Le 2.11.2018
Aux Etats-Unis, l’antisémitisme n’est pas mort
Les paroles de Donald Trump légitiment un discours de haine qui cible également la communauté juive, analyse, après l’attentat de Pittsburgh, qui a fait 11 morts, Maurice Samuels, professeur à l’université Yale
Jusqu’au week-end des 27 et 28 octobre, beaucoup d’Américains pensaient que cela n’arriverait jamais ici. Que la violence contre les juifs était un problème européen, imprimé dans l’ADN du Vieux Continent par des siècles d’animosité chrétienne, et réactivé depuis quelques années par l’islamisme radical. Bien entendu, les Etats-Unis ont une terrible histoire de violence contre les Noirs, les Indiens et d’autres groupes ethniques, mais beaucoup de juifs étaient convaincus qu’ils étaient en sécurité dans le Nouveau Monde. Ce n’est plus le cas. L’attaque perpétrée le 27 octobre contre la synagogue de Pittsburgh (Pennsylvanie) a fait voler en éclats le mythe de l’exception américaine.
Il est clair que la situation des juifs a changé aux Etats-Unis au cours des deux dernières années. Selon un rapport de l’Anti-Defamation League, les agressions contre des personnes juives ont augmenté de près de 60 % entre 2016 et 2017. Si les causes de l’antisémitisme sont complexes, la corrélation avec la présidence Trump est évidente : sa version du nationalisme raciste, sa légitimation de la haine envers les juifs et d’autres minorités sont largement responsables de la violence à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés.
Les inclinaisons antisémites de Trump s’étaient déjà manifestées durant la campagne présidentielle, qui a vu par exemple Steve Bannon [son directeur de campagne puis conseiller stratégique à la Maison Blanche, jusqu’en août 2017], un idéologue d’extrême droite qui clame ouvertement son admiration pour Viktor Orban et Marine Le Pen, s’employer à ce que les suprémacistes blancs voient en Trump leur candidat. Les discours de Trump étaient parsemés de ce que l’on appelle des « sifflets à chien » – des symboles ou formules anodins faisant comprendre aux racistes que le candidat partageait leur vision du monde. Loin d’être une célébration innocente de la fierté nationale, le slogan « America first » était autrefois le cri de ralliement de Charles Lindbergh, qui accusait les juifs d’avoir entraîné, à l’encontre de ses intérêts, l’Amérique dans la seconde guerre mondiale.
Théories conspirationnistes
Dans sa campagne de 2016, après ses attaques grotesques contre les Mexicains et les musulmans, Trump s’est livré progressivement à une diabolisation plus subtile, mais non moins pernicieuse des juifs. Peu avant l’élection, un spot électoral du camp Trump dénonçait, outre Hillary Clinton, trois personnalités juives américaines : George Soros, le milliardaire d’origine hongroise qui soutient différentes causes démocratiques et progressistes dans le monde ; Janet Yellen, qui présidait à l’époque la Réserve fédérale ; et Lloyd Blankfein, le PDG de la banque d’investissement Goldman Sachs. Inutile d’être un chien pour entendre ce sifflet-là.
Depuis qu’il a accédé à la présidence, Trump a montré à de multiples reprises sa proximité avec les racistes et les antisémites. En 2017, à l’occasion de la Journée de la mémoire de l’Holocauste, il a publié une déclaration qui s’abstenait étrangement de mentionner les juifs en tant que victimes des nazis. Après que des suprémacistes blancs eurent attaqué au cri de « Les juifs ne nous remplaceront pas ! » des contre-manifestants venus protester contre un meeting « Unite the Right » à Charlottesville (Virginie), en août 2017, tuant l’un d’entre eux, Trump insista dans un discours sur le fait qu’il y avait « des gens bien des deux côtés ». Et il répercute (ou retweete) de façon routinière les théories conspirationnistes d’extrême droite, dont beaucoup concernent George Soros, qui offre un symbole bien pratique des juifs contrôlant les marchés financiers, la politique et la presse. Une notion qui constitue le fonds de commerce du discours antisémite depuis Les Protocoles des Sages de Sion.
