Pédophilie : la crise de l’Eglise, le désarroi des prêtres
Pour la première fois, une peine de prison ferme a été requise, mardi, contre un ancien évêque pour avoir tu les agissements pédophiles d’un prêtre
« L’institution de l’Eglise doit regarder la réalité en face. Votre jugement doit être un électrochoc », a ainsi demandé le procureur au tribunal d’Orléans
La question des abus sexuels sera au centre des débats de la Conférence des évêques de France, samedi 3 novembre. Huit victimes y témoigneront
« Le Monde » a interrogé plusieurs prêtres sur la crise profonde que traverse l’Eglise catholique, au vu de l’ampleur des scandales révélés cet été
Tous disent affronter « un tsunami ». « Cette Eglise en pleine tempête, cela nous éprouve », dit l’un d’entre eux
PÉDOPHILIE DANS L’ÉGLISE
« Cette Eglise en pleine tempête, ça nous éprouve »
Trois prêtres livrent leur ressenti après les multiples révélations de scandales de pédophilie au cours de l’été
TÉMOIGNAGES
ORLÉANS- envoyé spécial
Ils affrontent en première ligne la crise profonde que traverse l’Eglise catholique. Cet été, la vague de révélations, aux Etats-Unis, en Allemagne et au Chili, sur l’ampleur des faits de pédophilie au cours des dernières décennies a donné à bien des prêtres le sentiment d’être aux prises avec « un tsunami ». Celui-ci a « plongé les catholiques et les prêtres dans le dégoût, la honte, et parfois dans une perte de confiance. Le climat est dur. Cette Eglise en pleine tempête, ça nous éprouve », résume le père Bruno Lefevre Pontalis, curé de Saint-François-Xavier, dans le 7e arrondissement de Paris.
Chacun d’entre eux, dans sa paroisse, s’est efforcé d’y faire face. Mais ils ont la conviction que l’été a marqué un « tournant » aussi pour l’Eglise de France qui, pourtant, affronte directement la question depuis décembre 2015 lorsque des victimes du prêtre Bernard Preynat ont mis en cause l’attitude de l’épiscopat lyonnais. A la demande de l’association qu’ils ont fondée, La Parole libérée, un procès doit avoir lieu en janvier 2019 sur citation directe visant, entre autres, le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon.
Le suicide de deux prêtres de 38 ans en l’espace d’un mois, retrouvés morts l’un à Rouen le 18 septembre, dans les combles de son église, l’autre dans son appartement de Giens, près d’Orléans, le 20 octobre, a ajouté à l’effarement. Dans les semaines précédentes, des informations sur des « gestes » ou des « comportements inappropriés » envers une jeune femme pour l’un, des adolescentes de 13 et 14 ans pour l’autre, étaient remontés à leurs diocèses. Celui d’Orléans les avait fait suivre à la cellule de recueil des informations préoccupantes du Loiret, ce qui avait déclenché une enquête.
La première décision de beaucoup de ces prêtres, au retour des vacances, a consisté à parler des révélations de l’été, à mettre des mots sur les innombrables interrogations soulevées, pour leur conseil pastoral comme pour leurs paroissiens. Pour ce faire, ils se sont appuyés sur la « Lettre au peuple de Dieu » diffusée le 20 août par le pape François, moins d’une semaine après la publication des conclusions de l’enquête du procureur de Pennsylvanie dévoilant les abus de trois cents prêtres sur au moins mille enfants dans six des huit diocèses de cet Etat américain au cours des soixante-dix dernières années. Ils l’ont lue, imprimée, diffusée.
« Sortir du silence »
Comme le leur demandait le pontife, ils ont organisé dans leurs paroisses des veillées de prières et des jeûnes. Ils ont aussi fait circuler la déclaration de la Conférence des évêques de France du 12 septembre. Elle constatait que « les actes de quelques-uns rejaillissent sur toute l’Eglise, qu’il s’agisse d’actes criminels ou de silences coupables ».
