L'histoire est un éternel trompe-l'œil. Doit-elle pointer les continuités ou les ruptures ? Les événements ne sont-ils que l'écume de mouvements plus profonds, quasi tectoniques, que les guerres et coups d'Etat ne parviennent jamais vraiment à infléchir si l'on adopte l'échelle du temps long, celle de la démographie, des mouvements climatiques, économiques et sociaux ? Ou au contraire, l'historien doit-il s'attacher aux ruptures, aux hommes qui ont infléchi le cours des choses et modifié les paradigmes ?
Cela fait longtemps que l'on n'oppose plus l'histoire de Braudel à celle de Michelet car elles se complètent. Mais dans le cas syrien, cette dialectique est encore plus indispensable. Matthieu Rey la pratique avec brio dans son
Histoire de la Syrie (Fayard). Son ouvrage comble un manque dans la littérature en français sur ce pays qui fait pourtant l'actualité depuis plus de sept ans. Il a le mérite de -démarrer de loin avant d'arriver à la Syrie des Assad et de la conflagration générale en 2011.
C'est à la fin du XVIIIe siècle que se met en place le paysage qui perdure quasiment jusqu'à aujourd'hui et structure l'espace syrien. Le pays est encore loin d'être constitué en tant que tel et ses frontières ne sont pas définies au sein de l'Empire ottoman ; il se réduit à une somme de terroirs qui gravitent autour des principaux centres urbains liés entre eux. D'ailleurs, la " crise révolutionnaire " de 2011 a montré la persistance de ces terroirs. Ce n'est pas seulement pour des raisons stratégiques et de manque d'hommes que le régime a attaqué les différents bastions de la révolution les uns après les autres. C'est que chacun présentait des traits propres et un " système " différent de -relations à son environnement -proche, à ses campagnes.
Rôle des statuts sociauxDans un autre registre, le livre de Matthieu Rey démonte le mythe du caractère colonial de la frontière entre la Syrie et l'Irak, que l'organisation Etat islamique (EI) a popularisé au moment de la proclamation de son " califat " en 2014. La frontière, écrit-il, entre l'Empire romain et celui des Parthes passait déjà à quelques kilomètres de l'actuelle.
Mais ce qui domine l'espace syrien depuis la fin du XVIIIe siècle, c'est la cohabitation de trois mondes : les notables urbains, les tribus de la steppe et, entre les deux, les paysans des campagnes. Les premiers et les seconds se regardent avec méfiance : au mieux, ils s'ignorent, au pire, ils s'affrontent. Les paysans, dont la production est surtout destinée aux villes, vivent dans leur proximité afin de se placer sous leur protection face aux incursions des tribus bédouines.
Chacun des membres du trio n'a cessé de passer des alliances et/ou de se combattre, parfois à contre-emploi ou à front renversé. Au point que l'une des lectures de la révolution de 2011 est la volonté des paysans, transformés en néo-urbains par l'exode rural, de s'assurer une représentation politique dans un système de pouvoir accaparé par les notables urbains alliés ou insérés dans le régime pourtant bâti par une élite militaire issue du monde paysan et tribal pauvre. Quant aux -tribus, elles ont pu servir de troupes supplé-tives au régime, qui les a manipulées, ou de -vivier de recrutement aux groupes djihadistes armés, notamment dans les régions où le tribalisme reste fort et vivace.
Cette lecture, fondée sur les statuts sociaux (plutôt que sur les classes), a l'avantage de contourner l'écueil du confessionnalisme bien réel, mais loin d'être l'unique prisme syrien, ni même le prisme dominant si l'on se projette dans une histoire longue. Ce que l'arrivée de la " dynastie " Assad a changé, c'est sa capacité à mettre fin à l'incessant renversement des pouvoirs successifs – une période qui approche aujourd'hui un demi-siècle, ce qui est très long à l'aune de la Syrie moderne, qui a toujours été le théâtre de luttes de pouvoir sanglantes.
Après avoir étouffé les libertés durant les années 1960 au nom de la mise en place d'une égalité sociale en trompe-l'œil, les officiers baasistes, dont était issu Hafez Al-Assad, se sont attachés à fermer la parenthèse révolutionnaire qu'ils avaient exploitée à leur profit. La gestion des conflits économiques et politiques a été remplacée par une lecture identitaire et confessionnelle de la société, mieux à même d'assurer la stabilité. Un Etat policier sans équivalent au monde, fait de concurrence entre les services de renseignement (mukhâbarât) et de suspicion, a aussi été mis en place. Seul petit regret au sujet de ce livre remarquable : la capacité du régime des Assad à " internaliser " ses problèmes extérieurs et à " externaliser " ses problèmes intérieurs est bien démontrée, mais la relation particulière entre l'Iran et la Syrie est trop vite traitée.
En 2011, l'histoire reprend son cours, et le peuple des campagnes urbanisées à la va-vite entre en révolution, allié à une élite – mais sans les notables qui ont su s'accommoder du régime – pour réclamer égalité et dignité. Là est l'échec de la révolution, qui n'a pas su agréger d'autres strates de la société, une fois les intellectuels éliminés par le régime.
La permanence des structures, des lieux et des modes de répression entre les années 1980, qui avaient déjà vu un soulèvement islamiste ébranler le régime Assad, et celle des années 2011-2018 est effarante. Reste à savoir si le soulèvement de 2011, à l'ampleur inégalée, et la guerre civile qui l'a suivi seront les accélérateurs d'une histoire longue en gestation depuis le début du XIXe siècle, ou un autre coup d'arrêt ? Aux historiens de le dire.
Christophe Ayad
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