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dimanche 3 juin 2018

Les populistes arrivent au pouvoir à Rome


2 juin 2018

Les populistes arrivent au pouvoir à Rome

Le choix de Giuseppe Conte met fin à la crise politique, mais annonce de fortes tensions avec l'UE

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Comme il faut parfois emprunter des chemins tortueux pour revenir au point de départ… Jeudi 31 mai à 21 heures, quatre jours après avoir renoncé à former le prochain gouvernement italien, Giuseppe Conte a repris la direction du Quirinal. Cette fois, il avait en main une liste de ministres qui avait l'avantage de convenir aux deux forces constituant la coalition, la Ligue (droite souverainiste) et le Mouvement cinq étoiles (" antisystème ") ainsi qu'au président Sergio Mattarella. Après quelques minutes d'échange, est tombé le communiqué de la présidence investissant formellement ce juriste de 53 ans comme chef du 65e gouvernement de l'histoire de la république italienne.
Le nouveau premier ministre a alors pu se présenter dans la salle de presse pour y lire la composition de son équipe, d'une voix un peu plus claire et mieux assurée que lors de ses précédentes apparitions, mettant un terme à la crise politique la plus mouvementée de l'histoire – pourtant riche en péripéties – de la république. En une centaine d'heures se seront ainsi succédé, à Rome, un gouvernement technique mort-né, une controverse sur des dates d'élections, des appels à l'insurrection, et même une procédure de destitution du président, avant que le balancier revienne doucement s'arrêter à son point de départ.
Après tous ces rebondissements, l'annonce de la naissance de ce gouvernement " gialloverde " (" jaune et vert ", les couleurs symboliques des Cinq étoiles et de la Ligue) sonnerait presque comme une nouvelle rassurante, alors que voilà quelques jours elle semblait de nature à semer l'effroi dans toute l'Europe et que le chef de la Ligue, Matteo Salvini, prend le ministère de l'intérieur pour mettre en place un programme très dur sur l'immigration.
Les bases politiques de ce gouvernement, ainsi que le " contrat " censé servir de boussole de son action, restent les mêmes. En revanche, les réserves présidentielles ont été écoutées. Le très anti-allemand Paolo Savona, naguère pressenti pour le ministère de l'économie et des finances – ce qui avait fait capoter la première tentative de Giuseppe Conte –, figure bien dans l'équipe gouvernementale, mais à un autre poste, stratégique mais moins exposé : celui des affaires européennes. A sa place a été désigné Giovanni Tria, un professeur d'économie politique réputé proche de la Ligue, plus " eurocritique " qu'eurosceptique, président de la faculté de Tor Vergata, dans la périphérie de Rome.
" Remède "Sans être un partisan enthousiaste de la monnaie unique, celui-ci avait affirmé il y a quelques mois, dans un texte cosigné avec un proche de Silvio Berlusconi, Renato Brunetta (Forza Italia), et diffusé dans le quotidien économique Il Sole 24 Ore, que renoncer à la monnaie unique serait synonyme de pertes sans bénéfice immédiat, et critiquait " ceux qui invoquent à tout bout de champ la sortie de l'euro comme remède à tous les maux ". Il aura plusieurs représentants de cette tendance à ses côtés, au sein même de l'équipe ministérielle.
L'autre portefeuille particulièrement sensible, et surveillé avec inquiétude par les partenaires européens de l'Italie, était celui des affaires étrangères. Celui-ci a été confié à une figure plus rassurante encore : Enzo Moavero Milanesi, ancien secrétaire d'Etat aux affaires européennes du gouvernement Ciampi (1993-1994), et ancien ministre des affaires européennes de 2011 à 2014, au sein des gouvernements Monti et Letta. Difficile d'imaginer choix plus pro-européen – et plus éloigné des convictions affichées par la Ligue et le Mouvement cinq étoiles, il y a quelques jours encore. Sa désignation est un évident signe de détente envers Bruxelles, après des jours de crispation et d'attaques contre les instances européennes.
Par ces deux nominations, le gouvernement s'offre le bien le plus précieux pour un exécutif jeune, inexpérimenté et sous pression des marchés : un peu de temps pour s'installer. Mais à terme, comment ces symboles des élites pro-européennes parviendront-ils à s'exprimer dans un gouvernement constitué autour d'une force anti-élites (le M5S) et d'un parti anti-européen (la Ligue) ? C'est la principale inconnue des prochaines semaines.
