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jeudi 28 juin 2018

En Turquie, Erdogan assoit sa domination


26 juin 2018

En Turquie, Erdogan assoit sa domination

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 Recep Tayyip Erdogan a remporté la présidentielle, dimanche, avec 52,5 % des voix, dès le premier tour de scrutin. Allié aux nationalistes, il conserve sa majorité au Parlement et pourra concentrer tous les pouvoirs
L'opposition, qui pensait le mettre en difficulté, est une nouvelle fois défaite. Avec 11,62 % des voix aux législatives, les Kurdes se maintiennent au Parlement
Pages 2-3



26 juin 2018

Réélu, Erdogan devient " hyperprésident "

Le chef de l'Etat sortant remporte la présidentielle turque dès le premier tour avec 52,5 % des suffrages

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Contre toute attente, celle de l'opposition surtout, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a remporté la présidentielle du dimanche 24  juin avec 52,5  % des suffrages dès le premier tour, contre 31  % pour son principal rival, -Muharrem Ince, le candidat du Parti républicain du peuple (CHP, social démocrate). Victoire également aux législatives qui se déroulaient le même jour et qu'il avait convoquées de manière anticipée, comme la présidentielle. Avec 42  % des voix, son Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) n'a pas à lui seul la majorité mais, grâce à l'alliance scellée avec le Parti de l'action nationaliste (MHP, droite nationaliste), lequel obtient 11  % des votes, il va pouvoir continuer à dominer le Parlement.
" Ma nation m'a confié la tâche d'assumer les fonctions présidentielles et exécutives.(…) La Turquie a donné une leçon de démocratie au monde entier. (…) Grâce à vos prières nous avons gagné ", s'est félicité le chef de l'Etat depuis son palais de Tarabya sur les bords du Bosphore, à Istanbul. Il a fait ce discours avant d'avoir reçu la confirmation de sa victoire par la Haute Commission électorale. Son allusion à la " leçon de démocratie " allait au taux de participation record, 88  %, enregistré pour le double scrutin de dimanche. Vers 2  heures du matin, l'instance a enfin confirmé la victoire du président sortant, sans dévoiler les résultats officiels qui devaient être livrés lundi dans la journée.
Dès dimanche soir, M.  Erdogan a fait le voyage d'Istanbul à Ankara, la capitale, pour prononcer à 3  heures du matin un nouveau discours présidentiel depuis le siège de l'AKP. " J'espère que personne n'essaiera de semer le doute sur les résultats, de nuire à la démocratie pour masquer ses échecs ", a-t-il déclaré, certain qu'en le choisissant, les électeurs turcs avaient misé sur " la croissance, le développement, l'investissement ".
Muharrem Ince, le principal rival du président sortant, a rapidement reconnu sa défaite dans un message retransmis à Halk TV, la seule télévision indépendante du paysage audiovisuel, déplorant toutefois une course inégale ", notamment en temps de présence dans les médias.
Le président et son parti ont largement profité de leur position dominante à la tête de l'Etat. Le régime d'état d'urgence imposé depuis juillet  2016 les a aidés. Depuis février  2017, un décret-loi pris dans le cadre de l'état d'urgence a aboli les amendes aux télévisions en cas d'entrave à l'égalité du temps de parole donné aux candidats.
Prompt à dénoncer des " manipulations ", le CHP a fini par accepter son piètre score, 23  %, aux législatives. Au total, avec 34  % des suffrages, la coalition de l'opposition – les républicains du CHP, les nationalistes du Bon Parti, les islamistes du Parti de la félicité – n'a pas obtenu les résultats escomptés et ne pourra pas contrer les desseins de la coalition AKP-MHP.
Après avoir appelé ses partisans à se rendre auprès des commissions électorales " dans toutes les villes du pays ", après avoir dénoncé des résultats sans rapport avec les bordereaux de dépouillement des urnes reçus par ses représentants sur place, le CHP s'est finalement rangé aux conclusions de la Haute Commission électorale.
" Révolution démocratique "La seule ombre au tableau pour l'AKP est sa majorité parlementaire perdue. Il lui faudra désormais compter avec le MHP, un allié difficile. M.  Erdogan a reconnu dimanche soir que sa formation n'avait pas " rempli ses objectifs "" Nous allons tâcher de trouver une solution à cela ", a-t-il souligné. Toutefois, la composition du Parlement n'a guère d'importance, son rôle étant dorénavant réduit à celui d'une chambre d'enregistrement.
Ce double scrutin marque le basculement de la Turquie vers le système d'" hyperprésidence " voulu par M.  Erdogan et approuvé lors d'un référendum remporté de justesse en  2017. Dorénavant, le Parlement ne devra plus approuver la composition du gouvernement, il ne pourra plus questionner les ministres sur le bien-fondé de leur politique.
Tous les pouvoirs seront concentrés entre les mains du président Erdogan qui pourra gouverner par décrets, décider du budget, déclarer l'état d'urgence. Il nommera le gouvernement, les vice-présidents, les hauts fonctionnaires, la moitié des juges de la Cour constitutionnelle, l'autre moitié étant nommée par le Parlement, lequel reste dominé par sa formation alliée aux nationalistes.
Recep Tayyip Erdogan va donc endosser ses habits de président pour un nouveau mandat de cinq ans. Pas un instant au cours de la journée du 24  juin, l'homme n'a douté de son succès, prédisant " une révolution démocratique " alors qu'il glissait son bulletin dans l'urne du bureau de vote du quartier de Kisikli, sur la rive asiatique d'Istanbul, où il a sa résidence.
" J'ai opté pour la stabilité "Sa victoire dès le premier tour de la présidentielle contredit toutes les prévisions des instituts de sondage, ruine les espoirs de l'opposition, tranche avec les résultats du référendum d'avril  2017, quand les grandes villes du pays, Istanbul, Ankara, Izmir, s'étaient prononcées contre son projet d'hyperprésidence.
Les résultats du double scrutin de dimanche bousculent les certitudes. Le CHP, dont le candidat, Muharrem Ince, a fait une campagne particulièrement remarquée, est en recul de 7  % par rapport au score qui fut le sien lors des élections législatives de novembre  2015. Deux millions de personnes avaient assisté au meeting de Muharrem Ince, le 21  juin à -Izmir, 52  % des électeurs de la région lui ont donné leurs voix pour la présidentielle. Toutefois, le CHP n'obtient que 42  % des voix au niveau régional dans le cadre des législatives.
Autre énigme, le MHP nationaliste, allié à l'AKP, a recueilli 11  % des voix sans avoir mené campagne. Son score est le même que celui réalisé aux législatives de novembre  2015 alors qu'entre-temps le parti a subi un schisme, quand Meral Aksener, une égérie de la droite nationaliste, a fait défection pour créer son propre parti (Le Bon Parti) à l'automne 2017, entraînant avec elle une bonne partie de la base.
" J'ai opté pour la stabilité ", explique Ali Bulut, un commerçant du quartier populaire de Yenimahalle à Ankara, qui a donné sa voix au président sortant, convaincu que " lui seul pourra nous sortir du mauvais pas économique dans lequel nous sommes plongés ". Endetté auprès des banques, ce père de quatre enfants craignait d'avoir tout à perdre en cas de changement. Il croit à la poursuite du miracle économique mené tambour battant par l'AKP au début de son règne tout en s'inquiétant de la récession qui s'annonce. Pour finir, Ali Bulut est, comme beaucoup d'électeurs favorables à M. Erdogan, sensible à l'argument d'une " Turquie forte ", dont le dirigeant " a l'aplomb nécessaire pour tenir les ennemis du pays en respect ".
Marie Jégo


