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dimanche 30 septembre 2018

Après Irma, la difficile convalescence de Saint-Martin


29 septembre 2018

Après Irma, la difficile convalescence de Saint-Martin

Emmanuel Macron est attendu, samedi 29 septembre, sur l'île des Antilles françaises frappée par l'ouragan en septembre 2017. La reconstruction est souvent anarchique

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Sur la terrasse de sa jolie demeure traditionnelle, aux murs, escaliers et colonnades blanches et roses, Eddy Illidge surveille la température de ses gamelles. Ce samedi 22  septembre, dans le quartier de l'Espérance à Grand-Case, sur l'île de Saint-Martin, cet homme de 44 ans cuisine comme toutes les semaines de la viande grillée accompagnée de riz créole, du très simple destiné à sustenter ceux qui connaissent cette adresse discrète. Ce n'est pas un restaurant, juste une petite cantine ouverte pour les amis, les voisins et les chauffeurs de taxi qui travaillent en face, à l'aéroport.
Il y a un an et seize jours exactement, après une nuit dantesque, Eddy découvrait, comme les quelque 38 000 habitants de cette petite île des Antilles françaises, un décor de guerre, un paysage de désolation. L'aéroport, à ses pieds, n'existait plus, tour de contrôle éventrée, pylônes tordus, baies vitrées explosées, piste impraticable, petits avions retournés et de l'eau partout jusque dans sa maison, pourtant située sur les hauteurs. Dans la nuit du 5 au 6  septembre 2017, l'ouragan Irma a soufflé des vents atteignant les 400  km/h, un scénario inédit qui plongea le territoire dans un black-out total qui dura de longs jours, sans électricité, sans eau et sans aucune communication possible.
Eddy Illidge travaille au restaurant scolaire de l'école de Grand-Case. Sa situation illustre bien la très difficile reconstruction de Saint-Martin, où le président de la République, Emmanuel Macron, est attendu samedi 29  septembre. L'école a vu sa toiture refaite, mais il manque encore des fenêtres à l'étage et, -depuis la rentrée de septembre, les petits de la maternelle voisine sont accueillis dans le réfectoire. Ici, comme partout dans l'île, on se serre, on bricole, on improvise et, souvent, on s'énerve, on désespère. " Je savais que ce serait long, mais cela dure trop ; la vie a repris plus vite du côté néerlandais de l'île, où les touristes sont revenus nombreux ", témoigne Eddy, qui aime bien aller boire un verre et écouter du rythm and booze, sorte de mélange acoustique de reggae, skate punk et rock, à Simpson Bay, le quartier des boîtes, des casinos et des bars aux néons agressifs et aux façades clinquantes. Ce Miami antillais se situe dans la partie néerlandaise de l'île, partagée entre France et Pays-Bas par le traité de Concordia en mars  1648 : 56 km² pour la première, 34 km² pour les seconds.
Mais Irma n'a pas fait de distinction, détruisant quasiment tout sur son passage et tuant onze personnes du côté français – un bilan miraculeux dont de nombreux habitants doutent encore. Au total, 95  % du bâti ont été endommagés, selon le bilan officiel du -gouvernement français, 20  % des maisons et des infrastructures publiques (préfecture, établissements scolaires, médiathèque, Ehpad…) ayant été totalement détruites. Le coût total des dommages assurés, sachant que la grande majorité des habitations individuelles ne l'étaient pas, a été estimé à deux milliards d'euros par les compagnies d'assurances pour Saint-Martin et Saint-Barthélemy.
Nombreuses récriminationsL'inflation des chiffres, pour un phénomène météorologique inédit – les ouragans, fréquents dans la zone, n'avaient jamais atteint une telle force, même Luis, en  1995, avait été moins violent –, n'explique cependant pas la lenteur de la reconstruction.
Le président de la République qui, dès le 12  septembre 2017 s'était rendu sur place, soulignera sans doute en arrivant à Saint-Martin les avancées réalisées en un an. Elles sont nombreuses, l'île ayant perdu son visage cataclysmique. Mais il verra aussi les nombreuses maisons sans toiture, les murs éventrés d'habitations qui ne seront sans doute jamais reconstruites, les carcasses de voitures rangées sur le bas-côté des routes ou les déchets qui n'ont toujourspas été évacués. Et, en inaugurant le nouveau bâtiment de la préfecture, en structure modulable mais aux normes anticycloniques, M. Macron entendra, s'il prête l'oreille, les nombreuses récriminations de ceux qui ont vu ce bâtiment être achevé en quelques semaines, là où après de longs mois, après surtout la pause estivale qui aurait dû permettre l'avancée des chantiers, des collèges et des lycées restent dans un état pitoyable, impropre à la réussite pédagogique de cette nouvelle année, disent les enseignants.
Un an après Irma, Saint-Martin est sorti du coma mais reste en convalescence, avec de nombreux soins encore nécessaires et une longue rééducation à prévoir. " Irma n'est que le révélateur d'un dysfonctionnement préexistant en matière d'urbanisme et d'environnement, les problèmes ne datent pas d'hier ", -estime Philippe Gustin, préfet de la Guadeloupe (région administrative dont dépend Saint-Martin) depuis le 9  mai, après avoir été délégué interministériel pour la reconstruction des îles de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin. Il connaît bien le dossier et en perçoit toutes les complexités. Abandonnant le langage diplomatique, il exprime sa volonté de " secouer les puces " aux autorités locales.
Quand le rattachement de la commune de Saint-Martin à la Guadeloupe a pris fin, en  2007, avec la création de la nouvelle collectivité d'outre-mer, cette dernière n'était pas prête à assumer le transfert des compétences que cela impliquait, notamment celles de l'urbanisme. " La mise en place et l'organisation des services de la nouvelle collectivité, très -insuffisamment préparées, ont connu de -nombreux retards et défaillances ", écrit la chambre territoriale des comptes de Saint-Martin, dans un rapport rugueux, publié en juillet 2018. Autrement dit par de nombreux observateurs, elle n'avait pas les moyens de ses ambitions et, surtout, n'était pas dimensionnée pour faire face à la puissance d'Irma.
Les tensions entre l'Etat français et la col-lectivité territoriale, présidée depuis le 2  avril 2017 par Martin Gibbs – député (LR) de Saint-Martin et Saint-Barthélemy de 2012 à 2017 –, ont été souvent perceptibles juste après Irma, les autorités locales demandant plus de facilité au gouvernement, plus d'aide, quand ce dernier voulait des contreparties en termes d'assainissement du fonctionnement local pour, ce sont les termes officiels, " poser les bases d'une reconstruction responsable ". Car le constat de la chambre des comptes, sur la période 2007-2016, est sans appel : " irrégularités relevées en matière statutaire et de rémunération "" charges de fonctionnement excessives, continuant à croître ", frais de déplacement atteignant des " sommes hors de proportion "" graves irrégularités " dans la commande publique…
Le plus grave étant, si l'on considère les -conséquences dramatiques d'Irma, le volet relatif à l'urbanisation. Pas de nouveau plan local d'urbanisme, celui-ci ayant été rejeté par la population, des autorisations " accordées de manière discrétionnaire ". A Saint-Martin, les habitants ont les pieds dans l'eau quand le soleil brille, et la tête sous l'eau quand l'ouragan survient. " La commune puis, après elle, la collectivité, a ainsi laissé se développer une urbanisation non contrôlée aux abords du littoral, même sur les cordons sableux qui entourent les lagunes, malgré les risques naturels liés à leur instabilité, comme à Grand-Case ou à Sandy-Ground, ainsi que plusieurs secteurs de Marigot, urbanisés sans autorisation ni -contrôle ", écrivent les auteurs du rapport.
De quoi faire réagir Daniel Gibbs, qui souligne que le bilan est d'abord celui des mandatures qui l'ont précédé. " La collectivité avant Irma, c'était compliqué, avant que j'en reprenne les rênes, elle était déjà malade. Mais nous ne sommes pas une république bananière, si nous n'avons pas de plan local d'urbanisme, nous avons quand même un plan -d'occupation des sols, avec des règles ", se défend-il. Et d'expliquer les retards dans la reconstructionpar les délais de prise en charge par les assurances, le peu d'entreprises disponibles sur le terrain et, aussi, la nécessité de respecter des " réglementations strictes ".
