Al'aube, dans la mangrove, seul le vol des grands hérons blancs vient troubler le calme absolu. Sur la côte ouest de Madagascar, les premiers rayons du soleil percent le ciel quand Olivier Fiadana finit de préparer ses belaroa, ses " balances à crabes ". Dans chacune d'elles, le Vezo (une ethnie de pêcheurs qui peuple la côte occidentale) accroche des morceaux de poisson qui serviront d'appât pour les crustacés.
Dans ce labyrinthe de palétuviers qui forment la mangrove autour de Masoarivo, une commune située dans la région Melaky, à environ 150 kilomètres de la ville de Morondava, Olivier Fiadana connaît les recoins de tous les canaux. Depuis toujours, ce
vezo-potaka (" ceux qui affrontent la vase ")
sillonne le delta formé à l'embouchure du Manambolo, un fleuve aux eaux limoneuses qui se jette dans le canal du Mozambique.
" La mangrove joue un rôle important parce que nous vivons grâce à l'océan, affirme le pêcheur en remontant sa
belaroa.
La protéger, c'est assurer notre avenir et celui de nos enfants. "
Mais qu'elle soit fluviale ou littorale, la mangrove malgache, qui couvre environ 320 000 hectares – pour l'essentiel sur la côte ouest de l'île –, est en danger. En quarante ans, cet écosystème précieux, rempart naturel et efficace contre les cyclones qui balaient le pays entre les mois de décembre et avril, a perdu 10 % de sa superficie. Madagascar, qui abrite 2 % des mangroves du monde, est loin d'être la seule dans ce cas : 3,6 millions d'hectares de cette forêt si particulière ont disparu depuis 1980, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), soit 20 % du total. Mais, dans un pays considéré comme l'un des plus pauvres de la planète et classé parmi les plus exposés aux risques climatiques extrêmes, ce déclin est particulièrement lourd de conséquences.
La montée du niveau des océans due au réchauffement climatique ainsi que la déforestation menacent l'équilibre de la région, qui compte environ 50 000 hectares de mangrove. Trait d'union entre la mer et le sol vaseux, dont le développement ne peut se faire que grâce à un subtil mélange d'eau douce et d'eau salée, c'est un écosystème particulièrement riche qui prospère notamment pendant la saison des pluies, de novembre à mars dans la Melaky.
Trait d'union entre la mer et le solSi ces entrelacs d'apparence inhospitalière, composés de racines inextricables et de buissons épais, ont longtemps été perçus comme une zone marécageuse infestée de moustiques ou un repaire de flibustiers, on sait que cette forêt aquatique non seulement sert de nurserie à de nombreuses espèces, mais purifie aussi l'eau autant que l'air (elle stocke plus de dioxyde de carbone que n'importe quelle autre), et que sa biomasse retient le phosphore et l'azote.
" Elle a une fonction écologique majeure car elle produit des feuilles qui vont se décomposer et être consommées par des espèces aquatiques : poissons, crevettes ou crabes, mais aussi terrestres, comme les oiseaux, assure Judicael Rakotondrazafy, responsable technique, à Morondava, du WWF – le Fonds mondial de la nature, qui invitait des journalistes à Madagascar.
La mangrove joue aussi une fonction sociale importante car les communautés locales utilisent ses feuilles comme remède contre le paludisme ou les maux d'estomac. "
Or,
le taux annuel de déforestation, qui était de 2,5 % avant 2000, se situe autour de 4 %.
" Le palétuvier est utilisé pour la construction des cases, des clôtures, des bateaux ou en tant que bois de chauffe, explique Judicael Rakotondrazafy.
On remplace aussi des surfaces entières de mangrove par des rizières. "
La région Melaky, où vivent près de 260 000 personnes, ne compte encore que 6 habitants au kilomètre carré, mais elle connaît une forte augmentation de sa population. De nouvelles familles, originaires de l'intérieur de l'île, migrent vers la zone côtière, riche en ressources halieutiques, pour des questions de survie. Sur la Grande Ile, 90 % de la population vit avec moins de 1,70 euro, et un enfant sur cinq souffre de malnutrition chronique.
Cette pression démographique a un impact important sur l'écosystème de cette région enclavée. En 2011, des campagnes de restauration de la mangrove ont été lancées grâce à l'appui du WWF, et les Vezo y ont trouvé leur compte. S'ils sont aujourd'hui nombreux à replanter des palétuviers,
ils ont aussi été incités à se regrouper en coopératives ou COBA (communautés locales de base) afin de défendre leurs intérêts et vendre leur pêche plus cher à des intermédiaires.
" Veuillez éloigner les zébus "
" La stratégie consiste à rapprocher les communautés du marché, qu'elles en tirent rapidement des bénéfices pour qu'elles s'impliquent davantage ", explique Tiana Ramahaleo, responsable de la conservation au sein de WWF Madagascar. Des campagnes de sensibilisation ont aussi été menées pour inciter les Vezo à pratiquer une pêche responsable, avec des filets comprenant des mailles larges d'un ou deux doigts. Il y a quelques mois encore, certains utilisaient des moustiquaires en guise de filet, prélevant à l'océan et à la mangrove des poissons trop petits, voire des alevins.
" Lieu de protection de la mangrove. Veuillez éloigner les chèvres et les zébus ", peut-on lire sur un panneau d'Amboanio, un hameau situé à quelques encablures de la ville de Benjavilo, qui compte une soixantaine d'habitants. Hommes, femmes, adolescents, ils sont aujourd'hui près d'une vingtaine de bénévoles à s'aligner puis, à reculons, à enfoncer dans la vase une propagule issue du palétuvier
Ceriops tagal. Près de 25 000 plants sur une surface de 19 hectares ont déjà été disposés dans le sol (plus de 900 000 propagules de palétuvier dans tout le delta du Manambolo).
" Avant, il y avait beaucoup plus de poissons, déplore Emmanuel Rasaona, un pêcheur de crabes de 37 ans.
Je replante de la mangrove aujourd'hui pour les générations futures. " A cette restauration active de l'écosystème s'ajoute une restauration passive, qui consiste à préserver certaines zones.
A contempler les
Rhizophora mangle (ou palétuviers rouges) qui poussent à l'embouchure du fleuve, les efforts de restauration semblent déjà porter leurs fruits. Au milieu des hautes vagues qui se forment dans une eau boueuse, un pêcheur regarde les arbres avec un sourire. Dans sa petite pirogue creusée dans un tronc d'arbre, il paraît serein. Il l'est forcément. Les
vezo-ndriaka (" ceux qui affrontent la mer ")
ne s'aventurent jamais vers le large s'ils sont contrariés ou quand ils ont le cœur lourd.
Pierre Lepidi
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