Le 2.11.2018
Martha McSally, la« trumpisée »
NOUVEAUX VISAGES DES « MIDTERMS » 3|4A l’approche des élections de mi-mandat, mardi 6 novembre, aux Etats-Unis, « Le Monde » consacre une série d’articles à quatre candidates des deux partis. Aujourd’hui, la républicaine Martha McSally, en Arizona
Sur l’estrade, elle disparaît dans les bras du républicain Mitt Romney, venu de l’Utah voisin soutenir sa campagne pour le Sénat dans l’Arizona. Martha McSally mesure 1,60 mètre. Au lycée, elle faisait des élongations afin d’atteindre la taille minimale pour intégrer l’armée. Elle n’a pas réussi à gagner les 2,5 centimètres nécessaires, mais les recruteurs se sont laissé convaincre. Elle est devenue pilote, puis colonel de l’US Air Force, et ensuite membre de la Chambre des représentants dans les rangs républicains. Et la voilà maintenant au combat dans l’une des courses les plus disputées des « élections de mi-mandat », mardi 6 novembre, aux Etats-Unis. L’un des trois ou quatre scrutins où se joue la majorité à la Chambre haute et, selon les analystes, le sort politique de Donald Trump, à mi-parcours de son mandat.
Bras nus, robe aubergine traversée d’un liseré blanc, cheveux mi-longs bien lissés, Martha McSally a l’air joyeux d’une fillette le jour de la distribution des prix. Au cou, elle porte un pendentif avec un petit avion argenté, qu’elle caresse lorsqu’elle parle de l’A-10 Warthog, l’engin d’attaque qu’elle a piloté en Irak et en Afghanistan. « Un avion plein d’audace, avec un gros canon », a-t-elle expliqué au président Trump quand elle l’a rencontré, en juillet, pour plaider la cause de son phacochère préféré (le « Warthog »), menacé de coupes budgétaires. « Bourré d’armements. On dirait un sapin de Noël surchargé », renchérit Mitt Romney, jamais avare d’une maladresse.
Martha McSally, 52 ans, est une combattante. Toute sa campagne repose sur ses états de service : première femme pilote de combat de l’histoire de l’armée américaine, première chef d’escadrille. Vingt-six ans sous les drapeaux, « trois cent vingt-quatre heures de mission », admire Mitt Romney. Et six déploiements, dont l’un, en Arabie saoudite, durant lequel elle a attaqué en justice le Pentagone, désireux d’imposer aux soldates le port de l’abaya musulmane par-dessus l’uniforme hors de leurs bases.
Avec elle, les références militaires sont omniprésentes. La devise de l’armée de l’air Fly-Fight-Win (« Vole-Combats-Gagne »), figure sur ses affiches. Ses pubs sont tournées sur un terrain d’aviation, ses e-mails conclus de la formule « In service » (« garde-à-vous »). Voilà Martha. « Je suis pilote de chasse et je parle comme un pilote de chasse, proclamait-elle dans son premier clip. Et ce que je dis aux républicains de Washington, c’est de se faire pousser une paire d’ovaires et de se mettre au boulot. »
La congresswoman représente, depuis 2014, la 2ecirconscription de l’Arizona. Son adversaire est Kyrsten Sinema, 42 ans, lunettes branchées, esprit sarcastique, qui représente, elle, la 9e circonscription depuis 2012. Tout les oppose, à part le fait qu’elles ont, l’une et l’autre, accompli un triathlon « ironman » (3,8 km de natation, 180 km de vélo et un marathon) et qu’elles jouent à contre-emploi : Martha, l’ancienne modérée, s’est « trumpisée » ; Kyrsten, l’ancienne radicale, s’est recentrée. L’une, pétaradante ; l’autre prétendant rester zen. La républicaine a choisi de peindre l’adversaire comme faible face à l’ennemi. La démocrate, il est vrai, l’a beaucoup aidée, en manifestant contre les guerres d’Irak et d’Afghanistan. En début de campagne, Martha a déniché la pièce à conviction : un tutu rose. L’épisode date de 2003. Sur les photos, Kyrsten Sinema, étudiante, proche du parti des Verts, apparaît vêtue du tutu lors d’un festival pacifiste. Pas très flatteur, et politiquement dévastateur. « Non seulement je défendais la patrie quand elle protestait en tutu, mais je protégeais son droit à le faire », pilonne Martha.
Blouson d’aviateur contre tutu
Le blouson d’aviateur contre le tutu : la bagarre est cadrée. Lundi 15 octobre, dans son débat de campagne télévisé, Martha voit arriver la fin de la confrontation sans avoir pu dégainer son atout maître. Elle explose : « Une question sur le changement climatique ? Alors qu’il n’a pas été question de nos forces armées et de nos anciens combattants ? »Panneaux solaires et transition énergétique devront céder le pas à une tirade au canon, conclue par l’accusation suprême : « Trahison. »
Le débat n’a pas fait évoluer le rapport de force. « Quand on y pense, se plaint Martha, c’est ridicule que nous soyons au coude-à-coude. » Et même sans y penser : dans un Etat où vivent 520 000 anciens combattants, son profil d’ex-militaire – et de femme, c’est l’année – devrait donner des ailes aux républicains. Tant s’en faut. L’Arizona change. Le paradis des rodéos et des gun shows n’est plus aussi conservateur. Certes, il reste, dans les comtés ruraux, des foyers conspirationnistes qui « feraient peur aux Américains de la Côte est s’ils entendaient ce qui s’y dit », comme le prétend l’historien spécialiste du parti républicain Donald Critchlow, dans son bureau de l’université Arizona State. Mais l’Etat du Grand Canyon est en train de passer du rouge (républicain) au violet, sinon au bleu (démocrate). Les républicains, qui étaient majoritaires, ont cédé la place aux indépendants, qui ne se déclarent d’aucun parti. Des milliers de nouveaux venus, repliés de Californie, et une population latina de 30 % des habitants font maintenant contrepoids aux irrédentistes conservateurs.