Selon le président de la collectivité, la priorité a d'abord été de fournir des toits à ceux qui n'en avaient plus. " On a fait la promesse de reconstruire l'île dans la durabilité, en faisant attention à respecter les normes du développement durable. On ne peut pas rechercher la qualité et aller vite en termes d'efficacité, d'autant que les normes administratives françaises sont lourdes, laborieuses, avec les appels d'offres, les cahiers des charges, les contrôles… ", détaille encore Daniel Gibbs.
Dans son bureau, installé dans des préfabriqués, à Concordia, un quartier de la " capitale " Marigot, Sabrina Placidoux mène la chasse aux chantiers illégaux. Sur l'écran de son ordinateur, la carte de Saint-Martin est parsemée de points rouges. Ce sont les relevés effectués par les quatre contrôleurs qui sillonnent l'île pour repérer d'éventuelles futures infractions. " Environ 80 % des constructions avant Irma n'avaient pas d'autorisation ou n'étaient pas conformes aux autorisations données ", explique la jeune femme. En attendant le futur plan de prévention des risques naturels qui doit être finalisé par les services de l'Etat en  2019, Sabrina Placidoux superpose la carte des risques (submersion, sismique) réactualisée au lendemain d'Irma avec celle du plan d'occupation des sols.
" Chez moi, c'est ici "C'est à Grand-Case et à Sandy-Ground que se trouvent le plus grand nombre de chantiers, modifications de l'aspect extérieur avec des ajouts d'étage par exemple, édifications nouvelles, etc. " L'ambiance est chaude, les gens ont tendance à se rebeller, à ne pas accepter les règles, mais on est là aussi pour les amener à la régularisation, à les conseiller ", insiste Sabrina Placidoux.
Sur le terrain, cela donne des scènes ubuesques. Dans le quartier de Sandy-Ground, sur cette bande de terre sablonneuse entre océan et vaste étang intérieur, les constructions ont beaucoup souffert. Au lendemain du passage de l'ouragan, les maisons étaient sens dessus dessous, comme secouées par un shaker, des bateaux éventrant les maisons, les rues rendues impraticables par les effondrements. Ce jeudi 20  septembre, la brigade de contrôleurs s'arrête devant une petite masure. Là, les habitants refont leur maison en montant des murs de parpaings à l'intérieur de la carcasse de leur ancienne demeure.
Discrétion assurée… mais pas pour les -contrôleurs. " Moi je construis pas, c'est juste réparation ", chuchote Pierrepie Grassita dans un français maladroit aux deux hommes qui lui font face. Cette petite femme de 62 ans, vêtue d'un haut jaune éclatant, venue de " Santo-Domingo " il y a vingt-huit ans, dit ne pas comprendre le contrôle. Vincent Rodriguez, policier détaché à cette brigade, et Marius Toma, lui expliquent qu'elle a reçu un avis négatif à sa déclaration préalable Irma (la DPI),sans laquelle aucun chantier ne peut être mené, qui tient compte entre autres de la zone où la maison se trouve. Dialogue de sourds. Le fils de Mama Grassita, Simon, 28 ans, s'énerve en montrant du doigt d'autres demeures, plus cossues, en train d'être refaites par leurs propriétaires. Après le départ des agents, il confie : " Ils ont le droit eux, mais les petits malheureux comme nous, ils veulent les bloquer ". Mama Grassita, elle, répète qu'elle ne partira pas : " Je n'ai nulle part où aller, chez moi c'est ici ! "
Plus tôt dans la matinée, l'équipe de contrôleurs s'est rendue sur un chantier déjà dans leur collimateur à Quartier d'Orléans – de nombreux travaux sont aussi dénoncés anonymement à leur service. Le propriétaire dit reconstruire " à l'identique ", ce qui est autorisé, et s'étonne qu'il faille demander une autorisation. Il semblerait qu'il en profite pour agrandir sa demeure. Des photos sont prises par la contrôleuse Claudia Fleming, pendant que les trois autres membres de l'équipe discutent, calmement, avec le présumé contrevenant. " Il a continué malgré nos avertissements et notre demande de se mettre aux normes, on va donc dresser un PV ", dit Vincent Rodriguez.
