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vendredi 16 novembre 2018

Les Crises.fr - Appels sans suite (2), par Frédéric Lordon

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                                                  Les Crises


28.octobre.2018 // Les Crises



Appels sans suite (2), par Frédéric Lordon


Barn Swallow (Hirondelle rustique)
cc Allan Hack.
Le posturalisme et l’inconséquence ne sont pas des plaies d’époque qu’en matière de climat (voir « Appels sans suite (1) »). Sans grande surprise, la dramatique question migratoire en a sa part. Et même plus que sa part. Car le drame du drame, c’est que le drame est devenu une parfaite matière pour chaisières de l’humanisme sans suite, par-là même assurée du soutien des médias, et sous les mêmes conditions (que pour le climat) de ne se lier à rien de fondamental. Cause séparée, certitude de la supériorité morale, occasion lyrique, absence de conséquences politiques à tirer autres que déclamatoires : tout concourt à en faire la parfaite vache à lait symbolique – mis à part pour ceux et celles qui sont pour de bon dans la boue ou dans la neige au côté des migrants à Calais, à Grande Synthe ou à la Roya.
Cependant le « Manifeste pour l’accueil des migrants » publié simultanément par Mediapart, Regards et Politis (1) semble vouloir faire un pas au-delà de la pensée Miss France (pardon, Monde) qui jusqu’ici gouvernait l’exercice. Il faut dire qu’on a été beaucoup bassiné par le devoir d’accueillir l’Autre ou l’enrichissement par les différences, et qu’en matière de sermons édifiants on entrait clairement dans la zone des rendements décroissants. Le « Manifeste », après nous avoir infligé tout de même une dose supplémentaire de « vivre ensemble », de « partage »,et de serments de « ne pas courber la tête » (devant l’extrême-droite – résistance) nous explique cette fois qu’il faut moins regarder du côté des migrants pour avoir le fin mot de la précarisation salariale que du côté des structures économiques — c’est du moins ainsi qu’on comprend des expressions comme « frénésie de la financiarisation » et « ronde incessante des marchandises ». Et le progrès est réel. Car c’est bien de ça qu’il s’agit en effet.
Mais progrès jusqu’où au juste ? Car, en bonne logique, les conséquences devraient s’enchaîner à partir des prémisses, puis des conclusions intermédiaires. Si, par exemple, l’une des causes du malheur salarial est à trouver du côté de la « frénésie de la financiarisation », il s’ensuit qu’on doit la rendre moins frénétique. Mais défrénétiser la finance suppose d’en restreindre (considérablement) les mouvements, voire d’en interdire certains. Le nom usuellement attribué à ses restrictions est « contrôle des capitaux ». Mais voilà, l’Union européenne a gravé dans ses traités (art. 63) qu’il n’en serait pas question. Ici, on serait tenté de conclure qu’il va donc falloir rompre avec cette Europe. Mais allez expliquer une chose pareille à Roger Martelli — l’un des initiateurs du Manifeste pour Regards. Pour qui la ligne est droite depuis toute idée d’une telle rupture jusqu’aux époques les plus sombres de notre histoire. Et qui nous conseillera sans doute la patience humaniste d’une « autre Europe ». Comme Varoufakis qui, pour avoir la paix un moment, avait taillé large en se donnant dix ans : DiEM25, lancé en 2015, c’était l’autre Europe, celle-là démocratique, sociale, écologique et humaniste, tout qui va bien. À dix ans. Mine de rien tout de même, déjà trois de passés, c’est fou comme ça file. Au moment du lancement, on avait parié qu’à ce compte-là, en 2025, nous serions toujours les deux pieds dans le même sabot, avec juste dix années supplémentaires de perdues (2) — le pari tient toujours. Entre temps, il n’est pas certain que les migrants suspendent leurs mouvements, ni que les salariés voient leur situation s’améliorer, ni donc que le débat empoisonné connaisse la première accalmie. À la vitesse où surgissent sur la carte les extrêmes droites au pouvoir, on va se faire vieux d’ici 2025.