Au cours des dernières semaines, alors que se rapprochent les élections de mi-mandat, Trump s’est livré à des attaques répétées contre Soros dans ses meetings quasi quotidiens. A plusieurs occasions, il a insinué que Soros avait payé des opposants pour qu’ils convainquent des sénateurs républicains de voter contre la confirmation de Brett Kavanaugh à la Cour suprême. Il a aussi affirmé que Soros finançait la « caravane de migrants » qui traverse l’Amérique centrale pour demander asile aux Etats-Unis. Ces mensonges sont ensuite amplifiés par la chambre d’écho de l’extrême droite d’une façon qui souligne la judéité de leur cible. Un commentateur de Fox News a ainsi récemment vilipendé un « département d’Etat occupé par Soros », une allusion transparente à la formule antisémite « gouvernement occupé par les sionistes » (« Zionist-Occupied Government », ou « ZOG »).
Ces théories conspirationnistes ont des conséquences dangereuses dans le monde réel. Tout récemment, un partisan fanatique de Trump a envoyé des colis piégés à plusieurs personnalités démocrates ainsi qu’à la chaîne d’information CNN. Est-ce étonnant que Soros ait été le premier à recevoir ce genre de colis ? Ou que l’homme qui a perpétré l’attaque de Pittsburgh, tuant une femme de 97 ans et dix autres fidèles, ait expliqué sur les médias sociaux qu’il visait une synagogue parce qu’il était persuadé que la Hebrew Immigrant Aid Society (HIAS) voulait aider la « caravane » de demandeurs d’asile à entrer en Amérique ? « Tous les juifs doivent mourir ! », a hurlé le tueur en ouvrant le feu.
Un climat mortel pour les juifs
Ceux qui défendent Trump disent qu’il ne saurait être tenu responsable des crimes commis par ses partisans. Et que le tueur de Pittsburgh reprochait en réalité au président de ne pas être assez antisémite. De plus, soulignent-ils, Trump a fait, après l’attaque, une déclaration condamnant l’antisémitisme – avant d’envoyer un Tweet à propos d’un match de base-ball. Trump doit être jugé sur ses actes, pas sur ses paroles, insistent-ils. Et pour beaucoup – y compris parmi les juifs américains –, les actes du président, favorables à l’actuel gouvernement israélien, montrent qu’il prend à cœur les intérêts des juifs. Le retrait de l’accord nucléaire avec l’Iran et le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem sont interprétés comme la preuve que Trump ne peut pas réellement être antisémite.
Sauf que les mots sont aussi des actes. Ils ont la capacité de faire du mal et d’inciter les autres à faire du mal. Et là, le bilan de Trump est sans équivoque : ses paroles ont contribué à créer un climat mortel pour les juifs. Il a légitimé une forme de discours de haine qui cible les juifs. Si cela n’est pas de l’antisémitisme, alors qu’est-ce qui l’est ?
Les juifs du monde entier, y compris aux Etats-Unis, sont désormais confrontés à des menaces venues de plusieurs fronts. Depuis une dizaine d’années, les experts se focalisent sur ce qu’ils appellent le « nouvel antisémitisme ». Se présentant comme antisioniste et fréquemment rencontrée à la gauche du spectre politique, cette « nouvelle » forme de haine antijuive est devenue une caractéristique omniprésente de l’idéologie islamiste radicale. Mais comme l’a démontré la tuerie de Pittsburgh, le « vieil » antisémitisme de droite n’est pas mort. Toujours très actif sur les réseaux sociaux, où il prend la forme de théories conspirationnistes impliquant des juifs tels que George Soros, il a fini par refaire surface dans la vie politique américaine grâce, en grande partie, à Donald Trump.
Il est de notre responsabilité à tous de condamner le discours antisémite sous toutes ses formes – subtiles ou flagrantes. Nous devons le dénoncer pour ce qu’il est : une forme de haine qui conduit au meurtre. Nous ne pouvons pas l’excuser lorsqu’il est dans notre intérêt de le faire. Nous ne pouvons, par peur ou par lassitude, fermer les yeux sur sa réalité. Si nous tenons encore à l’idéal de ce que peut être la société américaine – non pas une exception, mais un espace de promesse luttant sans cesse pour accorder l’égalité à ses minorités –, il est de notre devoir de ne pas relâcher notre vigilance.