26 juin 2018

" La lame de fond nationaliste ne cesse de prendre de l'ampleur "

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Éditorialiste de Cumhuriyet, quotidien de centre gauche et une des dernières voix indépendante en Turquie, Kadri Gürsel avait été arrêté en octobre  2016 avec dix autres responsables du journal et condamné à deux ans et demi de prison. Il est l'auteur de Turquie année zéro (Cerf, 2016).


Comment expliquez-vous la réélection de Recep Tayyip Erdogan dès le premier tour, et de la majorité dont disposent son parti et ses alliés à l'Assemblée ?

Le score électoral du Parti de la justice et du développement (AKP), qui avait remporté 49  % des voix aux élections de novembre  2015, est en nette baisse – 42 %, comme l'avaient prévu les sondages – mais la surprise de ce scrutin a été le succès de son allié du Parti d'action nationaliste (MHP), qui pèse 10  % et récupère les voix des déçus du parti du parti au pouvoir depuis 2002. La victoire d'Erdogan s'explique avant tout par cette lame de fond nationaliste qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Quelque 70  % des Turcs votent pour un parti nationaliste, ou ultranationaliste, si l'on additionne aux voix de l'AKP et du MHP, celles recueillis par les néonationalistes de Meral Aksener, qui avait fait scission du MHP et rejoint l'opposition.


Quelles en sont les raisons ?

