Translate

vendredi 2 mars 2018

A Fallouja, les soufis veulent être une alternative au salafisme


2 mars 2018

A Fallouja, les soufis veulent être une alternative au salafisme

Dans un ancien bastion djihadiste de l'ouest de l'Irak, une confrérie proche des autorités veut reprendre pied après la défaite de l'EI

agrandir la taille du texte
diminuer la taille du texte
imprimer cet article
LES DATES
2004
Instable depuis l'invasion américaine de l'Irak, en 2003, Fallouja est le théâtre d'intenses combats entre les forces d'occupation qui assiègent le ville à deux reprises et des insurgés sunnites bénéficiant d'un encrage solide au sein de la population. L'insurrection sunnite est bientôt dominée par les djihadistes.
2014
L'organisation Etat islamique (EI), héritière de l'insurrection, prend le contrôle de Fallouja, restée rétive à l'autorité de -Bagdad depuis 2004. Les forces de sécurités irakiennes en sont chassées dès le mois de janvier dans le contexte d'un -mouvement de protestation sunnite.
2016
L'armée irakienne et des milices chiites reprennent Fallouja avec le soutien de la coalition internationale contre l'EI. La chute du bastion djihadiste annonce l'effondrement du " califat ", effectif un an plus tard.
Qassem Abdali désigne l'affiche avec le thème de discussion du jour. Le formateur invite la vingtaine de participants à l'atelier, des hommes de 20 à 50 ans, à proposer leurs idées pour lutter contre " le virus du confessionnalisme et de l'extrémisme ". L'éducation ? L'emploi ? L'exclusion des femmes ? Chacun a son idée sur les causes du mal qui ronge Fallouja, et l'Irak, depuis l'invasion américaine de 2003. Après s'être illustrée dans la résistance aux Américains, cette ville de la province sunnite de l'Anbar, dans l'ouest de l'Irak, est devenue, d'Al-Qaida à l'organisation Etat islamique (EI), un bastion djihadiste.
Depuis la libération de Fallouja en 2016 des mains de l'EI, le " Conseil des cheikhs Al-Mohammedi " est parti à la reconquête des cœurs et des esprits. Son président, le sayyed Abdelkader Al-Aloussi, qui a pris la suite de son père à la tête de la confrérie soufie de tradition chaféite, fondée à Fallouja dans les années 1950, juge le moment " propice " pour " réenraciner la culture locale ". Pour le quinquagénaire, vêtu d'une toge en satin bleue et d'un turban vert, " les gens sont plus disposés à accepter le discours soufi de tolérance, même s'il existe encore des personnes sous influence salafiste ".
Créé en  2007 en réponse à la guerre civile, qui a mis dos à dos les communautés sunnite et chiite d'Irak, le Conseil a eu beaucoup de mal à imposer son corpus de textes épurés de références extrémistes et haineuses. " De 2003 à 2014, on n'était pas vraiment libres de pratiquer notre “voie”, car les mosquées de la ville étaient contrôlées par des imams wahhabites et des hommes politiques qui ne voyaient pas nos activités d'un bon œil ", raconte Ibrahim Al-Alboussi, le frère du sayyed, énumérant les tentatives d'assassinats qui les ont visés.
Leur ennemi déclaré est le salafisme. Imposé à Fallouja dès les années 1990 avec l'expansion du wahhabisme saoudien, ce courant intégriste a balayé des siècles de tradition soufie dans la ville et préparé les esprits à l'idéologie rigoriste imposée par les djihadistes. Le Conseil veut aussi empêcher le retour au pouvoir du Parti islamique, lié au courant des Frères musulmans, aujourd'hui en désaffection au sein de la population pour sa gestion de la ville et de la province jusqu'à 2014. " Le Parti islamique est responsable de l'arrivée des salafistes. Il utilise l'islam à des fins politiques et veut diviser l'Irak. Notre projet peut contrer ses ambitions de contrôleavec un nouveau discours et de nouveaux visages ", assure le sayyed Aloussi.
Ce programme vaut au Conseil des cheikhs Al-Mohammedi de nombreux détracteurs à Fallouja, au sein du Parti islamique comme des élites locales, qui perçoivent ses membres comme des obligés des partis chiites. " L'apparition du Conseil sert l'agenda des autorités chiites pour diviser le front sunnite. La proximité du sayyed Aloussi avec la Mobilisation populaire - MP, une force paramilitaire composée en majorité de volontaires chiites - signifie qu'ils sont proches de l'Iran, ce qui les rend peu crédibles aux yeux de la population. Mais ils utilisent ces liens pour trouver du travail aux jeunes dans les forces de sécurité ", critique Abdelkader Al-Joumaili, un homme politique local qui se présente comme laïc.
Le sayyed Aloussi ne nie aucunement ses liens avec la marjaya (le clergé) chiite, ni même avec la MP, tissés lors de son exil à Haditha, une ville à 160 kilomètres plus au nord sur l'Euphrate. Lorsque l'organisation Etat islamique (EI) s'est emparée de Fallouja en janvier  2014, les cheikhs du mouvement et leurs familles s'y sont réfugiés, bientôt encerclés par les djihadistes. " La Mobilisation populaire nous a fourni les armes et les munitions pour combattre. Des combattants du sud - chiite - de l'Irak se sont battus à nos côtés. Ils sont devenus nos frères de sang ", assure le sayyed Aloussi. Désormais intégrés à la MP, ses hommes se déplacent dans des véhicules frappés de son logo et clament à chaque barrage de sécurité leur proximité avec le chef de la MP et proche de l'Iran, Abou Mahdi Al-Mohandes.
Ateliers théologiquesLe Conseil a installé ses bureaux dans le quartier d'Al-Jolan, l'un des plus anciens et des plus populaires de la ville, au contact des communautés les plus défavorisées. Plutôt que de développer un programme de " déradicalisation " limité à quelques séances par mois fréquentés par une élite éduquée, le mouvement multiplie avec son association Al-Racheed les ateliers théologiques, les activités culturelles et sportives, notamment à destination des femmes et des jeunes. Le sayyed Al-Aloussi a ouvert une école secondaire religieuse. Mais sa véritable priorité est le contrôle des mosquées de cette ville très pieuse. Le Conseil des cheikhs Al-Mohammedi a réussi à intégrer la commission qui nomme les imams et gère les mosquées de Fallouja – 33 dans la ville, 318 dans la sous-préfecture." Nos imams sont présents dans deux tiers des mosquées ", assure Ibrahim Al-Aloussi.
Al'approche des élections législatives et provinciales du 12  mai, les soufis se défendent de toute ambition politique. " Nous pourrions soutenir des candidats individuels s'ils sont en compatibles avec nos idées ", précise le sayyed Aloussi : l'unité de l'Irak, le combat contre le sectarisme et la corruption et la cœxistence pacifique. Le mouvement soufi cherche à présent à s'étendre au-delà de Fallouja. " Des pas ont été faits pour ouvrir des branches dans les villes de Khaldiyyé et Ramadi dans l'Anbar, et dans les provinces de Salahaddin et Ninive - la province de Mossoul - , indique le cheikh Mohamed Al-Nouri, qui dirige leur bureau de Bagdad. Le gouvernement nous aide sur le plan moral à étendre nos efforts de réconciliation et notre culture de tolérance. Mais pas sur le plan matériel. La communauté internationale devrait soutenir nos efforts. "
Hélène Sallon
© Le Monde

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire