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1.juin.2018 //
Les Machines de l’Apocalypse, par Daniel Ellsberg
Source : Daniel Ellsberg, Consortium News, 10-04-2018
10 Avril 2018
The Doomsday Machine, publié en Décembre par Bloomsbury, est le témoignage par Daniel Ellsberg du programme américain pour les armes nucléaires développé dans les années 1960 dans lequel il relate son expérience de consultant pour le Pentagone et la Maison Blanche. Ellsberg a esquissé les plans de guerre nucléaire du Secrétaire à la Défense Robert McNamara. Il est ensuite devenu le plus célèbre lanceur d’alerte de l’histoire américaine. Voici un extrait de son nouveau livre, publié avec la permission de Bloomsbury, qui paru d’abord dans Harper’s Magazine.
Au terme de son film de 1964, Docteur Folamour, Stanley Kubrick introduit le concept de « Doomsday Machine » – conçue par l’Union Soviétique pour dissuader les attaques nucléaires contre elle en automatisant la destruction de toute vie humaine en réponse à une telle attaque. Le leader russe du film a cependant mis en place ce système avant de révéler son existence au monde, système qui est déclenché par une unique explosion nucléaire lancée depuis un B-52 américain et commanditée sans autorisation présidentielle par un chef rebelle.
Kubrick a emprunté le nom et le concept de Doomsday machine d’un ancien collègue, Herman Kahn, un physicien employé de l’entreprise Rand avec lequel il a discuté. Dans son livre On Thermonuclear War publié en 1960, Kahn écrit qu’il serait capable de mettre au point un tel dispositif. Celui-ci pourrait être produit en une dizaine d’années et serait relativement bon marché – étant donné qu’il pourrait être installé sur le territoire national ou en mer. Il ne dépendrait pas de l’envoi de têtes nucléaires de l’autre côté du monde.
Mais, d’après lui, ce type de machines était clairement indésirable. Elles seraient trop difficiles à contrôler – trop inflexibles et automatiques – et ses ratés « tueraient trop de personnes » – en fait, toute vie humaine, une perspective que le philosophe John Somerville a par la suite défini comme un « omnicide ». En 1961, Kahn était certain qu’aucun de ces systèmes n’avait été construit, ni ne le serait, que ce soit par les États-Unis ou par l’Union Soviétique.
Le physicien Edward Teller, connu comme « père de la bombe-H », niait lui aussi que « l’omnicide » – un concept qu’il tourna en dérision – fut possible, même à long terme. En 1982, en réponse à une question que je lui ai posé, il insista sur le fait qu’il était impossible que les armes thermonucléaires qu’il avait co-inventé puissent tuer « plus qu’un quart de la population sur terre ».
En ce temps-là, je pensais ironiquement à cette affirmation comme à une version du verre plein aux trois quarts. (Teller était, avec Kahn, Henry Kissinger et l’ancien dessinateur des missiles nazis Wernher von Braun, une des sources d’inspiration de Kubrick pour le personnage du Dr. Strangelove.) Et l’estimation de Teller était très conforme avec ce que le Chef d’État-Major, avait planifié de faire en 1961, bien qu’une meilleure estimation aurait été plus proche du tiers ou de la moitié de la population mondiale.
L’hiver nucléaire
Mais le Chef d’État-Major avait fait erreur en 1961, tout comme Herman Kahn en 1960 et Teller en 1982. Un an tout juste après que Teller eut sous-estimé le pouvoir destructeur des armes nucléaires, les premières publications décrivant le phénomène d’hiver nucléaire firent leur apparition. L’hiver nucléaire fait référence aux effets des fumées injectées dans la stratosphère par les tempêtes de feu libérées par les bombes à hydrogène. Bien que la probabilité pour la Doomsday Machine de décimer jusqu’au dernier être humain soit infime, ses conséquences, une fois déclenchée, légitimerait son nom de machine de l’apocalypse.
Comme des opérations d’infiltration et les complots d’assassinats, les programmes de guerre nucléaire ne sont pas débattus en public par la petite minorité d’officiels et de consultants qui savent quelque chose de ceux-ci. Ces officiels gardent le silence pour maintenir leurs autorisations, leurs accréditations et la possibilité pour eux de devenir consultants une fois retirés du service. Cette discrétion, couplée avec le recours systématique au secret, au mensonge et à la dissimulation a créé un système de compréhension universitaire et journalistique extrêmement déficient et le maintien du public et du Congrès dans l’ignorance.