« Les scandales de pédophilie à répétition n’ont cessé de nous éclabousser », a écrit le père Lefevre Pontalis dans sa lettre paroissiale, ajoutant : « Nous venons, nous, prêtres ordinaires, juste après [les enfants abusés] dans la longue cohorte des victimes. Victimes indirectes parce que suspectées par la rumeur populaire de la pire des perversions. »« Les gens m’ont beaucoup remercié d’en parler, témoigne le curé de Saint-François-Xavier. Ils ont été choqués par ce qu’ils ont entendu cet été. C’est présent dans leur tête. Ils sont contents que l’Eglise désire faire la vérité et sorte du silence. »
Le vicaire de Saint-Jean-Baptiste de Belleville, dans le 19earrondissement de Paris, n’a quant à lui jamais vu autant de parents venir à la réunion de rentrée du catéchisme. Son curé, Stéphane Esclef, lui avait demandé d’avoir un mot sur le sujet des abus. « Du coup, les questions sont arrivées. Aujourd’hui, on ne peut pas faire comme si de rien n’était. La politique de l’autruche, c’est terminé ! », lance le père Esclef.
Curé de Notre-Dame-du-Rosaire, porte de Vanves, dans le 14e arrondissement de Paris, Emmanuel Tois a intitulé son édito de rentrée : « En parle-t-on vraiment trop ? » Pendant seize ans, avant d’entrer au séminaire, il a été magistrat, notamment juge d’instruction, et les révélations récentes ont trouvé en lui un écho particulier. « Elles me renvoient à des visages de victimes, parfois définitivement détruites, d’affaires d’abus sexuels que j’ai traitées. Le décalage entre l’idéal du prêtre servant la vie et toutes ces pulsions de destruction et de mort me conduit à un grand malaise et à un constat de dégoût. »
Le choc tient à la mise en évidence que, dans l’Eglise, il y a eu des « affaires organisées » et couvertes, selon l’expression du père Stéphane Esclef. Difficile à admettre pour des clercs qui, comme Bruno Lefevre Pontalis, disent n’avoir « jamais détecté de stratégies d’évitement ou de camouflage » dans leur parcours.
Depuis la rentrée, ces prêtres parisiens n’ont pas été confrontés à une hausse de manifestations d’hostilité ouverte hors de leur environnement paroissial. Sur la centaine de personnes rencontrées dans la rue lors d’une mission d’évangélisation par une trentaine de paroissiens de Saint-François-Xavier, il y a quelques jours, seules trois ont évoqué les abus de manière agressive. « Le risque, c’est l’amalgame. Non, tous les prêtres ne sont pas pédophiles », tient à répéter le père Stéphane Esclef.
Une marge de progression
Les prêtres doivent aussi faire face à des réactions diverses, voire opposées, parmi leurs paroissiens. Le père Tois distingue parmi eux deux grandes tendances. Les uns, « enfermés derrière une barrière face au monde », se demandent « pourquoi on nous ressort des vieilles histoires »et pensent qu’on « a plaisir à s’attaquer à des prêtres ». A l’opposé, d’autres se réjouissent que l’institution sorte du silence, mais ils ont eu l’impression que la lettre du pape avait « accouché d’une souris » en demandant aux laïcs de lutter contre les abus par le jeûne et la prière. « Soit on nous poursuit car on nous déteste, soit le pape a raison, mais il ne va pas assez loin », résume le prêtre. Aux prises avec ces réactions antagonistes, les clercs doivent « aider les gens à avancer », affirme-t-il.