Pourrait-on faire mieux du côté de la « ronde incessante des marchandises » ? Sans doute : en faisant cesser la ronde. Mais là encore d’imprévisibles difficultés surgissent. Car si les marchandises ne cessent pas d’elles-mêmes de girer, il faudra bien les en empêcher. C’est-à-dire leur mettre quelques bâtons dans les roues (des camions, ou des réacteurs des avions-cargos, ou des hélices des porte-conteneurs). Malheur de nouveau : c’est du protectionnisme. Une monstruosité morale à peine moins grave que la zoophilie, en tout cas qui mène au même endroit que la sortie de l’euro, cela tous les initiateurs du texte en sont convaincus. Pendant ce temps, c’est le Rassemblement National, avec toute son habileté perverse à la récupération, qui, sur les plateaux, fait désormais l’apologie des circuits courts. Au passage, on attendra de voir si, à ce motif, la gauche alter se défera des Amap comme elle exigeait qu’on se défasse de la sortie de l’euro — dans l’ordre des paris anciens, il y avait aussi celui qu’à suivre jusqu’au bout cette logique de la souillure par reprise, ladite gauche, à force d’être dépouillée, finirait une main devant une main derrière(3).
En évoquant des causes auxquelles ils n’ont en réalité aucune envie sérieuse de s’en prendre, comme en témoigne qu’ils ne leur consacrent pas même le commencement d’une déclaration d’intention tant soit peu articulée, comme en témoigne plus encore qu’ils aient tant de difficulté à les nommer, les médias initiateurs du « Manifeste » passent certes le stade « chaisière » mais tout de même d’assez peu. C’est bien pourquoi d’ailleurs on en a entendu parler jusqu’à la revue de presse de France Inter. Où il faut imaginer le destin d’un appel « migrants » qui dirait : « le problème des salariés français, ce ne sont pas les migrants, c’est la mondialisation, par conséquent nous en appelons à la démondialisation, sortie de l’euro en tête ». Mais ici les trois initiateurs sont déjà évanouis les bras en croix. Du reste, comme pour les appels « climat », on se demande ce qui resterait de la liste des signataires culturels à grand spectacle une fois posé pareil plan de marche — c’est-à-dire, comme d’habitude, indiqué une ligne de front.
Il faut imaginer le destin d’un appel « migrants » qui dirait : « le problème des salariés français, ce ne sont pas les migrants, c’est la mondialisation, par conséquent nous en appelons à la démondialisation, sortie de l’euro en tête »
Or c’est bien ce qu’il y a à discuter ici si l’intention particulière du « Manifeste » n’est pas tant d’attirer l’attention sur le sort des migrants en général que d’en finir avec l’imputation faite aux migrations d’entretenir la misère salariale. Donc de relever les migrants d’une causalité qui ne leur appartient pas, en tout cas pas en première instance, et de lui substituer la bonne : celle qui évite de dresser un salariat contre un autre. Mais alors, la logique élémentaire devrait commander, d’abord de nommer les vraies causes avec la plus grande clarté, et ensuite de s’en prendre très directement à elles, avec normalement le double bénéfice et d’améliorer les effets pour tous et d’en finir avec les débats mal posés. C’est à ce moment qu’on prend la mesure des blocages mentaux qui, le problème déplié, empêchent de se rendre à sa solution — et ni les migrants, ni les salariés nationaux ne sont sortis de l’auberge.
Car on voit bien que la « frénésie » et la « ronde incessante » avaient surtout vocation à faire faire l’économie des mots — et surtout de ce qui peut s’en suivre une fois qu’on les a lâchés. Il fallait bien suggérer un petit quelque chose, mais le priver autant que possible de sa consistance logique et même de sa force nominale. Il est vrai qu’ayant fait à des degrés divers campagne pour savonner la planche de la seule force politique qui pouvait entraver la marche consulaire de Macron (c’est-à-dire entraver l’approfondissement des causes en question ici même !), voire pour certains ayant positivement servi la soupe à ce dernier, on ne pouvait guère attendre des initiateurs du « Manifeste » qu’ils prissent tout soudain une ligne autre que compatible avec leur projet foncier de reconstitution d’une force finalement socialiste-courtoise (satellites compris), avec une réelle amplitude de débat puisqu’on autorisera de discuter de tout pour savoir si c’est Benoît Hamon ou Christiane Taubira qui doit en prendre la tête — en tremblant même du fol espoir que Raphaël Glucksmann puisse faire don de son corps à l’Europe sociale et à l’accueil de l’Autre. De là d’ailleurs ce cycle asymétrique caractéristique, indexé sur le calendrier électoral, qui fait assaut de toutes les audaces pendant quatre ans et demi, puisqu’elles sont essentiellement verbales, et pendant les six mois qui précèdent l’élection enjoint de retourner à l’écurie pour voter Hollande, Macron, ou bien le prochain équivalent fonctionnel, il faut quand même être raisonnable — ou bien faire barrage. En tout cas ne rien commettre d’irréparable qui dérangerait l’ordre contemporain autrement qu’en mots (et encore).
