Huit heures dans un restaurant cossu de Madrid. C'est là que Mariano Rajoy a passé l'après-midi et une partie de la soirée, jeudi 31 mai, pendant que le Parlement espagnol débattait de la motion de défiance que le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSŒ) avait déposée contre lui. Le chef du gouvernement -espagnol a compris, au fil de la journée, que son sort basculait et a fui une session sans issue pour lui. Le conservateur, au pouvoir depuis 2011, devait, vendredi 1er juin, céder son poste au socialiste Pedro Sanchez.
Une ample et hétéroclite majorité parlementaire, allant des indépendantistes catalans aux nationalistes basques en passant par le parti de la gauche radicale, Podemos, devait en effet, lors du vote, soutenir Pedro Sanchez pour mieux censurer Mariano Rajoy. Une question d'" hygiène démocratique ", selon les députés, qui fait suite à la condam-nation du Parti populaire (PP), jeudi 24 mai, à rembourser 250 000 euros en tant que bénéficiaire d'un vaste réseau de -corruption
dans le cadre de l'affaire Gürtel.
Jeudi, en début de matinée, Mariano Rajoy semblait avoir encore l'espoir de résister. Sur un ton sarcastique, il a dénoncé la tentative de Pedro Sanchez de vouloir
" prendre le pouvoir à tout prix ".
" Il ne gagnera jamais les élections ", a-t-il asséné. Le chef du gouvernement a rappelé que le verdict
" ne contenait aucune condamnation pénale contre le PP ", et mentionné les cas de corruption qui touchent aussi le PSŒ.
Chute impensable il y a dix joursM. Rajoy a mis en garde le dirigeant socialiste contre
" l'instabilité politique et économique " et le soutien des formations indépendantistes. Mais, au fil des heures, sa verve s'est éteinte, son ton est devenu monotone, et les visages défaits de ses ministres et des députés de la majorité
trahissaient la crainte de sa chute. Lorsque l'heure de la pause-déjeuner a sonné, il en a profité pour quitter l'hémicycle et ne plus revenir de la journée.
Si elle se confirme, la chute de Mariano Rajoy était encore impensable voici moins de dix jours. Mercredi 23 mai au soir, le pouce levé en signe de victoire, il avait d'ailleurs quitté le Parlement avec le sentiment d'avoir franchi le dernier obstacle d'une législature compliquée, marquée par le défi indépendantiste catalan et soumise aux difficultés de tout gouvernement minoritaire tenu de renouveler au coup par coup de fragiles soutiens. Ce jour-là, il venait, avec six mois de retard, de faire voter le projet de loi budgétaire 2018 par le parti libéral Ciudadanos et le parti basque, le PNV.
Mais le dirigeant, connu pour sa résilience à toute épreuve, n'avait pas anticipé l'onde de choc suscitée par le verdict de l'Audience nationale. Encore moins la décision de Pedro Sanchez de saisir cette opportunité inespérée pour le PSŒ, en troisième position dans les sondages, de déposer une motion de censure pour lui ravir le pouvoir. En Espagne, les motions de défiance sont d'autant plus difficiles à gagner qu'elles sont constructives : elles ont besoin, pour aboutir, que la majorité absolue des députés (176) votent pour un chef de gouvernement alternatif.
Pedro Sanchez, le miraculé de la politique espagnole, était donc, vendredi matin, en position de prendre sa revanche. Et ce après avoir survécu à une double défaite électorale, lors des scrutins de 2015 et 2016, avec les pires résultats du PSŒ depuis le retour de la démocratie en 1977. Fin 2016, il avait été poussé à la démission par son propre parti. Il avait fini par reprendre la tête de sa formation de manière inespérée, en 2017, grâce au soutien des militants lors de primaires internes.