Comme le père Emmanuel Tois, le père Stéphane Esclef a repéré ce besoin de redonner foi en la prière chez ses paroissiens. « Il y a un combat humain, mais aussi un combat spirituel à mener », affirme le curé de cette paroisse populaire où se côtoient dix-sept nationalités. Mais vers lui aussi remonte « comme un écho de désir de parole officielle : prier, c’est bien, mais il ne faut pas en rester là. C’est un travail de libération qui se fait dans la douleur. Un enfantement ». Les trois prêtres attendent que, de leur côté, les évêques « prennent les choses à bras-le-corps ». Samedi 3 novembre, à Lourdes, pour la première fois lors de leur assemblée plénière, ils donneront la parole à des victimes d’abus sexuels. « Quand on entend ces paroles-là, il y a un avant et un après. Je crois que ça va faire bouger les choses », dit le père Esclef.
De leur expérience personnelle du séminaire, entre les années 1980 et 2012 selon les cas, ils retirent tous la conviction que la formation psychologique et affective des futurs prêtres y a une importante marge de progression. « Le célibat n’était abordé que sous l’angle théologique. La formation était dispensée par un prêtre dont il était perceptible qu’il avait des problèmes. Il a d’ailleurs eu des ennuis judiciaires depuis », résume le père Emmanuel Tois.
« Avoir un regard extérieur »
Ces dernières années, des femmes, des psychologues ont fait leur entrée dans la direction de certains séminaires et parmi les formateurs, ce qui aurait selon eux conduit à des progrès. « Le célibat est un appel, il ne faut pas que ce soit une fuite du monde. Sinon, ça se passera mal », résume le père Esclef, qui insiste sur la nécessité de ne pas livrer les prêtres à l’isolement et plaide pour la vie communautaire. Et de poursuivre : « Le célibat ne devrait pas être la privation d’amour. » Le tamisage du séminaire est d’autant plus nécessaire que, selon le père Lefevre Pontalis, « le mode de vie du prêtre, sa mission assez sacralisée, peut attirer des psychologies fragilisées ».
Autant les trois prêtres sont méfiants à l’idée d’une commission d’enquête parlementaire, autant la constitution d’une commission d’experts qui serait chargée de faire la lumière sur les faits passés, même anciens, leur paraît une piste valable. « A partir du moment où on a des gens honnêtes intellectuellement, on a intérêt à avoir un regard extérieur » à l’institution, reconnaît le père Tois. « Et si l’Eglise donne l’exemple pour oser soulever ces sujets, cela peut donner l’envie à d’autres institutions d’en faire autant ! », espère Stéphane Esclef.
A Lourdes, les évêques à l’écoute de victimes d’abus sexuels
Comme tous les ans début novembre, les évêques de l’Eglise catholique se retrouvent à Lourdes pour leur assemblée plénière d’automne. Mais cette année, l’atmosphère de cette réunion, organisée du 3 au 8 novembre, sera dominée par la question des abus sexuels.
Elle est omniprésente depuis l’avalanche de révélations de l’été : plongée dans les crimes pédophiles du clergé de Pennsylvanie pendant les dernières décennies, bilan des affaires du même ordre en Allemagne, mise en cause de l’ancien archevêque de Washington Theodore McCarrick, contraint de quitter le Collège des cardinaux.
Pour la première fois, samedi 3 novembre, les 118 évêques français entendront le témoignage de huit victimes d’abus et dialogueront avec elles. « Le climat a considérablement changé cet été », reconnaît Olivier Ribadeau-Dumas, le secrétaire général de la Conférence des évêques de France.
Avec cette rencontre, l’épiscopat entend montrer qu’il veut « travailler avec les victimes » et qu’il ne reste pas « sans rien faire » devant les révélations. Mais, signe que le sujet demeure très sensible, la Conférence et les représentants de La Parole libérée n’ont pu se mettre d’accord sur les conditions de la participation de cette association de défense des victimes de pédophilie dans l’Eglise, née lors de la révélation des abus commis jusqu’en 1990 par le père Bernard Preynat, à Lyon.
Plusieurs forums
Les militants associatifs sont à l’origine de la citation directe pour des faits de non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs à l’encontre du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, audience qui devrait se tenir en janvier 2019. Ils réclamaient de pouvoir intervenir en assemblée plénière devant les évêques. Les organisateurs ont préféré retenir le format moins solennel de plusieurs forums de 30 à 35 évêques pour faire intervenir les victimes.