La question de l’euro n’étant que […]
Suite à lire sur : Le Monde diplomatique, Frédéric Lordon, 17-10-2018
Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]
Dominique Gagnot // 28.10.2018 à 09h02
Oui, il faudrait. Mais ils ne veulent pas faire, et on sait pourquoi.
La bonne question est : faudrait qu’on (le peuple) fasse quoi ?
Réponse : exiger de la force publique qu’elle vire ces usurpateurs, au nom de la DDHC de 1789…
Les syndicats font partie du système, ils ne peuvent pas faire de politique. Ou alors ça devient des partis politique.
Les intellos qui font vraiment de la politique ne seront jamais invités sur les plateau (voir Etienne Chouard invité 1 fois chez Taddei sur FR2 en 2014 => ils ont supprimé carrément l’émission ! )
Les vrais intellos qui se permettent d’avoir des idées, sont d’illustres inconnus puisqu’ils n’ont pas accès aux gros médias. On les trouve un peu partout sur le net.

Les Crises.fr - Merci pour ce moment… Populiste ! Par Guillaume Berlat

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28.octobre.2018 // Les Crises


Merci pour ce moment… Populiste ! Par Guillaume Berlat


« L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout » prétend Paul Valéry. Pourtant, les leçons de l’Histoire ancienne et de l’actualité récente ne manquent pas d’intérêt pour celui qui prend le temps de les analyser, de les décrypter. Ce n’est malheureusement pas la tendance actuelle de nos dirigeants murés dans leurs certitudes, nourris à la bienpensance du moment, prompts à manier l’anathème contre tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Nous disposons d’un exemple particulièrement éclairant de ce tropisme avec la chasse lancée contre les « populistes », concept que l’on a du mal à cerner tant il veut dire tout et son contraire.
Au rythme où vont les choses, depuis quelques années, depuis quelques mois, le pire devient possible. Il risque de trouver sa traduction dans deux phénomènes opposés : crépuscule des Dieux (tels notre Jupiter national) et promesse de l’aube (pour le peuple outragé, le peuple martyrisé mais le peuple bientôt libéré). « En France, Emmanuel Macron peut encore compter sur le vide des oppositions et la peur des extrêmes pour tenir. Mais de là à peser sur la marche du monde… »1. Ce que ne veulent pas voir nos dirigeants est que le mal français est plus profond qu’ils veulent bien le dire. Il y a là matière à réflexion, à très sérieuse réflexion.
LE CRÉPUSCULE DES DIEUX : LE BÛCHER DES VANITÉS2
Temps curieux que ceux que nous vivons aujourd’hui, temps faits d’anathèmes et d’excommunications qui accompagnent un déni de la réalité dans ce qu’elle a de plus évident et de trahison des élites.
Une politique d’anathème et d’excommunication
La chasse à l’homme. Dans une approche manichéenne du monde, l’élite autoproclamée de la Ve République a décidé de se lancer dans la chasse aux populistes – comme il y avait la chasse aux sorcières -, cette vermine qui ose remettre en cause les dogmes de l’économie mondialisée et de l’Europe libérale. Cette quasi-injure – sorte de liturgie des temps modernes qui se véhicule par le truchement du tweet – s’accompagne d’autres qualificatifs aussi dégradants pour celui qui en est affublé : souverainistes, nationalistes, fachistes… Pour être bien considéré, il faut être « progressiste », concept qui ne veut rien dire, pas plus que celui de « populiste » (une sorte de vérité révélée par le flou). Tels sont quelques-uns des qualificatifs qui font florès dans le langage jupitérien mais aussi dans celui de ses fidèles courtisans aplaventristes. Comme le souligne justement Steve Bannon – il lui arrive, comme à Donald Trump sur la menace chinoise, de tenir parfois des propos raisonnables et frappés au coin du bon sens –, « Les élites disent que la démocratie est en panne simplement parce que le peuple ne vote plus pour elle »3.
L’héritage de notre président bling-bling. Souvenons-nous de ce qu’a fait Nicolas Sarkozy pour contourner le vote négatif du peuple français contre le projet de traité constitutionnel ! Il l’a tout simplement ignoré en faisant passer le vote par le biais du parlement réuni en Congrès à Versailles. Le tour est joué sur le court terme mais il laisse des traces indélébiles sur le long terme. Les Français ont parfois la mémoire moins courte que les dirigeants ne l’imaginent. Quoi de mieux que d’accompagner cette politique de l’anathème et de l’excommunication d’une politique permanente de déni de la réalité et de trahison de la volonté populaire, celle dont le président de la République, Emmanuel Macron est censé être le messager aux termes mêmes de la constitution de la Ve République dont il célébrait le 4 octobre 2018 le soixantième anniversaire devant le Conseil constitutionnel.