Par conséquent, la plupart des aspects du système de planification nucléaire américain que je connaissais il y a un demi-siècle existent encore aujourd’hui, aussi susceptibles d’être catastrophiques que jamais, mais à une échelle qui dépasse largement ce que l’on comprenait à l’époque. Les risques actuels de la présente ère nucléaire vont bien au-delà des dangers de la prolifération et du terrorisme non étatique qui ont été au centre des préoccupations quasi exclusives du public au cours de la dernière génération et de la dernière décennie en particulier. Les arsenaux et les plans de la Russie et des États-Unis ne sont pas seulement un obstacle insurmontable à une campagne mondiale efficace de lutte contre la prolifération ; ils constituent eux-mêmes un danger existentiel pour l’espèce humaine.
Une catastrophe inimaginable
La réalité cachée que j’ai l’intention d’exposer est que depuis plus de cinquante ans, une guerre thermonucléaire totale – une calamité irréversible, sans précédent et presque inimaginable pour la civilisation et la plupart des vies sur terre – a été, comme les catastrophes de Tchernobyl, Katrina, la marée noire du Golfe et Fukushima Daiichi, et une catastrophe en suspens, à une échelle infiniment plus grande que n’importe laquelle d’entre elles. Et c’est encore vrai aujourd’hui.
Voici ce que nous savons maintenant : les États-Unis et la Russie ont chacun une machine de fin du monde. Ce n’est pas le même système qu’envisageait Herman Kahn (ou qu’a dépeint Stanley Kubrick), avec des ogives enfouies profondément et programmées pour exploser dans leurs propres territoires, produisant des retombées mondiales mortelles. Mais une contrepartie existe néanmoins pour les deux pays : un système d’hommes, de machines, d’électronique, de communications, d’institutions, de plans, de formation, de discipline, de pratiques et de doctrine – qui, dans des conditions d’alerte électronique, de conflit externe ou d’attente d’attaque, entraînerait avec une probabilité inconnue mais peut-être élevée, la destruction globale de la civilisation. Ces deux systèmes risquent toujours d’être apocalyptiques : les deux sont en état d’alerte, ce qui rend leur existence commune instable. C’est vrai même si la guerre froide qui a rationalisé leur existence a pris fin il y a trente ans.
Voici le scénario : les retombées resteraient principalement limitées à l’hémisphère nord, mais la fumée et la suie générées par des incendies violents dans des centaines de villes en feu seraient emportées dans la stratosphère, d’où elles ne tomberaient pas et resteraient pendant une dizaine d’années ou plus, enveloppant le globe de fumée et bloquant la lumière du soleil, abaissant les températures au niveau de la dernière période glaciaire, et tuant toutes les récoltes dans le monde entier, provoquant une famine quasi universelle en un an ou deux.
Les plans américains pour une guerre thermonucléaire au début des années 60, s’ils avaient été exécutés lors des crises des missiles de Berlin ou de Cuba, auraient tué bien plus que les six cents millions de personnes prévues par le JCS [Joint Chiefs of Staff, ou Comité des chefs d’état-major interarmées, NdT]. Ils auraient fait mourir de faim,presque tous ceux qui vivaient à ce moment-là : à cette époque, trois milliards de personnes. Le nombre d’ogives en possession des États-Unis et de la Russie a diminué depuis. Pourtant, selon les calculs scientifiques les plus récents, même une fraction des arsenaux existants suffirait à causer l’hiver nucléaire aujourd’hui.
En avons-nous encore besoin ? En avons-nous jamais eu besoin ?
Les États-Unis ont-ils encore besoin d’une Machine de l’Apocalypse ? La Russie en a-t-elle besoin ? En ont -ils jamais eu besoin ? Son existence sert-elle un intérêt national ou international dans une telle mesure que cela justifierait justifierait le danger pour la vie humaine ?
Je ne pose pas ces questions de façon rhétorique. Elles méritent un examen sérieux et réfléchi. Les réponses semblent évidentes, mais pour autant que je sache, elles n’ont jamais été abordées. Une autre question se pose : y a-t-il une nation sur terre qui a le droit de posséder un tel pouvoir ? Un droit de menacer – par sa simple possession de ce pouvoir – l’existence continue de toutes les autres nations et de leurs peuples, de leurs villes et de la civilisation dans son ensemble ? Pourquoi tout autre chose que le risque zéro serait-il tolérable ?

