Le silence d'Emmanuel Macron est-il tenable ? S'ils ont dans un premier temps fait preuve de retenue, les opposants au chef de l'Etat pilonnent depuis dimanche la supposée " naïveté " de l'exécutif en matière de terrorisme islamiste, après les attaques de Carcassonne et de -Trèbes (Aude), qui ont coûté la vie à quatre personnes, vendredi 23 mars. " Absence d'action " et " paroles creuses ", accuse Laurent Wauquiez, " désastreux aveuglement ", fustige Marine Le Pen, " forme d'insouciance ",s'inquiète Manuel Valls.
Face à cette offensive, l'exécutif esquive et refuse d'engager le combat, en tout cas pour le moment. A écouter leurs proches, ni Emmanuel Macron ni Edouard Philippe n'ont l'intention de prendre la parole pour répondre aux attaques.
" Les Français n'attendent pas des grands discours mais des actes ", justifie-t-on à Matignon, où l'on met en avant le plan de lutte contre la radicalisation présenté le 23 février, à Lille, par le premier -ministre.
" La République n'a besoin ni de coups de menton ni d'improvisation ", ajoute un conseiller de l'exécutif, qui estime que le chef de file du parti Les Républicains a
- " franchi un cordon sanitaire ".
Il n'empêche, le chef de l'Etat est sur le reculoir. S'il a pris à bras-le-corps l'aspect sécuritaire de l'antiterrorisme, notamment avec l'adoption, en octobre 2017, de la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme (SILT), qui a fait entrer dans le droit commun des dispositions de l'état d'urgence (assignations à résidence, perquisitions administratives, fermeture de lieux de culte), Emmanuel Macron se montre beaucoup plus discret sur la dimension religieuse, tout comme sur la question de la place de l'islam en France et ses liens avec la République.
" C'est un sujet éminemment sensible, qui met immédiatement tout le monde mal à l'aise. C'est un angle mort de la politique, et La République en marche (LRM) n'y fait pas exception ",estime un ministre.
Une " réflexion pas aboutie "L'antienne n'est pas nouvelle. Depuis plusieurs mois, des proches annoncent un grand discours d'Emmanuel Macron sur la laïcité, mais celui-ci est sans cesse repoussé, à tel point que l'Elysée assure aujourd'hui qu'il n'en a jamais été question.
" Le président ne fait pas de discours aussi important sous pression ou sous l'influence de qui que ce soit ", élude-t-on à Matignon. Pour ne pas donner le sentiment de reculer, l'entourage du président fait valoir que le sujet a été évoqué plusieurs fois depuis le début de l'année, lors des vœux aux autorités religieuses, le 4 janvier, puis devant le Conseil représentatif des institutions juives de France, le 7 mars. Devant les premières, M. Macron avait jugé
" indispensable " de mener
" un travail sur la structuration de l'islam de France ", alors que beaucoup s'inquiètent, au sommet de l'Etat, d'une
" prise de pouvoir des islamistes sur l'islam en France ", selon les mots d'un proche de l'Elysée.
" Il faut une stratégie globale de l'Etat, souligne un proche du dossier.
Comment éviter que les ennemis de la démocratie se glissent dans les -angles morts laissés par la démocratie. "
En février, le chef de l'Etat a annoncé une vaste réforme de l'islam de France, attendue d'ici à la fin du premier semestre 2018. Mais, loin de son volontarisme affiché sur les autres fronts de la
" transformation " (économique et sociale), il se montrait très prudent et précisait qu'il avait l'intention de beaucoup consulter.
" Ma méthode pour progresser sur ce sujet, c'est d'avancer touche par touche, avait averti M. Macron, dans le
JDD du 11 février.
Je ne dévoilerai une proposition que quand le travail sera abouti. " De fait, le président multiplie les consultations, ces dernières semaines, avec des intellectuels (Gilles Kepel, Youssef Seddik, -Hakim El Karoui, etc.) ou des représentants du culte. Encore lundi 26 mars, il a reçu à l'Elysée -Delphine Horvilleur, l'une des deux femmes rabbins qui exercent en France, et -Sherin Khankan, la première femme imam du Danemark, qui a fondé une mosquée -réservée aux femmes, à Copenhague.
Pour l'instant, peu de choses ont filtré de ces consultations. En dînant, en juin 2017, avec les représentants du Conseil français du culte musulman, M. Macron avait expliqué qu'il souhaitait mettre fin à l'islam consulaire, soit l'envoi en France d'imams étrangers. D'autres pistes circulaient ces dernières semaines : instauration d'un prélèvement sur le halal pour financer la formation des imams ou possibilité d'un nouveau concordat. Mais plusieurs proches du dossier s'inquiètent du
" retard " pris dans la conception du plan et pointent une
" indétermination " politique des différents acteurs de l'exécutif.
" Ce sont des matières complexes qu'il faut manipuler avec précaution ", plaide-t-on à l'Elysée, reconnaissant que
" la réflexion n'est pas aboutie du tout ".
Signe de ce flottement, la majorité des -députés macronistes se montrent embarrassés sur le sujet. Celui-ci n'a fait l'objet d'aucun débat interne ou réunion depuis le début de la législature. Aucune position de groupe n'a été définie par les troupes présidées par Richard Ferrand. Résultat : chacun mène sa propre réflexion, sans oser l'exprimer ouvertement.
" Dès que cela porte sur des sujets purement idéologiques, on n'est pas à l'aise… Et comme c'est un sujet de clivage potentiel, qui n'est pas dans le projet de Macron, la plupart des collègues n'osent pas ouvrir le débat de peur de faire une bourde ou de créer une polémique interne ", observe un pilier du groupe LRM. Plusieurs députés reconnaissent
" attendre " que M. Macron fixe une ligne claire sur ces sujets, avant de s'y rallier.
" Discours nuancé "Cette gêne était perceptible en novembre 2017, au moment de la polémique entre
Charlie Hebdo et
Mediapart. A l'époque, seul Aurélien Taché, député (LRM) du Val-d'Oise, avait pris position dans le groupe, en appelant la majorité à
" reprendre la bataille culturelle " dans un entretien au
Monde." La -République en marche doit s'emparer des thèmes de la laïcité et de l'islam pour incarner une vision politique. Il y a besoin que le camp progressiste puisse défendre son projet d'une société ouverte et qu'il en fasse une force ", -déclarait-il notamment, en condamnant l'
" hystérisation " du débat par Manuel Valls.
" Emmanuel Macron et le gouvernement doivent porter un discours construit et nuancé sur le sujet pour ne pas laisser le champ libre aux extrêmes et à - Laurent -
-Wauquiez, pour qui c'est uniquement un problème identitaire, estime un ministre de poids.
Il y a entre 4 et 6 millions de musulmans en France, donc il faut absolument en parler. "
Fin décembre, une députée du groupe -s'inquiétait des effets possibles de cette omerta.
" On a un projet commun et des valeurs, mais il y a des sujets sur lesquels on n'est pas totalement mûrs. C'est particulièrement le cas sur la laïcité, un sujet dont on ne parle pas ", regrettait-elle, avant de se projeter :
" Il nous faut pourtant définir une position de groupe sur ce sujet car, tant qu'il n'y a pas d'attentat, ça va. Mais le jour où il y en aura un et qu'on devra aller sur les plateaux pour -s'exprimer, cela sonnera faux. "
Alexandre Lemarié, Cédric Pietralunga, et Solenn de Royer
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