Une politique de déni et de trahison
Un phénomène structurel. Les signaux clairs démontrant l’émancipation des peuples sont pourtant de plus et plus incontestables et de plus en plus fréquents : Brexit, élection de Donald Trump, entrée en force de l’extrême-droite au Bundestag4, succès de ce même parti en Autriche, en Italie5, poussée de la droite en Suède, en Slovénie, prolifération des démocratures en Pologne, Hongrie, Turquie.6, voire en Espagne très récemment, pour la première fois depuis des décennies7 … Bien que toutes ces situations ne soient pas comparables, elles possèdent quelques points communs de référence : un sentiment de trahison des élites (Cf. la trahison des clercs), de trahison culturelle (Cf. « la défense de la civilisation judéo-chrétienne »), le décrochage des classes moyennes (Cf. « les damnés de la terre » version XXIe siècle), les dommages collatéraux de la mondialisation (Cf. les sérieux doutes sur la « mondialisation heureuse ») et de la crise financière de 20088, de l’immigration massive (il serait grand temps que l’on nous dise la vérité9) et du non-contrôle des frontières nationales (Cf. une sorte d’invasion des barbares du Sud vers le Nord)10. Pourtant, ne variatur, les guignols qui nous gouvernent persévèrent dans leur politique irréaliste (perseverare diabolicum)11.
Un encouragement involontaire au populisme. Nos bons esprits n’envisagent pas un seul instant de modifier leur logiciel périmé (errare humanum est) pour répondre aux défis du XXIe siècle, y compris sur le réchauffement climatique en dépit des COP21 et des réunions « Make Our Planet Great Again » et « One Planet Summit » (Cf. le dernier rapport du GIEC auquel Jupiter répond en déclarant qu’il « faut agir »)12. Pire encore, plus ils stigmatisent les partis populistes, plus ils semblent leur offrir un marche-pied inespéré. Leurs réactions constituent le meilleur carburant de la montée du « populisme ». La dénonciation véhémente du « populisme » en est son meilleur allié, à en croire les résultats constants des dernières consultations populaires aux quatre coins de la planète que notre président veut rendre plus grande et plus propre. Mais, les peuples ne cessent de gronder leur colère et de ruer dans les brancards, souhaitant en finir avec la posture de soumission dans laquelle les dirigeants bien inspirés veulent les cantonner ad vitam aeternam. Cela doit changer et cela commence à changer. Au Brésil, c’est plus qu’une révolte, c’est une révolution qui se met en marche13.
Et, les peuples entendent redevenir maîtres de leur destin quitte à se débarrasser, sans le moindre ménagement, des dirigeants qui les ont trompés pendant des décennies. L’aventure ne les effraie plus comme dans un passé récent. Le chantage à la peur ne marche plus.
LA PROMESSE DE L’AUBE : LE RÉVEIL DES PEUPLES
« Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple » (Bertolt Brecht). Or, aujourd’hui, il semble que nous assistions au phénomène contraire. Ce serait plutôt le peuple qui dissoudrait le gouvernement. Un tsunami inquiétant que rien ne semble vouloir/pouvoir arrêté, certainement pas nos dirigeants obtus.
Un tsunami inquiétant…
Une élection après l’autre. C’est que les citoyens du monde sont de moins en moins sensibles aux sirènes que leur font miroiter leurs dirigeants. Ils ne se contentent plus du rôle d’idiot utile qui était le leur jusqu’à présent. En dépit des excommunications permanentes, à l’instar de la révolution permanente, les « populistes » enregistrent succès après succès aux diverses élections au cours desquels ils ridiculisent les partis traditionnels. Aux élections régionales en Ontario et au Québec, le parti libéral de l’amuseur de foires, Justin Trudeau est renvoyé à ses chères études. Il se dit que la pression migratoire ne serait pas étrangère à ce résultat. Le 6 octobre, en Lettonie (les médias ont occulté ce résultat), le parti pro-russe Harmonie remporte les élections législatives devant les populistes dont certains n’excluent pas de former une coalition gouvernementale avec lui. Harmonie arrive premier avec 19,9% des voix, devant les populistes du KPV LV (14,06%) – qui disent pouvoir collaborer avec toutes les formations, sans “ligne rouge” – et ceux du Nouveau Parti Conservateur (13,6%).
De Brasilia à Washington. Au Brésil, en dépit du matraquage dont il est l’objet de la part des bons apôtres, le candidat de l’extrême-droite, Jair Bolsanaro remporte 46% des suffrages au premier tour (7 octobre 2018), distançant largement le candidat du parti de Luiz Ignacio Lula da Silva (qui médite derrière les barreaux le scandale Petrobras et quelques autres14) et de Dilma Rousseff (destituée par le parlement)15. Mais, nos bonnes âmes ont immédiatement réponse à tout. Le succès de Jair Bolsanoro n’aurait pas pour cause la corruption endémique et la criminalité galopante dans le pays16. La racine du mal fasciste porte un nom « fake news »17. Il fallait y penser. De là, à voir la main de Moscou dans la culotte (le string) de la carioca, il n’y a qu’un pas que nos dirigeants ne tardent pas à franchir18. Attendons les résultats du second tour, à la fin du mois d’octobre prochain, pour conclure définitivement. Victoire du nationaliste serbe Milorad Dodik à la présidence bosnienne. Sans parler de la confirmation par le Sénat de la nomination du juge conservateur, Brett Kavanaugh à la Cour suprême des États-Unis en dépit du charivari créé par les accusations de tentative de viol vieilles de 35 ans19. Revers historique pour la CSU (ainsi que pour le SPD) accompagné d’une poussée des Verts (17%) et de l’AFD (11%) lors des élections régionales en Bavière du 14 octobre 2018 qui fragilise la chancelière, Angela Merkel20. N’en jetez plus ! La coupe est pleine.
… que rien ne semble vouloir/pouvoir arrêté
Le mirage de la mondialisation heureuse. La contagion du mal du siècle semble inexorable. Mais, son éradication semble problématique. Nos Diafoirus semblent déboussolés tant leurs clystères sont impuissants à faire évacuer le microbe du corps malade depuis la crise financière de 2008. Rien n’y fait. Les exclus du système, laminés par la globalisation sont identiques en Europe et aux États-Unis. Ils ne raisonnent pas à la manière des privilégiés de Davos. Ils pensent nation et protection. Ils mesurent à leur juste valeur les méfaits d’une mondialisation non encadrée dont la Chine use et abuse sans vergogne. Ils veulent être compris et entendus, accessoirement protégés21. Mais, c’est trop demander aux élites qui n’en ont cure. Comme le pape, elles considèrent que le (leur) dogme est infaillible22. Malheureusement, chaque scrutin vient leur rappeler que la révolte gronde et que les « populistes » se rencontrent23, se concertent, pourraient se doter d’un corps de doctrine a minima (Steve Bannon a créé le « Mouvement », un club destiné à rassembler tous les partis antisystèmes du Vieux continent et à les conduire à la victoire, en particulier aux prochaines élections au parlement européen) et qu’ils ne font plus peur. Telle est la réalité dans ce qu’elle a de plus dérangeante. Élargissant le débat, certains vont jusqu’à dire que l’accession de Donald Trump à la Maison Blanche a libéré les pulsions autoritaires et liberticides dans le monde. Poutine, Ben Salmane, Erdogan ou Xi Jinping se sentent désormais libres de tuer, kidnapper ou réduire au silence leurs opposants24.
Des partis traditionnels déboussolés. La démarche binaire et manichéenne (les idées choc du style l’Europe ou le chaos pour renverser la table aux Européennes25) lancée par Emmanuel Macron risque de faire flop. En effet, à huit mois du scrutin européen, les partis politiques français ont, à leur corps défendant, bien identifié la nécessité de ne pas se laisser enfermer dans l’alternative « nationalistes » contre « progressistes ». De gauche à droite, on réfléchit aux moyens de s’affranchir de cette rhétorique mortifère et mortelle. Comment faire pour en sortir ? Pour ne pas se laisser piéger par les termes du débat. Existe-t-il une troisième voie crédible et laquelle ? Les écologistes français (EELV) définissent assez bien – du moins en théorie – la question posée aux partis politiques à sept mois de l’échéance européenne : « fixer un paysage qui [lui]convient et de ne pas se laisser enfermer dans le cadre que les gens veulent installer, c’est-à-dire un triangle des Bermudes composé par les populistes de droite et de gauche, et les libéraux. Il ne faut pas que le débat se résume à un »pour” l’Europe (avec Macron) ou »contre” l’Europe (avec les populistes) » 26.
