Contre toute attente, celle de l'opposition surtout, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a remporté la présidentielle du dimanche 24 juin avec 52,5 % des suffrages dès le premier tour, contre 31 % pour son principal rival, -Muharrem Ince, le candidat du Parti républicain du peuple (CHP, social démocrate). Victoire également aux législatives qui se déroulaient le même jour et qu'il avait convoquées de manière anticipée, comme la présidentielle. Avec 42 % des voix, son Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) n'a pas à lui seul la majorité mais, grâce à l'alliance scellée avec le Parti de l'action nationaliste (MHP, droite nationaliste), lequel obtient 11 % des votes, il va pouvoir continuer à dominer le Parlement.
" Ma nation m'a confié la tâche d'assumer les fonctions présidentielles et exécutives.(…)
La Turquie a donné une leçon de démocratie au monde entier. (…)
Grâce à vos prières nous avons gagné ", s'est félicité le chef de l'Etat depuis son palais de Tarabya sur les bords du Bosphore, à Istanbul. Il a fait ce discours avant d'avoir reçu la confirmation de sa victoire par la Haute Commission électorale. Son allusion à la
" leçon de démocratie " allait au taux de participation record, 88 %, enregistré pour le double scrutin de dimanche. Vers 2 heures du matin, l'instance a enfin confirmé la victoire du président sortant, sans dévoiler les résultats officiels qui devaient être livrés lundi dans la journée.
Dès dimanche soir, M. Erdogan a fait le voyage d'Istanbul à Ankara, la capitale, pour prononcer à 3 heures du matin un nouveau discours présidentiel depuis le siège de l'AKP.
" J'espère que personne n'essaiera de semer le doute sur les résultats, de nuire à la démocratie pour masquer ses échecs ", a-t-il déclaré, certain qu'en le choisissant, les électeurs turcs avaient misé sur
" la croissance, le développement, l'investissement ".
Muharrem Ince, le principal rival du président sortant, a rapidement reconnu sa défaite dans un message retransmis à Halk TV, la seule télévision indépendante du paysage audiovisuel, déplorant toutefois
" une course inégale ", notamment en temps de présence dans les médias.
Le président et son parti ont largement profité de leur position dominante à la tête de l'Etat. Le régime d'état d'urgence imposé depuis juillet 2016 les a aidés. Depuis février 2017, un décret-loi pris dans le cadre de l'état d'urgence a aboli les amendes aux télévisions en cas d'entrave à l'égalité du temps de parole donné aux candidats.
Prompt à dénoncer des
" manipulations ", le CHP a fini par accepter son piètre score, 23 %, aux législatives. Au total, avec 34 % des suffrages, la coalition de l'opposition – les républicains du CHP, les nationalistes du Bon Parti, les islamistes du Parti de la félicité – n'a pas obtenu les résultats escomptés et ne pourra pas contrer les desseins de la coalition AKP-MHP.
Après avoir appelé ses partisans à se rendre auprès des commissions électorales
" dans toutes les villes du pays ", après avoir dénoncé des résultats sans rapport avec les bordereaux de dépouillement des urnes reçus par ses représentants sur place, le CHP s'est finalement rangé aux conclusions de la Haute Commission électorale.
" Révolution démocratique "La seule ombre au tableau pour l'AKP est sa majorité parlementaire perdue. Il lui faudra désormais compter avec le MHP, un allié difficile. M. Erdogan a reconnu dimanche soir que sa formation n'avait pas
" rempli ses objectifs ".
" Nous allons tâcher de trouver une solution à cela ", a-t-il souligné. Toutefois, la composition du Parlement n'a guère d'importance, son rôle étant dorénavant réduit à celui d'une chambre d'enregistrement.
Ce double scrutin marque le basculement de la Turquie vers le système d'" hyperprésidence " voulu par M. Erdogan et approuvé lors d'un référendum remporté de justesse en 2017. Dorénavant, le Parlement ne devra plus approuver la composition du gouvernement, il ne pourra plus questionner les ministres sur le bien-fondé de leur politique.
Tous les pouvoirs seront concentrés entre les mains du président Erdogan qui pourra gouverner par décrets, décider du budget, déclarer l'état d'urgence. Il nommera le gouvernement, les vice-présidents, les hauts fonctionnaires, la moitié des juges de la Cour constitutionnelle, l'autre moitié étant nommée par le Parlement, lequel reste dominé par sa formation alliée aux nationalistes.
Recep Tayyip Erdogan va donc endosser ses habits de président pour un nouveau mandat de cinq ans. Pas un instant au cours de la journée du 24 juin, l'homme n'a douté de son succès, prédisant
" une révolution démocratique " alors qu'il glissait son bulletin dans l'urne du bureau de vote du quartier de Kisikli, sur la rive asiatique d'Istanbul, où il a sa résidence.
" J'ai opté pour la stabilité "Sa victoire dès le premier tour de la présidentielle contredit toutes les prévisions des instituts de sondage, ruine les espoirs de l'opposition, tranche avec les résultats du référendum d'avril 2017, quand les grandes villes du pays, Istanbul, Ankara, Izmir, s'étaient prononcées contre son projet d'hyperprésidence.
Les résultats du double scrutin de dimanche bousculent les certitudes. Le CHP, dont le candidat, Muharrem Ince, a fait une campagne particulièrement remarquée, est en recul de 7 % par rapport au score qui fut le sien lors des élections législatives de novembre 2015. Deux millions de personnes avaient assisté au meeting de Muharrem Ince, le 21 juin à -Izmir, 52 % des électeurs de la région lui ont donné leurs voix pour la présidentielle. Toutefois, le CHP n'obtient que 42 % des voix au niveau régional dans le cadre des législatives.
Autre énigme, le MHP nationaliste, allié à l'AKP, a recueilli 11 % des voix sans avoir mené campagne. Son score est le même que celui réalisé aux législatives de novembre 2015 alors qu'entre-temps le parti a subi un schisme, quand Meral Aksener, une égérie de la droite nationaliste, a fait défection pour créer son propre parti (Le Bon Parti) à l'automne 2017, entraînant avec elle une bonne partie de la base.
" J'ai opté pour la stabilité ", explique Ali Bulut, un commerçant du quartier populaire de Yenimahalle à Ankara, qui a donné sa voix au président sortant, convaincu que
" lui seul pourra nous sortir du mauvais pas économique dans lequel nous sommes plongés ". Endetté auprès des banques, ce père de quatre enfants craignait d'avoir tout à perdre en cas de changement. Il croit à la poursuite du miracle économique mené tambour battant par l'AKP au début de son règne tout en s'inquiétant de la récession qui s'annonce. Pour finir, Ali Bulut est, comme beaucoup d'électeurs favorables à M. Erdogan, sensible à l'argument d'une
" Turquie forte ", dont le dirigeant
" a l'aplomb nécessaire pour tenir les ennemis du pays en respect ".
Marie Jégo
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