C'est sans doute à cela que le nouveau président du conseil, Giuseppe Conte, devra d'abord veiller. Or son poids réel dans la conduite des affaires gouvernementales s'annonce particulièrement faible, contraint qu'il est par l'existence d'un " contrat pour un gouvernement de changement " dans lequel il n'a joué qu'un rôle marginal, et la présence à ses côtés de deux vice-présidents du conseil de poids, Luigi Di Maio, le chef du M5S, et Matteo Salvini, qui s'affichent chaque jour avec plus d'évidence comme les deux nouveaux hommes forts de la politique italienne.
Au-delà des très complexes tractations qui s'annoncent avec Bruxelles, c'est bien la capacité à gouverner ensemble de ces deux hommes qui sera le baromètre de la longévité du gouvernement Conte. S'ils se sont découvert, dans les négociations postélectorales, des affinités personnelles ainsi qu'une facilité à travailler ensemble, les deux hommes sont porteurs de demandes sociales trop contradictoires, et à terme inconciliables, pour que ces obstacles soient levés durablement. Pour l'heure, cette difficulté a été contournée, dans les discours, en désignant un ennemi commun – le monde extérieur, Berlin, Bruxelles et les marchés –, et dans les faits en se partageant les responsabilités de façon à ce que chacun ait la haute main sur les domaines lui tenant le plus à cœur.
A Luigi Di Maio, donc, revient un vaste ministère regroupant le développement économique, le travail et la protection sociale, depuis lequel il aura pour mission de réaliser la promesse la plus emblématique des Cinq étoiles : la mise en place d'un " revenu de citoyenneté " fixé à 780 euros par mois (chiffre considéré, selon les statistiques, comme le seuil de pauvreté en Italie).
Autre victoire symbolique majeure du M5S, le fait de placer au ministère de la justice un fidèle de la première heure de Beppe Grillo, Alfonso Bonafede. Pour ce mouvement qui prospère depuis une dizaine d'années autour du mot d'ordre " Onesta ! " (" honnêteté "), placer l'un des siens au sommet de l'appareil judiciaire est une sorte d'achèvement d'une portée considérable.
Ennemi préféréPour M.  Di Maio, natif d'Avellino près de Naples, tout aussi important est le fait d'avoir fait nommer une sénatrice originaire de Lecce (Pouilles), Barbara Lezzi, au poste de ministre du Sud. Ce portefeuille s'annonce particulièrement délicat, alors que le contrat de gouvernement s'est montré très évasif sur la question du rattrapage des régions méridionales, et que le mouvement a réalisé, en mars, ses scores électoraux les plus importants dans les provinces du Mezzogiorno.
Enfin, les Cinq étoiles peuvent se vanter d'avoir fait entrer au gouvernement, en la personne du général des carabiniers Sergio Costa, l'homme qui a mis au jour les affaires de trafic de déchets toxiques dans la zone appelée " terra dei fuochi " (" terre des feux "), dans les environs de Naples, un authentique héros national au poste de ministre de l'environnement.
L'autre partenaire de l'alliance, la Ligue, a aussi toutes les raisons de crier victoire. D'abord parce que, depuis le ministère de l'intérieur qu'il s'apprête à diriger comme une principauté autonome, Matteo Salvini aura toute visibilité pour poursuivre sa campagne personnelle qui doit l'imposer en homme fort de la droite italienne. Ensuite parce qu'il aura tout pouvoir pour conduire la politique hyper-répressive qu'il promet depuis des mois en direction des migrants, qui se heurtera forcément, dès les prochaines semaines, à son ennemi préféré, la Commission de Bruxelles.
Avec Giovanni Tria à l'économie, pour mettre en œuvre le plus important programme de baisses d'impôts de l'histoire italienne (" flat tax "), l'ancienne avocate de Giulio Andreotti, Giulia Bongiorno, au ministère de la fonction publique, Gian Marco Centinaio aux politiques agricoles et Lorenzo Fontana à la famille et au handicap, la Ligue sera toute-puissante sur les points clé de son programme.
Enfin, si le gouvernement est dirigé par un technicien venu du Mouvement cinq étoiles, Matteo Salvini aura, plus qu'une oreille, un véritable premier ministre bis au sein même du palais Chigi, le siège de la présidence du Conseil : son bras droit Giancarlo Giorgetti, qui veillera, en tant que secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil, à rappeler au premier ministre qu'à tout instant la Ligue conserve la possibilité de faire voler en éclats cette coalition de deux forces alliées pour achever de balayer l'ancien monde, mais inéluctablement destinées, à moyen terme, à s'opposer l'une à l'autre.
Jérôme Gautheret
© Le Monde