A l'occasion de plusieurs centaines de contrôles, près de quatre-vingts procès-verbaux ont été réalisés et un grand nombre d'entre eux n'auraient toujours pas été transmis au procureur pour entamer les poursuites juridiques. Ils doivent être signés par le vice-président de la collectivité, une étape qui ralentit fortement le processus. " Ils ne veulent sans doute pas se mettre à dos leur électorat ", dit, sous couvert d'anonymat, un spécialiste de ces procédures. Interrogé sur ce point, le président Gibbs affirme que tout est rentré dans l'ordre, soulignant aussi qu'on ne peut laisser les gens sans toit. " Nous autorisons les gens à se mettre en sécurité chez eux, mais aucun permis nouveau n'a été délivré ", assure-t-il.
C'est à Quartier d'Orléans, dans cette zone plutôt défavorisée qui a grandement souffert des vents d'Irma, que se rendra Emmanuel Macron. Il y rencontrera des associations en charge du travail social et, aussi, de la reconstruction. Là, les Compagnons bâtisseurs, une association créée en  1957, lui présenteront leur travail, et une belle charpente en bois qui sert de modèle pour leur mission de formation réalisée auprès des habitants. " Nous ne travaillons que sur le toit, et ne pouvons intervenir que si les murs sont encore là ", précise Thierry Guenand, responsable de l'équipe d'une quinzaine de techniciens et de volontaires envoyés à Saint-Martin. Souci pour ces spécialistes venus de métropole, de nombreux habitants montent des coffrages en béton, pour éviter les arrachements de -toiture et transformer leur maison en caisson étanche. " Mais en cas de secousses sismiques, fréquentes, ils risquent d'être ensevelis. On aimerait que les gens comprennent qu'il vaut mieux construire une maison qu'un caveau ", s'inquiète Dominique Arnaut, coordinateur des travaux. Une bonne vingtaine de maisons ont déjà été réhabilitées. Le programme, financé par la Fondation de France, prévoit une centaine de chantiers.
Source de tensionsLa reconstruction de Saint-Martin est source de tensions. Lors de la destruction par les autorités de Chez Raymond, un restaurant en bord de mer, fin août à Baie Rouge, la population s'est rebellée, dénonçant une injustice : " Raymond était là depuis une quarantaine d'années, il fait partie du patrimoine. " Le patrimoine étant souvent compris ici comme la possibilité pour chacun de faire ce qu'il veut. Pour autant, les représentants de l'Etat insistent sur le climat de sécurité, revenu sur l'île, après la phase chaotique de pillages qui a suivi le passage du cyclone. Le lieutenant-colonel Sébastien Manzoni, qui dirige les quelque 210 gendarmes présents sur l'île, se veut optimiste, et réaliste. " Suite au passage d'Irma, nous avons réalisé 300 perquisitions et 184 procédures ont été ouvertes. Aujourd'hui, le contentieux Irma est terminé ", déclare fermement le militaire. Selon les chiffres de ses services, l'insécurité est en recul en  2018. Mais la dégradation sociale est réelle, les habitants restent sous pression. " La reconstruction est trop lente, la collectivité s'est retrouvée en état de guerre, une situation à laquelle elle n'était pas préparée ", avance-t-il.
Ce confetti français perdu dans les Antilles guette désormais le début de la saison touristique. Mais les habitants savent qu'elle sera encore perturbée. Non par l'arrivée d'un nouvel ouragan, que tous redoutent néanmoins, mais par l'état d'impréparation des infrastructures. " Au mois de décembre, nous aurons 800 chambres prêtes, alors qu'on en comptait 1 400 avant Irma, et 4 550 en  1995 avant le -passage de Luis ", détaille Daniel Gibbs. Saint-Martin doit apprendre à vivre différemment, avec ces nouveaux phénomènes climatiques majeurs. L'ampleur du cyclone de 2017 continuera de marquer longtemps le territoire. Et il n'est pas sûr que les volontés affichées au -lendemain de l'ouragan de faire de l'île un modèle de reconstruction durable puissent, dans un avenir proche, être concrétisées.
Rémi Barroux
© Le Monde

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