Il y a un aspect paradoxal que l'on ne peut expliquer seulement par le contexte régional et les clivages internes, notamment sur la question kurde, attisés par -Recep Tayyip Erdogan. Selon toutes les enquêtes, les principales préoccupations des électeurs turcs portent sur la dégradation de l'économie, l'inflation, la montée du chômage, le dévissage de la monnaie et non pas sur les questions sécuritaires. Les résultats d'Erdogan n'en restent pas moins globalement équivalents à ceux de sa première élection à la présidence au suffrage universel en août  2014, et lors du référendum sur le régime présidentiel d'avril  2017. Mais ces élections, ni libres, ni équitables, menées dans un pays soumis à l'état d'urgence, ont été les moins démocratiques depuis l'entrée en vigueur d'un vrai multipartisme au début des années 1950.


Erdogan a désormais tous les pouvoirs…

Il les avait déjà de facto, même si les dispositions de la nouvelle Constitution instaurant un régime hyperprésidentiel entrent, pour la plupart, seulement maintenant en vigueur. La Constitution lui permet une gestion arbitraire du pays, car il n'y a aucune institution à même de garantir un minimum d'équilibre des pouvoirs.


La répression va-t-elle encore se durcir ?

Cela dépend des réactions de la société civile. Jusqu'ici, elle a résisté, comme on l'a vu notamment pendant la campagne électorale, en se regroupant dans d'immenses meetings pour montrer sa souffrance et son impatience. Recep Tayyip Erdogan va continuer à souffler la haine et à jouer sur les peurs, mais il reste cette situation de fait : son pouvoir sans partage est rejeté par près d'un Turc sur deux. Il est affaibli politiquement, et il a besoin du MHP au Parlement, ce qui exclut toute initiative pour trouver une solution politique à la question kurde. En politique étrangère, y compris sur un dossier crucial comme la Syrie, la Turquie est comme un bateau ivre naviguant au gré des courants contraires. La société turque n'a pas dit son dernier mot.
propos recueillis par Marc Semo
© Le Monde



26 juin 2018

Un succès mais peu d'espoir pour les Kurdes

Avec 11,62 % des voix, le mouvement HDP parvient à maintenir sa présence au Parlement d'Ankara