Mais, comment faire pour résoudre ce qui ressemble de plus en plus à la quadrature du cercle ? Au PS, Olivier Faure (confus mais un peu tard) s’inquiète lui aussi d’une montée du nationalisme qui « paraissait inimaginable au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ». Mais il assure que les électeurs finiront par comprendre que Macron n’est, en rien, un rempart : « Il n’a pas de majorité en Europe : aucune coalition n’est prête à s’allier avec lui, ni les populistes, ni les sociaux-démocrates. Il se présente comme le porte-parole de l’antipopulisme, mais, dans les faits, il ne l’est pas, car il n’a personne avec lui. ». Une bonne dose de démagogie – identique à celle que l’on attribue aux populistes que l’on combat – ne peut pas faire de mal !
Une opposition sans stratégie européenne. La droite est fracturée. Tout ceci reste largement incantatoire et pas suffisant pour s’opposer à une prochaine déferlante populaire. La rhétorique, si brillante soit-elle, ne suffit pas. Parmi les eurodéputés sortants, beaucoup, comme Arnaud Danjean, tiennent surtout à rappeler que ce clivage entre « nationalistes » et « progressistes » n’a que peu de réalité sur la scène européenne.
C’est en tout cas sur ce quoi mise Marine Le Pen, qui a lancé sa campagne européenne à Fréjus dans cette logique de bloc contre bloc. Assurément, elle se place du côté de la « vague qui va balayer de sa puissance le monde ancien », celle du « retour des peuples ». Quant à l’Union européenne, elle n’a jamais eu la moindre stratégie pour endiguer la vague populiste qui pourrait la menacer. Les déclarations lénifiantes du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker témoignent du désarroi du cabri qui crie Europe, Europe en sautant sur sa chaise : « j’approuve l’idée qu’il faut lutter contre les populismes aigus et les nationalismes irréfléchis »27. Si l’on comprend bien notre héros luxembourgeois, il existerait des populismes bas et des nationalismes réfléchis. Seraient-ils acceptables, tolérables à Bruxelles ? Feuilleton à suivre dans les prochains, mois, les prochaines semaines !
Comme toujours dans la phase de diagnostic d’un patient, le médecin doit observer les symptômes du jour tout en ne négligeant pas ses antécédents. Certains peuvent expliquer, en partie du moins, la gravité du mal.
LE MAL FRANÇAIS : DE QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE POPULISME
La connaissance de l’Histoire de France, ancienne et récente, est toujours pertinente pour l’expert des relations internationales qui ne se contente pas de l’écume des jours pour appréhender des phénomènes tels que la montée des « populismes ». À cet égard, nous renvoyons nos lecteurs à l’excellente analyse de Thomas Branthôme, tellement limpide pour celui qui cherche à voir et à comprendre, que nous nous en inspirons très largement dans les lignes qui suivent28. Du primat de la souveraineté populaire, nous évoluons vers un mépris de la souveraineté populaire. Ce dernier, comme par effet de balancier, débouche sur le sursaut actuel de la souveraineté populaire.
Le primat de la souveraineté populaire
On ne peut penser la Révolution française de 1789 ou la République française sans saisir le moteur que fut celui du peuple dans l’avènement de l’une et de l’autre. C’est en se réclamant du peuple que Mirabeau fit mettre en genou à terre la monarchie le 23 juin 1789 avec sa fameuse harangue : « nous sommes ici par la volonté du peuple ». C’est encore pour lui et par lui que les députés de l’assemblée constituante rédigèrent la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen deux mois plus tard, La Constitution de la Ve République du 4 octobre 1958, dont on célèbre actuellement le soixantième anniversaire, est on ne peut plus clair sur le sujet :
La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ». Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple (article 2).
La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice (article 3)29.
Toutes choses qui semblent être perdues de vue par nos élites éclairées qui n’ont de cesse de perdre de vue en instruisant le procès permanent du « populisme », notion particulièrement vague et confuse30. L’enjeu de ce rappel historique est de mettre en lumière ce questionnement qui agite les sociétés européennes mais bien au-delà d’elles car tous les continents sont touchés par cette fièvre.
Le mépris de la souveraineté populaire
À quoi assistons-nous aujourd’hui à travers les votes en faveur des Trump, Salvini et Orban ? À une réaction du peuple contre l’effacement du peuple dans le processus démocratique contemporain. Le constitutionnaliste Maurice Duverger parlait déjà au XXe siècle de « la démocratie sans le peuple ». On pourrait parler de démocratie bafouée, de « démocratie confisquée » (Davocratie)31. L’amorce de ce mouvement remonte au lendemain du coup d’État contre Robespierre et la fin du « gouvernement révolutionnaire » qui débouche sur la « réaction thermidorienne ». Commence alors une politique qui cherche à établir une « République du centre », débarrassée des demandes populaires. Déjà !
