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vendredi 2 mars 2018

" La présidence et Poutine ne font qu'un "


2 mars 2018

" La présidence et Poutine ne font qu'un "

A Vladimir, les électeurs, parfois résignés, s'apprêtent à donner au président russe un quatrième mandat

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Le chauffeur de taxi ne sait pas où se trouve le QG de campagne de Vladimir Poutine. Peu lui chaut d'ailleurs. " Je vais voter pour lui, je ne vois personne d'autre ", confie Andreï, le dos voûté sur son volant. " Quoique sa politique ne me plaise pas vraiment, poursuit-il. Il devrait être plus dur sur la corruption, mais sa politique étrangère, en revanche, ça va. De toute façon, dans ma tête, j'associe la présidence avec Poutine, pour moi ils ne font qu'un. "
A quelque 200 kilomètres à l'est de Moscou, la ville de Vladimir s'apprête à élire son président, ou plutôt à le réélire, car ici il ne fait aucun doute que Vladimir Poutine, au pouvoir depuis dix-huit ans et qui devait prononcer son discours à la nation jeudi 1er  mars, rempilera pour un quatrième mandat jusqu'en  2024. A trois semaines de l'élection du 18 mars, c'est un quasi non-événement dans cette cité de province davantage préoccupée par son quotidien. En ce moment, par exemple, il s'agit plutôt d'attaquer à la pelle les stalactites menaçantes qui se sont formées sur le bord des toits.
La voiture s'arrête rue Gorki, devant l'ancienne maison des syndicats, aujourd'hui occupée par des sociétés privées dont les noms s'alignent à l'entrée. Toujours aucune indication sur le local de campagne. Il faut grimper au 2e étage pour trouver une pièce, deux bureaux, un téléphone, un ordinateur, quelques chaises et des photos, nombreuses, du chef du Kremlin, jeune. L'ensemble est sommaire : le candidat Poutine mène sous l'étiquette " indépendant " une campagne a minima, sans parti, sans même une apparition récente dans ses clips TV.
" C'est un président actif, il ne peut pas tout laisser tomber ", justifie Dmitri Joutchenko. A 31  ans, ce jeune père de famille, employé dans la compagnie régionale d'électricité, fait partie des volontaires du QG de Vladimir Poutine, avec la foi des convaincus. " Il a une telle popularité que sa participation à un débat donnerait des points à ses concurrents ", affirme-t-il. De toute façon, à Vladimir, personne à ce jour, à part Ksenia Sobtchak, candidate libérale, n'est venu voir les habitants du cru.
Dans le local des pro-Poutine, on reçoit plutôt les doléances de citoyens venus soumettre quelques suggestions pour améliorer l'ordinaire. Justement, un homme d'une soixantaine d'années vient plaider pour l'installation d'escaliers mécaniques à la gare. C'est pénible, explique-t-il, de devoir trimballer ses bagages à bout de bras, et puis ce n'est pas à la hauteur d'une ville comme Vladimir, qui fait partie de l'Anneau d'or, une région fréquentée l'été par les touristes pour son riche patrimoine médiéval. Sa requête ira rejoindre une base de données centralisée.
" Nous n'avons pas le choix "Deux paliers plus haut, dans une autre pièce décorée d'affiches " Vladimir pour Vladimir ", on prend le thé avec un vétéran de la guerre d'Afghanistan. En uniforme bardé de médailles, Alexandre Jabine raconte son expérience à une poignée de jeunes." J'étais lieutenant chef, j'avais 27 ans et je suis rentré en URSS parmi les derniers, le 15  février 1989, avec mon unité. Les gardes-frontières vérifiaient qu'on n'emmenait pas nos armes. On ne savait pas quoi en faire, alors on les enterrait. " Dans cette guerre, Vladimir et sa région ont perdu 78 hommes. Le vétéran promet qu'il y aura bientôt des plaques commémoratives avec leurs noms.