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LE CONTEXTE
pleins pouvoirs
Une réforme constitutionnelle adoptée par référendum en avril 2017 confère au président turc l'essentiel des pouvoirs exécutifs et une mainmise sur le législatif et le judiciaire. Prétendant s'inspirer des régimes présidentiels à l'américaine ou à la française, elle a instauré un régime hyperprésidentiel, sans équivalent dans un pays démocratique.
Selon la réforme, qui doit achever d'entrer en vigueur après la réelection de M. Erdogan, le poste de premier ministre disparaît et le chef de l'Etat, élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une fois, nomme lui-même ministres et vice-présidents. Il désigne également douze des quinze membres de la Cour constitutionnelle et six des treize membres du Haut Conseil des juges et procureurs. Les prérogatives du Parlement sont considérablement réduites : le président décide seul de l'instauration de l'état d'urgence – en vigueur depuis l'été 2016 –, il dispose d'un droit de veto et peut gouverner par décret.
ADiyarbakir, les partisans du mouvement kurde ont relevé la tête. Crié leur joie. Repris leurs rues. Avec 11,62  % des voix, ils enverront au Parlement d'Ankara 68 parlementaires pour leur formation politique, le Parti démocratique des peuples (HDP). Cela se fête. Sous les détonations assourdissantes des pétards, des feux d'artifice et des tirs de joie, dans les trilles de klaxons lancées le long des avenues, à travers des chants de lutte dont les refrains sont connus de tous, une foule a pris forme pour quelques heures.
Des mères de famille aux voiles fleuris entourées de grappes d'enfants y croisent une jeunesse élégante et libre. Des groupes d'adolescents sortis de leurs quartiers populaires pris à crier plus fort les uns que les autres croisent en bordées enthousiastes des patriarches en chemisette, yeux plissés et sourires calmes sous leurs moustaches grises. A un croisement, trois vielles dames assises sur un muret entonnent un chant de la guérilla, en s'accompagnant au tambour. On se sourit sans se connaître, en faisant le V de la victoire.
Pourtant, au même moment, Recep Tayyip Erdogan, que nombre d'entre eux ont pris l'habitude de traiter de " dictateur ",proclame depuis la capitale sa victoire à l'élection présidentielle. " Peu importe ce qui se passe à Ankara ! Peu importe qu'Erdogan reste au pouvoir ! Ce soir c'est notre victoire ! Le moment de dire qu'on existe ", s'exclame Remzi Aydin, 32 ans, assis sur le toit d'une voiture, au milieu d'une foule compacte où l'on répète en chœur des slogans à la gloire du HDP. Et tant pis si Selahattin Demirtas, le candidat du parti à la présidentielle n'a obtenu que 8,3  % des suffrages.
Le HDP a préservé sa place sur l'échiquier politique turc, où ses représentants pourront continuer de faire entendre une voix kurde et de gauche, en dépassant le seuil des 10  % à l'échelle nationale aux législatives – en deçà duquel les votes de ses électeurs n'auraient pas été pris en compte. En obtenant une large majorité dans onze provinces du Sud-Est, il a démontré, malgréla reprise en main de la région par l'Etat depuis deux ans, sa capacité à dessiner une zone -d'influence dans cette région de Turquie où les rapports de force politiques ne sont pas les mêmes qu'ailleurs. " Cela fait trois ans que nous sommes écrasés par l'Etat. Aujourd'hui, pour la première fois depuis longtemps, on peut fêter quelque chose… ", admet Ihsan -Akcan, vendeur de véhicules d'occasion, venu fêter la victoire en se joignant à la foule qui s'est réunie à proximité du siège du HDP à Diyarbakir. Depuis le succès historique des élections de juin  2015, à l'issue desquelles le mouvement kurde est entré pour la première fois au Parlement d'Ankara en tant que parti constitué, il a traversé une succession de désastres.
Fin du processus de paixA l'été 2015, une série d'insurrections urbaines est déclenchée par le Parti des travailleurs du -Kurdistan (PKK) en guerre contre l'Etat turc depuis 1984, mettant fin à un processus de paix lancé deux ans auparavant. Matées dans le sang par les forces de sécurité, elles ouvrent la voix à un contrôle radical de la région par Ankara. La répressions'abat sur la branche civile du mouvement du HDP et de ses satellites. Le parti prokurde perd le contrôle de municipalités conquises par les urnes et des moyens matériels qui leur étaient associés. " Après ces années de souffrance, les Kurdes ont pris la première occasion venue de s'exprimer dans leurs rues. Mais le vrai -enseignement de ce soir c'est que tout ça va continuer ", regrette Ahmet Sen, 42 ans. M.  Sen est le maire d'un quartier qui n'existe plus, ravagé par les combats qui ont fait rage dans le centre historique de Diyarbakir entre le PKK et les forces turques. Ses ruines, rasées une fois l'insurrection vaincue, ont laissé place à un vaste terrain vague interdit d'accès. " La situation va empirer pour les Kurdes puisque c'est cette alliance entre l'AKP et le MHP qui reste au pouvoir. Ce soir, on peut se réjouir d'avoir passé le seuil électoral mais demain… "
Sous les fenêtres du siège du HDP, les partisans du mouvement kurde ne veulent pas renoncer à leur fête. " Vive le Président Apo ! ", reprennent-ils en chœur en scandant le diminutif d'Abdullah -Öcalan, le leader historique de la guérilla kurde, emprisonné sur une île au large d'Istanbul. Le bruit des vivats, des slogans, des pétards, des chants de guerre remontent le long des murs, entrent par les fenêtres dans des pièces -éclairées par des lumières blafardes et ou règne, par contraste, une atmosphère lugubre.
Les traits des cadres du HDP sont tirés, leurs yeux rivés vers la télévision qui affiche les derniers résultats. La fumée des cigarettes stagne dans le bureau du chef de la branche locale du parti. Le thé refroidit au fond des verres. Personne n'a l'esprit à la fête. La joie du dehors semble susciter une gêne. " Nos électeurs se réjouissent. Mais les politiques savent qu'il n'y a rien de bon à attendre du futur. La pression contre les Kurdes va s'accroître à l'intérieur et à l'extérieur de la Turquie ", regrette, amer, un membre du mouvement.
" Au moins nous avons pu réorganiser nos relations avec la société ", retient Garo Paylan, membre HDP au Parlement, élu dimanche à Diyarbakir. Pour ce député d'origine arménienne aux intonations calmes : " Les politiques répressives et nationalistes que l'alliance de l'AKP - le parti islamo-conservateur - avec le MHP - le parti d'action nationaliste - a déjà produites ne pourront que s'accentuer. La voix que les gens du Sud-Est ont fait entendre ce soir ne sera pas respectée. " A l'extérieur, par la fenêtre ouverte et pour quelques heures, on veut continuer à se faire entendre pourtant. Avant que Diyarbakir ne plonge pour de bon dans la nuit.
Allan Kaval
© Le Monde



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