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Maurice Samuels est professeur au département français de l’université Yale
« Cette tuerie nous interpelle sur la résurgence de la violence politique »
Selon la politologue Célia Belin, l’approche partisane exacerbée du président américain et ses insultes à l’encontre de ses critiques ont contribué à « tribaliser » la politique nationale
ENTRETIEN
Docteure en sciences politiques de l’université Paris-II-Panthéon-Assas, Célia Belin est chercheuse invitée à la Brookings Institution à Washington. Spécialiste de politique étrangère et intérieure américaine, Célia Belin est l’auteure de Jésus est juif en Amérique – Droite évangélique et lobbies chrétiens pro-Israël (Fayard, 2011) et a codirigé Les Etats-Unis dans le monde (avec Frédéric Charillon, CNRS Editions, 2016).
En quoi l’attentat antisémite du 27 octobre à Pittsburgh se distingue-t-il des autres tueries de masse aux Etats-Unis ?
La difficulté d’analyser un événement comme la tuerie de Pittsburgh réside dans le fait que ce massacre peut être interprété à la lumière de trois phénomènes : d’abord la résurgence d’un antisémitisme meurtrier ; ensuite la montée de la violence politique depuis une dizaine d’années ; enfin le phénomène de la radicalisation sur Internet – ici dans les milieux de l’extrême droite américaine – et de l’attrait « contagieux » du meurtre de masse par les armes à feu. C’est la combinaison de ces tendances qui a engendré la tragédie. Seule l’enquête permettra de mettre en lumière celle qui a joué le plus.
Evacuons rapidement la problématique des armes à feu aux Etats-Unis, dilemme de politique publique insoluble à court et à moyen terme. Un tel massacre n’est possible que grâce à des armes de guerre – ici un fusil d’assaut AR-15 – trop aisément disponibles aux Etats-Unis, mais dont les pouvoirs publics se refusent à réguler la vente. La mort de 20 enfants à l’école primaire de Sandy Hook (Connecticut) en 2012, de neuf paroissiens noirs à Charleston (Caroline du Sud) en 2015, de 58 amateurs de country à Las Vegas en 2017 ou encore de 14 jeunes lycéens à Parkland (Floride) cette année ne semble pas suffire à faire bouger les choses, tant les lobbies pro-armes sont puissants. Cette tuerie ne fera pas exception. C’est pourquoi ce qui fait réagir avant tout les responsables politiques, les médias et les citoyens américains au lendemain de cette attaque, c’est à la fois son caractère antisémite incontestable, et le fait qu’elle ait eu lieu a une semaine des élections de mi-mandat, lors d’un cycle marqué par la violence verbale et physique.
Comment expliquez-vous cette montée de l’antisémitisme aux Etats-Unis ?
Ce n’est pas tant l’antisémitisme qui est nouveau aux Etats-Unis mais la résurgence de son expression publique sur les réseaux sociaux et l’atteinte à des personnes physiques sur la base de cet antisémitisme. Durant la première moitié du XXe siècle, l’Amérique a connu un antisémitisme militant et fasciste, miroir de l’antisémitisme européen. Après la seconde guerre mondiale, les mouvements antisémites se sont calfeutrés, sans toutefois disparaître, alors que les organisations juives américaines, telles que l’Anti-Defamation League, ont fait un travail efficace de mémoire et de dénonciation.
Les milieux fondamentalistes chrétiens ont longtemps véhiculé un antisémitisme religieux – appelant à la conversion des juifs – avant pour beaucoup de devenir sionistes militants – soutenant le retour des juifs en Terre sainte, comme réalisation des Ecritures. Jamais éradiqué, l’antisémitisme a continué de se diffuser dans les milieux de la droite radicale, de l’extrême droite, des suprématistes blancs héritiers des néonazis, sans oublier certains milieux antisionistes, et quelques poches d’islamistes radicaux, toutefois rares aux Etats-Unis.