Le peuple est invité à « rentrer chez lui » afin de laisser faire ceux qui se sont autoproclamés les « honnêtes gens ». [Aujourd’hui, l’on pense à la tyrannie des technocrates des grands corps de l’État si bien croquée par Laurent Maudit dans son récent ouvrage La Caste]. Inspirés par des écrits des grands philosophes politiques (Montesquieu, Siyès) désireux d’accorder au peuple une « place » dans le processus politique sans pour autant lui remettre l’ensembles des rênes gouvernementales, cette volonté de canaliser le « démos » va déboucher sur un régime qui, « du peuple, par le peuple et pour le peuple », lui substitue « pour le peuple », par se représentants. L’Histoire est un éternel recommencement.
Le sursaut de la souveraineté populaire
Derrière les résultats hétérogènes de derniers scrutins surgit le même désir populaire de décider à nouveau, de ne plus être écarté des grandes orientations politiques, de revenir à la promesse étymologique de la démocratie ; que le peuple ait le pouvoir. S’interroger sur le clair-obscur de cette souveraineté ne permet-il pas de mettre en évidence la crise de défiance qui frappe les régimes occidentaux et dont le fond de la critique ne porte désormais plus seulement sur l’efficacité des politiques mais sur leur légitimité même ? En d’autres termes, si l’on assiste à un retour du populisme, n’est-ce pas tout simplement parce que, semblable au ressac de l’océan, le peuple exclu de facto d’une politique qui lui reconnaît pourtant de jure la souveraineté, vient demander des comptes à ses gouvernants au sujet de ce hiatus ? C’est à répondre à ce hiatus et à la résoudre que devront s’atteler les politiques d’aujourd’hui et de demain. Là est la véritable mise en demeure du politique par le populisme. Telle est la conclusion lumineuse de Thomas Branthôme. Un grand merci à lui. À trop ignorer le peuple, l’Union européenne risque de perdre son âme et son existence…
« Évidence : vous aveugle quand elle ne crève pas les yeux » (Gustave Flaubert). Avec le populisme, nous sommes au cœur de l’évidence. Un spectre hante le monde : le spectre du populisme. Des États-Unis aux Philippines, du Brésil à l’Italie, les mouvements dits « populistes » semblent tout balayer. Quand nos dirigeants imbus d’eux-mêmes et imperméables à toute forme d’introspection, cesseront-ils de nous raconter des bobards (« fake news »), des boniments, des calembredaines et autres balivernes pour justifier la montée des populismes dans le monde entier ?
Quand considéreront-ils que se développe dans le monde une « nouvelle internationale » et qu’une nouvelle vague est en train de se former, quand elle n’a pas déjà déferlé ?32Quand cesseront-ils de pratiquer la politique de l’autruche ? Quand daigneront-ils se pencher sur les véritables causes (politiques, économiques, sociales, culturelles…) de ce phénomène structurel et cesser de le considérer comme une succession d’accidents de l’Histoire ?33 Comme l’écrit Emmanuel Todd : « Bismarck a inventé la Realpolitik, Emmanuel Macron a inventé l’irrealpolitik : une politique étrangère qui n’a plus aucun rapport avec la réalité du monde. En s’envoyant des grandes claques dans le dos sans que ça n’ait aucune incidence ». En définitive, quand en finira-t-on avec les « adeptes du prêt-à-penser bétonné, persuadés d’incarner la Vertu, (qui) sont des insultes au libre-arbitre, à la libre conscience, à la liberté d’expression » (Ivan Rioufol) ?
Aujourd’hui, le moins que l’on puisse faire pour féliciter nos brillants dirigeants de ce défaut de prévision impardonnable (gouverner, n’est-ce pas prévoir ?), c’est de s’inspirer de l’ex-première Dame de France (évincée en son temps pour une plus sémillante et plus jeune), Valérie Trierweiler-Massonneau en leur adressant un merci pour ce moment… populiste !
Guillaume Berlat
22 octobre 2018

1 Natacha Polony, La République, de comédie en tragédie, Marianne, 5-11 octobre 2018, p. 3.
2 Raphaëlle Bacqué/Virginie Malingre/Solenn de Royer, Macron sur le bûcher des vanités, Le Monde, 14-15 octobre 2018, p. 11. 
