grand écrivain, rappelle, comme le fit la veille Jean-Guy Talamoni, la " présence " de la Corse dans l'œuvre de Paul Valéry, auteur du Cimetière marin (1920), dont le père est né à Bastia et dont on peut, selon une brève étude que Talamoni a rédigée, poser la question de la " corsité ".
" Un été avec Paul Valéry ", c'est justement le nom de la série d'émissions conçues cet été par Régis Debray sur la grille de France Inter. Un Debray connu pour son républicanisme, qui découvrit l'autre visage des " natios ", notamment ce jour où, dans les rues de Corte et " loin des stéréotypes ", raconte-t-il, Jean-Guy Talamoni l'" entretint longuement de la philosophie de l'histoire de Hegel ". La Corse a-t-elle favorisé le rapprochement Debray-Boucheron ? " Il faut parfois se décentrer pour se délester de sa carapace sociale ", lâche Debray. C'est une phrase de Machiavel auquel Patrick Boucheron consacra lui aussi une série, à l'été 2016 sur France Inter, qui résume l'esprit de la rencontre d'Erbalunga : " Sortez maintenant de chez vous et considérez ceux qui vous entourent. "
Nicolas Truong
© Le Monde

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