Le missile balistique intercontinental Titan II au Titan Missile Museum en Arizona. (Steve Jurveston/Wikimedia Commons)
Nous n’avons pas entrepris intentionnellement d’acquérir une capacité apocalyptique. L’existence d’une telle machine n’incite pas concrètement un ennemi à en avoir une. En fait, le fait d’en avoir deux en état d’alerte l’une contre l’autre est beaucoup plus dangereux que s’il n’y en avait qu’une seule. Si les deux machines existantes étaient dépouillées de leur potentiel de fin du monde, il n’y aurait aucune raison stratégique de les reconstruire, pas plus qu’il n’y avait une intention consciente en premier lieu.
La bonne nouvelle est que le démantèlement de la Machine de l’Apocalypse dans un pays ou les deux serait relativement simple dans son concept et dans son exécution matérielle (bien que politiquement et bureaucratiquement incroyablement difficile). Cela pourrait se faire en moins d’un an. Mais cela signifierait – et c’est là que la résistance institutionnelle serait forte – abandonner certaines illusions sur nos forces nucléaires. Cela signifierait l’abandon de nos plans stratégiques de guerre nucléaire et le retrait de la plupart des forces déployées pour les exécuter.
Aussi faible que soit la probabilité que les États-Unis ou la Russie mettent en œuvre leurs plans d’urgence stratégiques l’un contre l’autre et causent l’hiver nucléaire, elle ne sera jamais nulle, tant qu’il existera des Machines de l’Apocalypse du type actuel. Jusqu’à quel point le risque doit-il être élevé pour qu’il soit intolérable ? Dans quelle mesure le risque d’un hiver nucléaire est-il « acceptable » comme prix du maintien de nos forces stratégiques actuelles ?
Depuis la fin de la Guerre froide, la plus forte probabilité est qu’une attaque préventive soit déclenchée par une fausse alarme électronique (ce qui s’est produit à plusieurs reprises) ou une explosion accidentelle (ce qui était un risque réel dans un certain nombre d’accidents antérieurs).
Le danger qu’une fausse alerte ou une attaque terroriste contre Washington ou Moscou conduise à une attaque préventive découle presque entièrement de l’existence dans les deux pays de forces de missiles terrestres, chacune vulnérable aux attaques de l’autre et donc maintenue en état d’alerte élevé, prête à être lancée dans les minutes qui suivent l’alerte.
Le moyen le plus simple et le plus rapide de réduire ce risque – et, en fait, le danger global de guerre nucléaire – est de démanteler entièrement (et non pas simplement « lever l’état d’alerte ») la force de missiles Minuteman III, la composante terrestre américaine de la « triade » nucléaire. Ce changement n’éliminerait pas totalement les dangers de la guerre nucléaire, mais il supprimerait la menace de l’hiver nucléaire.
Les démanteler
Ce démantèlement des Machines de l’Apocalypse n’est pas destiné à se substituer à long terme à des objectifs plus ambitieux et nécessaires, y compris la suppression totale et universelle des armes nucléaires. Nous ne pouvons accepter la conclusion selon laquelle la suppression doit être exclue “dans un avenir prévisible” ou reportée à plusieurs générations. Il n’y aura pas d’avenir humain sans elle.
Les États dotés d’armes nucléaires doivent reconnaître la réalité qu’ils nient et que les États non dotés d’armes nucléaires proclament depuis près de cinquante ans : la non-prolifération effective est inévitablement liée au désarmement nucléaire. Soit tous les pays renoncent au droit de posséder indéfiniment des armes nucléaires et d’en menacer d’autres quelles que soient les circonstances, soit tous les pays revendiqueront ce droit, et la possession et l’utilisation effectives se généraliseront.
Ce qui manque souvent dans la discussion habituelle sur les politiques nucléaires, c’est la reconnaissance du fait que ce qui est discuté est d’une folie vertigineuse. C’est une folie de par sa capacité de destruction presque incalculable et son caractère meurtrier délibéré, sa disproportionnalité du risque et de la destruction planifiée pour ses objectifs secrètement poursuivis (limitation des dommages aux États-Unis et à ses alliés, « victoire » dans un conflit nucléaire opposant deux camps), sa criminalité (dans une mesure qui fait exploser les visions du droit, de la justice, du crime), son manque de sagesse ou de compassion, sa noirceur et sa nature diabolique.