3 Laure Mandeville, Steve Bannon se pose en gourou des « populistes » européens, Le Figaro, 8 octobre 2018, pp. 2-3.
4 Thomas Wieder, Allemagne. Le séisme politique de l’extrême droite, Le Monde, 7-8 octobre 2018, pp 14-15.
5 Stéphane Lauer, Équilibrisme à l’italienne, Le Monde, 9 octobre 2018, p.24.
6 Nicolas Cheviron, Après 100 jours, la nouvelle Turquie s’installe dans l’autoritarismewww.mediapart.fr , 9 octobre 2018.
7 Sandrine Morel, L’émergence d’un parti d’extrême droite surprend l’Espagne, Le Monde, 11 octobre 2018, p. 4.
8 Marie Charrel, Comment la crise de 2008 a changé le monde, Le Monde ?, Économie & Entreprise, 11 octobre 2018, p.1
9 Immigration. Et si on disait la vérité, Dossier, Marianne, 12-18 octobre 2018, pp. 8-17.
10 Sylvie Kauffmann, Le retour de l’homme blanc, Le Monde, 11 octobre 2018, p. 29.
11 Les guignols. Comment ils ridiculisent la République, Marianne, 5-11 octobre 2018, une.
12 Pierre Le Hir, Climat : le rapport de la dernière chance, Le Monde, 9 octobre 2018, pp. 1 et 8.
13 Nicolas Bourcier, « Bolsonaro, c’est un vent de révolte », Le Monde, 14-15 octobre 2018, p. 2.
14 Michel Leclercq, Ces déçus de Lula qui votent Bolsonaro, Le Figaro, 11 septembre 2018, p. 10.
15 Nicolas Bourcier/Claire Gatinois, Brésil : l’extrême-droite triomphe. Raz de marée de l’extrême-droite au Brésil, Le Monde, 9 octobre 2018, pp. 1-2.
16 J.C., Brazil de fou, Le Canard enchaîné, 10 octobre 2018, p. 1.
17 Claire Gatinois, Une campagne marquée par la diffusion de nombreuses « fake news », Le Monde, 9 octobre 2018, p. 2.
18 Jack Dion, La peur du grand méchant russe, Marianne, 28 septembre-4 octobre 2018, p. 80.
19 Éditorial, États-Unis : un réactionnaire à la Cour suprême, Le Monde, 9 octobre 2018, p. 24.
20 Nicolas Barotte, Le revers bavarois de la CSU ébranle aussi Berlin, Le Figaro, 15 octobre 2018, p. 5.
21 Renaud Girard, La sécurité : première exigence des peuples, Le Figaro, 9 octobre 2018, p. 17.
22 Steve Bannon, « Mon but est de donner la parole aux gens simples », Le Figaro, 8 octobre 2018, p. 4.
23 Jérôme Gautheret/Lucie Soullier, À Rome, Le Pen rencontre son « modèle » Salvini, Le Monde, 10 octobre 2018, p. 9.
24 Thomas Cantaloube, Un monde « trumpien » ou la loi du plus fortwww.mediapart.fr , 9 octobre 2018.
25 François-Xavier Bourmaud, Macron cherche des idées chocs pour renverser la table aux européennes, Le Figaro, 18 octobre 2018, p. 2.
26 Lucie Delaporte/Pauline Graulle, Macron vs Orbàn : comment les partis cherchent à sortir du piègewww.mediapart.fr , 8 octobre 2018.
27 Jean-Claude Juncker (propos recueillis par Cécile Ducourtieux et Jean-Pierre Stroobants, « Orban n’a plus sa place au sein du PPE », Le Monde, 13 octobre 2018, p. 2
28 Thomas Branthôme, Le peuple souverain se meurt, Le Monde, Idées, 13 octobre 2018, p. 4.
29 https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur
30 Ernesto Laclau, La raison populiste, Seuil, 2008.
31 Yvan Blot et le Club de l’Horloge, La démocratie confisquée, Jean Picollec, 1988.
32 Arnaud de la Grange, La nouvelle internationale, Le Figaro, 8 octobre 2018, p. 1.
33 Heinrich August Winckler, « L’entrée de l’AFD au Bundestag est un tournant dans l’histoire », Le Monde, 7-8 octobre 2018, p. 17.
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Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]
DUGUESCLIN // 28.10.2018 à 08h51
C’est pourquoi il nous appartient de comprendre l’urgence du retour à la souveraineté.
Cette urgence ne peut se faire qu’en dépassant les clivages et querelles entre une fausse droite et une fausse gauche qui nous condamne à donner le pouvoir aux “mêmes”, pour faire face à l’essentiel, celui de pouvoir choisir notre destin.