 
2 juin 2018

La crainte d'un déraillement des déficits publics et de la dette

Si la nomination d'un ministre des finances pro-Europe rassure, les incohérences du programme inquiètent les économistes

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LES MARCHÉS TEMPORAIREMENT SOULAGÉS
Ces derniers jours, l'attention des marchés s'est concentrée sur le " spread ", l'écart entre les taux d'emprunt italiens et allemands à dix ans. Considéré comme le baromètre du risque, il a grimpé de 300 points de base mardi 29  mai, soit son plus haut niveau depuis 2013 : inquiets face à la perspective de nouvelles élections offrant plus de poids aux partis populistes, des investisseurs ont revendu en masse la dette italienne qu'ils détenaient. La Bourse de Milan a plongé, entraînant les places européennes dans son sillage, avant de se ressaisir jeudi. Soulagés – au moins temporairement – par la nomination d'un ministre des finances favorable au maintien de l'Italie dans l'euro, Giovanni Tria, les marchés ont ouvert dans le vert vendredi. Et les taux italiens, qui ont culminé à 3,16  % mardi sont redescendus autour de 2,65  %.
L'économie italienne a quelque chose du colosse aux pieds d'argile. Si elle est la troisième puissance de l'Union européenne, ses fragilités inquiètent. Le gouvernement de Giuseppe Conte, formé jeudi 31  mai, offrira-t-il les solutions indispensables pour y remédier ? " C'est, hélas, le point crucial sur lequel on peut avoir des doutes ", commente Nicola Nobile, du cabinet d'analyse Oxford Economics, à Milan.
Ces derniers jours, les marchés financiers ont tremblé devant la perspective soit de nouvelles élections, soit de l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement favorable à la sortie de l'euro. Après des jours de tractations et rebondissements spectaculaires, le Mouvement 5  étoiles (antisystème) et la Ligue (extrême droite), se sont finalement mis d'accord sur le nom de Giovanni Tria pour le ministère des finances, un professeur d'économie politique favorable au maintien de l'Italie dans l'union monétaire, contrairement à Paolo Savona, qui était pressenti auparavant. Si son nom rassure les pro-Européens, le soulagement pourrait être de courte durée.
Le " contrat de gouvernement " négocié entre les deux partis et dévoilé le 20  mai va désormais revenir au centre des attentions. Il propose de tourner le dos à l'austérité et aux " diktats " de Bruxelles, en pariant sur le retour de la croissance pour réduire la colossale dette publique. Au menu : baisses d'impôts, révision de la réforme des retraites de 2011, instauration d'un " revenu citoyen " de 780  euros par mois, suspension de la vente de la compagnie -aérienne Alitalia, ou encore, exclusion des investissements publics du calcul du déficit public… " Le projet pointe de véritables problèmes angoissant les Italiens, mais il n'offre que des demi-réponses ou des solutions peu adaptées, estime Francesco Daveri, économiste à l'université Bocconi, de Milan. C'est une collection de promesses de redistribution et de protections catégorielles, sans vraie réflexion sur les mesures et investissements indispensables pour le futur. "
Doutes sur le coût des mesuresAu-delà des incohérences du programme et de son inquiétant tournant sécuritaire, les doutes portent sur le coût des mesures promises et leur financement. Elles sont susceptibles de faire dérailler le déficit public, à 2,3  % du produit intérieur brut (PIB) en  2017, au-delà de la barre des 3  % des règles européennes. Or, la dette publique, à 131,8  % du PIB, est déjà la plus élevée de la zone euro après celle de la Grèce, et la première en valeur absolue : elle représente 2 300  milliards d'euros. " L'Italie peut difficilement se permettre de la voir augmenter encore ", estime Lorenzo Codogno, ancien économiste en chef du Trésor italien, aujourd'hui professeur à la London School of Economics. Ces derniers jours, les taux d'emprunt à dix ans du pays ont -décollé, repassant temporairement au-dessus de la barre des 3  % : outre les spéculateurs, qui en ont profité, certains investisseurs inquiets se sont séparés de leurs obligations italiennes.
Beaucoup redécouvrent les -faiblesses structurelles de la péninsule, qui affiche un taux de -croissance plus bas que celui de ses voisins depuis deux décennies. En  2017, son PIB a progressé de 1,5  %, contre 2,5  % en moyenne dans la zone euro. Pis, sa richesse par habitant est inférieure de 4,5  % à son niveau de 2008. -Contrairement à la Grèce, au Portugal ou à l'Espagne, elle n'a pas enregistré de boom économique après l'introduction de la monnaie unique, en  1999. Voilà pourquoi beaucoup d'Italiens estiment que l'euro est responsable du marasme de leur économie – un argument agité à l'envi par les populistes eurosceptiques de la Ligue.
Causes complexesMais les faiblesses de la péninsule ont des causes plus profondes, et complexes. Elles tiennent en partie à sa forte dualité, entre le Nord industriel et prospère, d'une part, et le Sud fragile et plus pauvre, d'autre part. Les entreprises productives et puissantes à l'export se concentrent dans la riche Lombardie. Celles du Mezzogiorno ont pris de plein fouet la concurrence de la Chine lorsque celle-ci est entrée dans l'Organisation mondiale du commerce, en  2000. Puis celle des pays d'Europe de l'Est, au fil des élargissements de l'Union européenne.
Le Sud est également pénalisé par la faiblesse des institutions, là où l'Etat a démissionné, laissant le champ libre aux mafias. S'ajoutent à cela les défaillances de la justice et de l'administration, trop lentes, tandis que la natalité déclinante combinée à la fuite des cerveaux à l'étranger hypothèque la croissance. " Autant de maux appelant des remèdes compliqués et de long terme, passant par plus d'investissements dans l'éducation, mais pas seulement, résume M. Nobile, avant de confier : je suis inquiet pour le futur de mon pays. "
Marie Charrel
© Le Monde