Jeudi, le tenace secrétaire général socialiste a obtenu l'engagement de la majorité de la Chambre de le nommer nouveau président du gouvernement espagnol. Cependant, avec seulement 84 des 350 députés, gouverner s'annonce ardu pour les socialistes. Comme le lui ont rappelé tous les partis qui le soutiennent, leur vote en sa faveur est avant tout dirigé contre Mariano Rajoy. Et leurs exigences, bien qu'elles n'aient pas été présentées comme des conditions préalables à leur oui, risquent de mettre rapidement à l'épreuve le Parti socialiste.
Ainsi, la coalition de gauche radicale Unidos Podemos l'a-t-elle assuré du soutien de ses 67 députés tout en lui suggérant de lui faire une place dans son gouvernement.
" Soyez responsable et construisez une majorité parlementaireet un dialogue fraternel avec les partis catalans, basques et espagnols, lui a demandé Pablo Iglesias.
Démontrez que vous pouvez avoir un gouvernement plus fort. Avec 84 députés, on ne peut pas gouverner. " Ce à quoi Pedro Sanchez a répondu que
" la législature est terminée. Ne trompons ni les citoyens ni nous-mêmes. La feuille de route est la convocation d'élections ".
" Gouvernement Frankenstein "De son côté, Pedro Sanchez s'est gardé de dérouler un véritable programme de gouvernement, bien que rien ne l'empêche de rester au pouvoir jusqu'en 2020. Il s'est fixé comme objectif de
" rétablir la stabilité et la normalité " avant de convoquer de nouvelles élections. Il n'a pas dévoilé de date.
Au PNV, jusqu'ici allié à M. Rajoy, il a offert de maintenir le budget en cours d'adoption, très généreux avec le Pays basque.
" Ce n'est pas notre budget, mais nous n'allons pas le retirer (…)
par responsabilité d'Etat ", a-t-il déclaré. Aitor Esteban, le porte-parole du PNV, sous pression car de son vote dépendait la survie politique de M. Rajoy, a reconnu que la décision n'était
" pas simple " ni
" facile ". Mais il a justifié son soutien à Pedro Sanchez en expliquant que l'émotion à la suite du verdict judiciaire dans l'affaire Gürtel
" dépasse la politique ".
Aux indépendantistes catalans, Pedro Sanchez a promis de
" renouer le dialogue " et
de
" retendre les ponts brisés " pour
" résoudre le problème politique " sans se cacher
" derrière les toges " des juges. Il a défendu l'idée que
" l'Espagne est une nation dans laquelle des territoires se sentent aussi nation ", tout en promettant de
" respecter et faire respecter la Constitution ". Le Parti démocrate de Catalogne (PDeCAT) s'est dit
" sceptique " tout en
" saluant les prises de position " de M. Sanchez et en se disant prêt à saisir
" l'opportunité " de la motion. La Gauche républicaine de Catalogne (ERC) a voulu insister sur le fait que son vote
" n'est pas un soutien au PSŒ mais un rejet du PP ".
Seul le président de Ciudadanos, Albert Rivera, a annoncé qu'il voterait contre le dirigeant socialiste, qu'il a accusé de vouloir gouverner
" à côté de ceux qui, comme - le président catalan Quim -
Torra et - l'ancien président catalan Carles -
Puigdemont veulent casser l'Espagne ". Son échange avec Pedro Sanchez a été le plus dur, ce dernier lui reprochant de
" vivre de la confrontation territoriale ".
Face à la chaise vide de Mariano Rajoy, M. Rivera a demandé au premier ministre sortant d'éviter la formation d'un
" gouvernement Frankenstein " et de démissionner pour permettre de nouvelles élections qui donneraient
" la voix au peuple espagnol ". Cependant, la possibilité que Mariano Rajoy démissionne avant la motion de censure a été écartée par la numéro deux du PP, la ministre de la défense, Maria Dolores de Cospedal. Vendredi matin, les débats ont repris avec les deux dernières interventions : du PSŒ et du PP. Mais rien, à moins d'une surprise de dernière minute, ne semblait en mesure d'éviter la chute de Mariano Rajoy.
Sandrine Morel
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire