Sur une petite table, à l'entrée de la halle en briques, quelques exemplaires du dernier numéro de Vorwärts (" En avant "), le journal de la social-démocratie allemande, fondé en 1876. Sur le mur du fond, un immense " Glück auf ! " (" Bon courage ! "), la devise des mineurs, vestige de la grande époque des charbonnages. Klaus ne peut s'empêcher de sourire : " Regarder vers l'avant, trouver du courage, ça tombe bien, c'est pour ça que je suis là aujourd'hui ! "
Agé de 69 ans, cet ancien ouvrier métallurgiste encarté au Parti social-démocrate (SPD)
" depuis Helmut Schmidt ", à la fin des années 1970, a perdu depuis longtemps le goût des réunions militantes. Ce mercredi 21 février, il a donc forcé sa nature. En apprenant que Lars Klingbeil, le secrétaire général du parti, venait animer une réunion à Bottrop (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), une ville du bassin industriel de la Ruhr située à une dizaine de kilomètres de chez lui, il s'est décidé à faire un effort.
" Le moment est trop important, et je veux être sûr de voter comme il faut ", -explique-t-il.
Que faire ? Comme l'ensemble des 463 723 adhérents du SPD, Klaus a reçu dans sa boîte aux lettres, quelques jours plus tôt, un petit bulletin de vote. Comme eux, il a jusqu'au vendredi 2 mars pour le renvoyer au siège du parti, à Berlin, après avoir coché " oui " ou " non " sous la question :
" Le SPD doit-il approuver le “contrat de coalition” -négocié avec l'Union chrétienne-démocrate (CDU) et l'Union chrétienne-sociale (CSU) en février 2018 ? " Une question à laquelle, comme beaucoup, il ne trouve aucune -réponse évidente.
Une heure et demie plus tard, il y verra un peu plus clair. S'il est resté silencieux, d'autres, parmi la soixantaine de participants – une majorité d'hommes de plus de 60 ans –, ont posé des questions à sa place.
" Vous dites que vous allez créer 8 000 nouveaux postes dans la santé, mais je n'ai pas compris comment ils seront financés ", s'est inquiétée une dame, qui assure avoir bien cherché dans les 177 pages du " contrat de coalition ".
" Je n'ai rien trouvé sur la façon dont vous entendez lutter contre la pauvreté des enfants. C'est un vrai fléau, ici, et je ne comprends pas que le SPD n'en fasse pas sa priorité ", s'est indignée une autre.
" Vous promettez un “nouvel élan” pour l'Europe. Moi qui ai connu la guerre, je trouve ça très bien. Mais je n'arrive pas à savoir ce que vous voulez faire concrètement. S'il vous plaît, donnez-nous des raisons de voter encore SPD ! ", s'est même emporté un homme, les larmes aux yeux.
En face, le secrétaire général du parti ne s'est pas démonté. Face aux sceptiques, il a déroulé un argumentaire bien ficelé qui consiste à rappeler que l'accord scellé avec les conservateurs est forcément imparfait, comme tout compromis, mais que le SPD n'a pas à en rougir.
" Quand je regarde cet accord, je peux dire qu'on a sacrément bien négocié pour un parti qui n'a fait que 20,5 % des voix - aux élections législatives du 24 septembre 2017 -
", a plaidé M. Klingbeil.
" Repolitisation du débat "En sortant de la halle de Bottrop, Klaus n'est pas enthousiaste, mais il est presque convain-cu.
" Il n'a pas complètement tort. Vu l'état dans lequel on est, on a peut-être intérêt à entrer au gouvernement car cela risque de ne plus nous arriver avant longtemps. Et puis, après tout, ce n'est qu'en étant au pouvoir qu'on peut espérer faire un peu bouger les choses… "
Une " grande coalition " entre sociaux-démocrates et conservateurs ? Pendant plus d'un demi-siècle, le gouvernement fédéral n'a connu qu'une expérience de ce type, entre 1966 et 1969. Or, depuis l'élection d'Angela Merkel à la chancellerie, en 2005, ce qui était l'exception est devenu la norme : sauf entre 2009 et 2013, où elle était alliée aux libéraux, la présidente de la CDU n'a gouverné qu'avec les sociaux-démocrates. Ce qu'elle s'apprête à faire pour une troisième législature, si les adhérents du SPD sont une majorité à donner leur feu vert.
Si elle fait désormais partie de la culture politique du pays, pourquoi la perspective d'une nouvelle " grande coalition " (
grosse Koalition, ou GroKo) plonge-t-elle le SPD dans un tel désarroi ? Depuis son bureau de l'université Heinrich-Heine, à Düsseldorf, Ulrich von Alemann constate lui aussi que le débat qui agite le SPD est bien plus vif qu'en 2005 ou en 2013.
" Cette fois, l'émotion est beaucoup plus forte. La colère de ceux qui font campagne contre l'alliance avec les conservateurs, celle des “Jusos” - Jeunes socialistes -
en particulier, me rappelle celle qui s'exprimait contre la première “grande coalition”, en 1966. On sent au SPD –
mais ailleurs aussi –
une forme de repolitisation du débat à laquelle on n'était plus habitué en Allemagne depuis les années 1960 ", observe le professeur de science politique, auteur de plusieurs ouvrages sur les partis politiques allemands. Une " repolitisation " dont l'un des symptômes est l'arrivée de 24 000 nouveaux adhérents au SPD depuis le début de l'année, attirés par la perspective de pouvoir participer à la consultation interne sur la " grande coalition ".
Cette émotion a plusieurs causes. La première est liée à l'érosion du poids électoral du SPD. Aux élections législatives de 2005, malgré la réforme douloureuse du marché du travail entreprise par le chancelier Gerhard Schröder, dénoncée par beaucoup de sociaux-démocrates comme une trahison, le SPD avait recueilli 34,2 % des voix, soit un point de moins seulement que la CDU-CSU. En 2017, après avoir participé à deux " grandes coalitions " avec les conservateurs, il n'a obtenu que 20,5 % des voix, le pire résultat de son histoire, 12,5 points derrière la CDU-CSU. Conclusion : en s'alliant de nouveau à Mme Merkel, le SPD se condamnerait mécaniquement au
" suicide ", martèlent les anti-GroKo, pour qui seul un retour dans l'opposition peut permettre un rebond.
" Je ne partage pas un tel fatalisme. En 1969, Willy Brandt a gagné les élections après trois années de “grande coalition”, et le SPD est ensuite resté au pouvoir pendant treize ans ", rappelle M. von Alemann. Il n'empêche :
" La saignée de ces dernières années est telle qu'il est normal que les sociaux-démocrates aient peur qu'elle soit -définitive ", reconnaît le professeur.
Mais la peur n'est pas l'unique raison de l'immense désarroi que ressentent, ces temps-ci, les adhérents du SPD. La colère y est également pour beaucoup. Un moyen de la comprendre est de se rendre au Parlement régional de Düsseldorf. Là, sur le palier qui mène aux bureaux du groupe SPD, devant une large baie vitrée qui domine le Rhin, une statue d'August Bebel rappelle au visiteur ce que fut ce parti et ce qu'il n'est plus.
Président du SPD pendant vingt ans jusqu'à sa mort, en 1913, c'est lui qui en fit la première force politique d'Allemagne (34,8 % des voix en 1912). Or, s'il y a un lieu où le contraste avec ce glorieux passé est le plus saillant, c'est bien ici, dans cette assemblée que le SPD a dirigée presque sans interruption pendant un demi-siècle avant d'être relégué dans l'opposition lors du scrutin régional de 2017, où il n'a recueilli que 31 % des voix. Un score inimaginable dans ce bastion du monde ouvrier où le SPD a détenu à lui seul la majorité absolue entre 1985 et 1995.
Le traumatisme de cette défaite explique sans doute pourquoi ici, plus qu'ailleurs, la colère de la base s'est récemment exprimée avec une intensité inédite. L'événement déclencheur a été la décision du président du parti, Martin Schulz, annoncée le jour de la signature de l'accord avec les conservateurs, de devenir ministre des affaires étrangères. Dans la puissante fédération de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, qui compte un quart des adhérents du SPD et où se trouve la circonscription de M. Schulz, la décision a été accueillie avec stupéfaction.