Et pourtant, une partie de ce qui doit être saisi – ce qui le rend les choses la fois compréhensibles, une fois saisis, et en même temps mystérieuses et résistantes à notre compréhension ordinaire – est que la création, l’entretien et l’utilisation politique de ces machines monstrueuses ont été dirigés et accomplis par des gens ordinaires, ni meilleurs ni pires que le reste d’entre nous.
Est-il vraiment possible que des politiciens ordinaires, des analystes et des stratèges militaires ordinaires aient créé et accepté des dangers du genre de ceux que je décris ? Tous nos instincts nous poussent à dire « Non ! Ça ne peut pas être si grave ! Et si ça l’a jamais été, ça ne peut pas être vrai maintenant, dans notre propre pays ».
Cette réaction est erronée. Après tout, nous, Américains, avons vu des catastrophes causées par l’homme ces dernières années, reflétant l’insouciance des gouvernements ou des entreprises, qui est beaucoup plus consciente et délibérée. Surtout, l’invasion de l’Irak et l’occupation de l’Afghanistan, mais aussi l’échec de la prévision ou de la réponse à l’ouragan Katrina, la marée noire du Golfe et la crise financière de 2008 : scandale de l’épargne et des prêts, bulles Internet et du logement, la fraude criminelle et l’effondrement du système bancaire et d’investissement.
Peut-être que la réflexion sur ces échecs politiques, sociaux et moraux – et la prise de décision désastreuse de Donald Trump – conférera de la crédibilité à mon thème de base, autrement difficile à assimiler : que ces mêmes décisions insouciantes, à courte vue, imprudentes et malhonnêtes ont caractérisé les politiques nucléaires de notre gouvernement, risquant une catastrophe incomparablement plus grande que toutes les autres.
Notre situation mortellement difficile n’a pas commencé avec l’élection de Donald J. Trump, et elle ne se terminera pas avec son départ. Les obstacles à la réalisation de ces changements nécessaires ne sont pas tant le public américain – bien qu’il ait montré ces dernières années une sensibilité à la manipulation consternante – que les fonctionnaires et les élites des deux partis et des grandes institutions qui soutiennent consciemment le militarisme, l’hégémonie américaine, la production et la vente d’armes.
Aucune politique dans l’histoire de l’humanité n’a plus mérité d’être reconnue comme immorale. L’histoire de l’origine de cette situation catastrophique et comment et pourquoi elle a persisté pendant plus d’un demi-siècle est une chronique de la folie humaine. Il reste à voir si les Américains, les Russes et le reste du monde peuvent relever le défi de renverser ces politiques et d’éliminer le danger d’extinction à court terme causé par leurs propres inventions et prédispositions. Je choisis d’agir comme si c’était encore possible.
Source : Daniel Ellsberg, Consortium News, 10-04-2018
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.
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Kiwixar // 01.06.2018 à 08h58
J’ai du mal à être optimiste. Le noeud du problème (Washington DC) est devenu « DC la folle » comme dit Ph. Grasset. La cocaïne des élites (sentiment de puissance), les opioïdes de la population abêtie en-deçà du mesurable, les militaires de haut rang qui de toute façon obéiront, une situation qui escalade par elle-même sans manuel de desescalade.
On a eu un sursis avec Trump au lieu de Killary, mais derrière il y a quoi? L’ « énergie vitale » (hydrocarbures) qui sera la cri de ralliement des va-t-en guerres comme l’ « espace vital » a été le cri de ralliement des Allemands. On peut vivre avec un espace vital réduit (faut se serrer), mais sans pétrole? Aller à pieds à Walmart, complètement vide? Et manger quoi?
La prudence de Poutine est de ne pas tracer de ligne rouge, ne pas affirmer que la Russie a pour mission de défendre un quelconque pays tiers, seulement ses propres frontières. Je pense qu’il pressent que les assauts de l’Otanie ne peuvent que devenir désespérés à mesure que ses capacités militaires deviennent obsolètes.
Ceci pour dire que la situation est bien plus dangereuse qu’en 62 ou 83.