Sur quoi cette forme d’antisémitisme se fonde-t-elle ?
Les médias américains semblent s’étonner de l’existence d’un antisémitisme américain. J’imagine que cela vient du fait que les Etats-Unis sont pro-Israël depuis des décennies. Pour la gauche américaine, les organisations juives ont été des alliés indispensables dans les luttes pour les droits civiques et ont fourni de grands penseurs du progressisme américain. La droite américaine s’est, elle, rapprochée d’Israël, non seulement du fait de l’alignement des intérêts de sécurité entre les deux pays, mais aussi de l’attachement religieux des évangéliques américains pour Israël, une idéologie théologico-politique qu’on nomme « sionisme chrétien ». Le vice-président, Mike Pence, est un des représentants de cette doctrine au sein de l’administration, et même Donald Trump s’y est montré sensible.
Le fait que gauche et droite américaines soient depuis longtemps proches de la communauté juive et d’Israël a camouflé l’antisémitisme militant aux Etats-Unis. Ce sont dans les milieux d’extrême droite que l’antisémitisme fait un retour violent sur la scène publique. D’après ce que l’on sait pour l’instant, le tueur était très actif sur les réseaux sociaux d’extrême droite, notamment sur le « Twitter d’extrême droite » Gab, où il retrouvait des mouvances de suprématistes blancs et d’alt-right. Si l’antisémitisme du tueur prend évidemment ses racines dans une haine obsessionnelle ancestrale des juifs, présente depuis des siècles dans les sociétés occidentales, il trouve un nouveau souffle dans les haines raciales, xénophobes et antisémites des milieux d’extrême droite américaine, qui se revendiquent « patriotes » (ils veulent protéger la nation américaine des excès de l’Etat fédéral et des « globalistes »), et sont viscéralement anti-immigrés (le tueur accusait les juifs de « faire venir des immigrés »).
La démagogie de Trump et sa violence verbale à l’égard des femmes et des minorités n’ont-elles pas favorisé la résurgence de l’extrême droite américaine ?
Au-delà de la question des armes à feu et de l’antisémitisme, cette tuerie nous interpelle sur la résurgence de la violence politique aux Etats-Unis et de la responsabilité des acteurs politiques et médiatiques dans l’activation de cette violence. Les incidents se sont multipliés au cours de la campagne pour les élections de mi-mandat qui se tiendront le 6 novembre – élus pris à partie, journalistes frappés et insultés, jusqu’à la série de colis piégés envoyés à une quinzaine d’élus et activistes démocrates.
Donald Trump a une responsabilité personnelle indéniable dans l’activation de cette violence politique : même s’il ne la légitime pas officiellement, son approche partisane exacerbée, les insultes qu’il profère à l’encontre de ses opposants, son mépris de la presse, sa caricature systématique des immigrés, tout cela contribue à accentuer les divisions partisanes. La « tribalisation » de la politique américaine au plus haut niveau rejaillit sur les groupuscules identitaires qui s’agitent sous l’effet euphorique de la haine de l’autre, et trouvent non seulement une raison d’être mais aussi une raison d’agir.
Cela étant, ces divisions violentes précèdent largement la présidence Trump : à la suite de l’élection du premier président noir américain, les groupes « patriotes » et « identitaires » se sont multipliés, irrités ensuite par le mouvement de droit civique Black Lives Matter et autres mouvements progressistes.
Quels peuvent être les effets de cette tragédie sur les élections de mi-mandat pour Donald Trump ?
Il existe en ce moment un tel niveau de polarisation politique aux Etats-Unis que l’impact d’une tragédie pareille est difficile à anticiper : les détracteurs de Trump y verront une preuve supplémentaire de son influence néfaste sur la politique américaine, ses soutiens ont souligné que le tueur était très critique du président et accusent les médias mainstream d’agiter un épouvantail censé nuire à Trump. Les deux Amérique militantes ne se parlent plus et ne se comprennent plus, reste à savoir laquelle parviendra à faire voter des Américains désabusés, écœurés par la polarisation et la violence politique actuelle.
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