2 juin 2018

Entre Bruxelles et Rome, une ambiance déjà électrique

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Les Italiens sont à fleur de peau, et c'est Bruxelles, bouc émissaire idéal, qui en fait à nouveau les frais. En multipliant, il est vrai, les propos susceptibles d'accroître la nervosité à Rome. Après la bourde de Günther Oettinger, le commissaire allemand au budget, qui laissait entendre, mercredi 30  mai, que les marchés -financiers auraient raison du vote populiste, c'est son président, Jean-Claude Juncker, qui a mis le feu aux poudres, jeudi 31  mai.
" Plus de travail, moins de corruption "Souvent direct dans ses propos, le Luxembourgeois participait, à Bruxelles, à une conférence sur l'avenir de l'Europe. Interrogé sur ce que l'Union pouvait faire en faveur de la jeunesse, notamment celle du sud de l'Italie, il s'est dit " profondément amoureux " du pays. " Mais je n'accepte plus que tout ce qui va mal dans le sud de l'Italie, dans le Mezzogiorno, soit expliqué par le fait que l'Union, ou la Commission européenne, n'en ferait pas assezC'est aux Italiens de s'occuper des régions pauvres de l'Italie. Cela signifie plus de travail, moins de corruption, du sérieux. "
Antonio Tajani, le président italien du Parlement européen, pourtant membre comme M.  Juncker du PPE (conservateur), a aussitôt réagi. Il a demandé à son collègue de " démentir immédiatement " des phrases qu'il jugeait " inacceptables ". Message, semble-t-il, entendu, puisque, après avoir figuré sur les chaînes d'EBS, la télévision interne des institutions, le propos de M. Juncker a été retiré… " La conférence n'était pas publique ", justifiait, en résumé, l'une de ses porte-parole. Le débat se déroulait toutefois devant des journalistes accrédités.
Cet épisode, qui aurait sans doute été anecdotique en d'autres circonstances, illustre à quel point la tension risque de monter entre les institutions de l'Union et un gouvernement dont les leaders ont fait de la dénonciation de l'UE l'une de leurs marques de fabrique. " Et ce n'est pas la nomination de Paolo Savona aux affaires européennes qui va réduire le risque de crise ouverte ", disait, vendredi, un diplomate bruxellois.
Cécile Ducourtieux, et Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, bureau européen)
© Le Monde

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