L’Arizona a eu du mal à s’habituer à Trump, à l’image des deux sénateurs sortants dits « modérés », John McCain, disparu fin août, et Jeff Flake, qui a préféré, « en conscience », jeter l’éponge, en octobre 2017. Martha McSally n’a pas fait exception. Avant l’élection présidentielle, elle désapprouvait le projet de Trump d’ériger un « mur » à la frontière mexicaine, sa rhétorique antimusulmans et ses menaces contre l’OTAN. Quand est sortie, en octobre 2016, une vidéo, où le milliardaire se flatte de pouvoir embrasser impunément qui bon lui semble, elle a tweeté son « dégoût » : « Plaisanter à propos des agressions sexuelles est inacceptable. Je suis scandalisée. » Elle n’a même jamais mentionné avoir voté pour lui.
Tout a changé le jour où elle a laissé filtrer son intention de se présenter au Sénat, en novembre 2017, après la défection de Jeff Flake. « Comme un interrupteur qui disjoncte », décrit Isaac Windes, le reporter politique du journal étudiant State Press. La candidate a fait retirer son nom des sponsors d’un projet de loi offrant une possibilité de régularisation pour les jeunes sans papiers. A la Chambre, elle a tout approuvé, de l’abrogation de l’Obamacare à la séparation des familles à la frontière. Elle a voté contre la nomination du procureur Robert Mueller à la tête de l’enquête russe. Elle qui n’avait mentionné qu’une fois Donald Trump dans un Tweet depuis 2016 en a précipité quatre sur les fils en une semaine. Le dernier, accompagné d’une photo, pouces victorieux, à la Maison Blanche. « Grande rencontre avec le président Trump ! »
Sur les estrades, elle ne se lasse pas de raconter l’épisode du bureau Ovale. « Je savais qu’il ne voulait rien faire comme Obama, décrit-elle. J’ai choisi mes mots. » Elle défend ce jour-là l’avion A-10 contre les coupeurs de budget. S’emporte, proclame qu’il faudra lui « passer sur le corps » pour le mettre au rebut. Trump est conquis. « Vous l’avez gagné ! » Quelques mois plus tard, elle est invitée à la cérémonie de signature du budget de la défense, où figurent 144 millions de dollars pour refaire les ailes d’une vingtaine de Warthog. Le texte de loi est dédié à John McCain, le président de la commission des forces armées, ennemi de Trump et officiellement absent pour raisons de santé. Martha ne prononce même pas son nom. L’ex pilote, fait prisonnier au Vietnam, lui avait pourtant mis le pied à l’étrier. « La différence entre elle et moi, disait-il, c’est qu’elle sait comment poser l’avion. » Peu importe. Martha a sauvé son Warthog.
L’histoire de Marta McSally est celle d’un ralliement, pour ne pas dire d’une reddition. Mais aussi d’une fêlure. Née en mars 1966, à Providence (Rhode Island), elle n’est jamais longtemps sans rappeler qu’elle a perdu son père à l’âge de 12 ans. Pour surmonter sa peine, elle s’est lancée dans le sport : elle excellait au javelot. En terminale, dans un établissement catholique pour filles, l’entraîneur d’athlétisme l’a attirée dans une relation sexuelle. Elle avait 17 ans ; lui, vingt de plus. Il lui a fallu dix ans pour réussir à en parler à ses proches. Publiquement, elle n’en a fait état qu’au tout début de sa campagne, en avril, à un moment où #metoo se portait comme une médaille. Dans une interview au Wall Street Journal, elle parle de « manipulation émotionnelle » :« Il m’a fallu beaucoup de temps pour arriver au point de comprendre ce que j’avais vécu. Il y a beaucoup de peur, de manipulation et de honte. »
« Syndrome de Stockholm »
A 18 ans, Martha s’est échappée de son milieu. Elle s’est inscrite à l’Air Force Academy de Colorado Springs. Elle pensait faire médecine. « Mais j’ai réalisé que c’était en grande partie parce que j’avais perdu mon père. » Elle a choisi l’aviation, avant de s’inscrire à Harvard pour une maîtrise de politique publique. Elle n’a jamais sérieusement envisagé de confronter son agresseur du lycée. Qui l’aurait crue ? « C’est déjà difficile à prouver le lendemain matin, ne parlons pas de dix ans plus tard. »
Au moment de l’épisode de la confirmation du juge Brett Kavanaugh pour la Cour suprême, Martha McSally a soutenu les républicains sans réserve. Pendant le débat du 15 octobre avec son adversaire démocrate, elle n’a pas un mot d’empathie pour Christine Blasey Ford, l’accusatrice du juge qui s’est vu reprocher de ne pas avoir porté plainte au moment des faits. Martha affirme même que c’est « en tant que victime d’agression sexuelle » qu’elle aurait voté pour Brett Kavanaugh si elle avait été au Sénat. Dans le public, les féministes sont consternées. « Elle me fait de la peine, avoue la psychologue démocrate Sheila Ryan. Pour une femme qui a subi une agression sexuelle, s’aligner sur une figure de prédateur, ça fait penser au syndrome de Stockholm. »
Le 19 octobre, une semaine après Mitt Romney, Martha McSally accueille le président américain dans le hangar de l’aéroport de Phoenix-Mesa. « Un vote pour Martha sera le deuxième plus beau de votre vie, assure le milliardaire, le premier était pour moi. » Sur scène, ils se donnent l’accolade. Martha McSally, qui avait commencé sa campagne par un moment #metoo, la termine dans les bras de Trump.
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