" Des centaines de mails et d'appels téléphoniques sont venus de toute la région en quelques heures, raconte Timo Grunden, conseiller du groupe SPD au Parlement régional.
Après les législatives, Schulz avait dit que le SPD retournait dans l'opposition. Il a aussi promis qu'il ne serait jamais ministre de Mme Merkel. Or, quatre mois plus tard, il signe un “
contrat de coalition”
avec la CDU-CSU et annonce son entrée au gouvernement. Ce -virage à 180 degrés a été très mal ressenti. "
Crise historiqueOn connaît la suite. Face au risque de voir le référendum interne sur la " grande coalition " se transformer en vote de colère contre lui, M. Schulz a tiré un trait, au bout de quarante-huit heures, sur ses ambitions ministérielles, avant de quitter la présidence du parti, quatre jours plus tard. Reste que si cette décision a été accueillie avec soulagement par la plupart des militants, chacun sait aussi qu'elle ne règle nullement la crise historique du SPD, laquelle ne saurait être imputée aux seules erreurs commises par M. Schulz pendant ses onze mois à la tête du parti. De cela, Mahmut Özdemir
est convaincu. Elu député de Duisbourg en 2013, à l'âge de 26 ans, ce qui en fit le benjamin du Bundestag, ce fils d'immigrés turcs sait mieux que quiconque à quels défis colossaux est confronté le SPD aujourd'hui.
Siège du groupe sidérurgique ThyssenKrupp, Duisbourg est en effet le type même de ces villes industrielles où la crise économique a fait voler en éclats les sociabilités politiques et ouvrières, symbolisées par l'alliance traditionnelle entre le SPD et le syndicat IG Metall.
" On arrive au bout d'un cycle. Si le SPD veut rebondir, il doit réinventer un nouveau contrat social, fondé sur l'idéal d'égalité mais surtout sur l'exigence de sécurité, qu'il s'agisse de protection sociale ou d'ordre public. Et puis, il faut que nous retissions nos liens avec les jeunes, avec qui le fossé se creuse élection après élection ", explique M. Özdemir, dont l'insistance sur la sécurité se veut une réponse à la forte percée de l'extrême droite dans son fief : aux législatives, le parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) y a recueilli 15,4 % des voix, soit près de 3 points de plus que sa moyenne nationale, et ce dans une circonscription où lui-même a été réélu député avec 35 % des voix mais où le SPD dépassait les 60 % dans les années 1980-1990…
L'AfD. Ces trois lettres résument la détresse actuelle des sociaux-démocrates. Non que ce parti soit la principale cause du déclin du SPD. Les études le montrent : dans les vieilles terres ouvrières, les anciens électeurs SPD se réfugient bien davantage dans l'abstention que dans le vote en faveur de l'extrême droite. Non, l'obsession de l'AfD est ailleurs. Elle réside surtout dans la crainte, nourrie par les dernières enquêtes d'opinion, de voir ce parti talonner voire dépasser le SPD en cas de nouvelles élections.
Membre du SPD depuis la fin des années 1960, ancien professeur d'histoire à l'université de Bochum, une autre ville de la Ruhr, Franzjörg Baumgart a pris connaissance avec stupeur du sondage publié dans le quotidien conservateur
Bild le 19 février, à la veille du début du vote des adhérents du SPD : pour la première fois, l'AfD y était créditée d'un score supérieur à celui des sociaux-démocrates (16 % contre 15,5 %). Est-ce une raison suffisante pour voter " oui " à la " grande coalition " ? M. Baumgart reconnaît que l'argument peut peser. Mais il estime qu'il peut être retourné.
" On nous dit : votez oui pour éviter d'avoir des élections anticipées avec une AfD devant le SPD. Mais la grande coalition, c'est aussi ce qui fait le terreau de l'AfD. Une démocratie a besoin d'alternative claire, or quand les deux grands partis gouvernent ensemble, l'alternative se trouve aux extrêmes ", explique-t-il. Alors ?
" Alors aucune idée. En gros, on a le choix entre la mort lente et la mort immédiate. Entre la peste et le choléra. Or moi, entre les deux, je ne sais pas choisir. "
Thomas Wieder
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