Son discours sur " le patriotisme et l'amour de la patrie toujours nécessaires, car nous avons beaucoup d'ennemis ", permet à Dmitri Joutchenko d'enchaîner sur l'intervention militaire actuelle en Syrie. " Nous défendons nos intérêts, sinon l' - organisation - Etat islamique serait déjà là, affirme-t-il. Regardez les attentats aux Etats-Unis, et ce qu'on voit en Europe avec les réfugiés. Nous, on prend le problème à la racine. " Ici comme ailleurs, la Russie de Poutine ignore les attaques terroristes sur son territoire, comme la fusillade du 15  février revendiquée par le groupe djihadiste au Daghestan, dans le Caucase russe, à la sortie d'une messe orthodoxe.
Pour son premier vote, Lada, 19 ans, cochera sans hésiter le nom de Poutine sur son bulletin. La jeune fille diaphane aux longs cheveux blonds n'a jamais connu que le chef du Kremlin au pouvoir : " C'est long ? Mais puisque le pays se développe… " Sur le chemin qui le ramène à la maison après son travail, Iouri, la quarantaine, employé dans la construction, est plus explicite : " Je vais voter pour Poutine parce que le pays est stable, ce n'est pas comme en Ukraine "" Peut-être, poursuit-il après une courte hésitation, s'il y avait un ou deux leadeurs forts que l'on aurait pu comparer à Poutine. Mais l'opposition est trop faible. Nous n'avons pas le choix. "
Les électeurs de Poutine se recrutent dans toutes les catégories de la population, dans tous les âges. Les uns sont convaincus, les autres résignés. Mais tous avancent les mêmes arguments matraqués par les chaînes de télévision publiques : stabilité, défense de la patrie, rappel des années 1990 synonyme de chaos après la chute de l'URSS. " Ils ont peur du changement, relève tristement Kirill Ichoutine, 33 ans. Bien sûr, il y avait des bandits dans les années 1990, mais ils existent toujours, et à cette époque, un gamin n'en attaquait pas d'autres dans une école avec un couteau - agression commise à Perm, dans l'Oural, le 15  janvier - . "
Ce militant depuis une dizaine d'années dans l'association indépendante Golos, spécialisée dans la surveillance des élections, a fini par rejoindre les rangs de l'opposant Alexeï Navalny. Ecarté de la compétition, le principal adversaire du Kremlin appelle au boycottage de l'élection. Dans son QG à Vladimir, toujours ouvert dans le centre, ses partisans mènent désormais une autre campagne, pour la " grève des électeurs ". Leur cible : les quelque 275 000 votants potentiels de la ville, 1  million dans toute la région.
Affalé sur une chaise dans le local, Kirill Nikolenko, 29 ans, historien de formation, l'avoue, il n'a pas trop le moral. " Poutine est majoritaire car beaucoup croient à la stabilité, c'est quelque chose de très importanEn fait, chacun s'occupe de survivre dans son coin. "
Alexeï Navalny est bien venu ici, en novembre 2017, attirant la foule depuis une estrade montée dans un parc. Mais la seule bataille qui reste à ses adeptes, c'est celle de la participation et sur ce terrain-là aussi, les pro-Poutine battent le rappel. D'habitude, il est vrai, la région de Vladimir se distingue par un taux de participation particulièrement faible, 15 % à 20 % en dessous de la moyenne nationale. Convaincre les récalcitrants, c'est tout l'enjeu du scrutin.
Au café La Cuisine de la grand-mère de New York, Natalia, 19 ans, ne se résout pourtant pas à aller voter, même pour une première fois. " A quoi bon ? Les jeux sont faits. "L'étudiante rêve plutôt d'aller s'installer à Saint-Pétersbourg pour travailler dans le design, mais, en attendant, elle doit joindre les deux bouts comme serveuse, douze heures d'affilée un jour sur deux, pour 18 000 roubles (260  euros). Que ce soit en famille ou entre amis, " on ne discute pas du 18  mars ", assure-t-elle. Voilà au moins un point commun avec les électeurs de Poutine.
Isabelle Mandraud
© Le Monde

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