Les évêques seront également confrontés à l’idée de la constitution d’une commission qui serait chargée de faire le bilan des cas de pédophilie survenus dans les décennies passées, comme cela a été le cas en Allemagne, en Irlande ou en Australie… « De fait, cette question est posée », reconnaît le père Ribadeau-Dumas. Sera-t-elle soumise au vote ? Si oui, quelle serait la composition de cette commission, par qui serait-elle nommée ? Toutes ces questions demeuraient ouvertes avant la réunion.
Lourdes réquisitions contre un évêque et un prêtre dans une affaire de pédophilie
Devant le tribunal d’Orléans, le procureur demande que le jugement soit un « électrochoc »
C’était le procès du silence, et l’ancien évêque d’Orléans, accusé de s’être tu alors qu’il connaissait les agissements pédophiles d’un prêtre de son diocèse, ne s’est pas montré bavard à l’audience, mardi 30 octobre, puisqu’il ne s’y est pas montré tout court. Mgr André Fort, âgé de 83 ans et atteint d’un cancer ayant nécessité une opération le 16 octobre, s’était fait porter pâle par le biais d’un certificat médical succinct glissé la veille au soir sous la porte de la présidente du tribunal, Gaëlle Reverter.
La manœuvre a modérément plu au procureur Nicolas Bessone, affligé par la « lâcheté » de Mgr Fort, qui esquive, selon lui, « des questions qui auraient pu être douloureuses ». « J’ai longtemps hésité à envoyer un médecin légiste, comme je le faisais avec les mafieux corses et marseillais, a ironisé ce magistrat, passé par Bastia et Marseille. Mais je ne peux quand même pas le faire avec un évêque. »
Pierre de Castelet, lui, a gratifié le tribunal de sa présence, et s’avance en premier à la barre de la petite salle n° 4 surpeuplée du palais de justice d’Orléans. Assis un mètre derrière lui, trois hommes de 36, 37, et 38 ans fixent sa nuque et les cheveux qui s’accrochent encore à l’arrière de son crâne. Quand ils en avaient 11, 12 et 13, en juillet 1993, Paul-Benoît Wendling, Philippe Cottin et Olivier Savignac ont subi, au prétexte de pseudo-visites médicales, des attouchements sexuels de la part de ce prêtre – des caresses sur les parties génitales – lors d’un camp de vacances du Mouvement eucharistique des jeunes (MEJ) à Arthez-d’Asson (Pyrénées-Atlantiques).
« Je ne cherche pas à nier les faits, je les reconnais bien volontiers, humblement, dit le prévenu d’un ton neutre.Bien sûr que ces visites médicales n’auraient jamais dû avoir lieu. » L’homme de 69 ans aux lunettes fines parle d’un « dérapage isolé » qui a concerné de « cinq à dix enfants » dans ce camp, et aucun autre ni avant, ni après. Il fait part de son « attirance » pour les jeunes et de sa « demande d’affection »à une époque où il était « particulièrement déprimé ».
Si l’audience suscite chez Pierre de Castelet de l’empathie envers les victimes ou des regrets vis-à-vis de ses actes, l’ancien prêtre les masque bien, impassible de bout en bout, y compris face aux larmes de Philippe Cottin, ou aux mots d’Olivier Savignac expliquant que « [son] enfance s’est arrêtée à ce moment-là ». L’avocate du prévenu, Me Agnès Bonardi, évoque « sa misère sexuelle et affective », notamment due à « une mère qui ne l’a jamais aimé » et qui n’a pas digéré qu’à l’âge de 11 ans il ait fricoté avec son frère aîné au domicile familial. « Il s’est enkysté quelque chose qui a explosé en juillet 1993 », dit-elle.
Le procureur parle, lui, d’un « dossier tristement classique de pédophilie. Des Pierre de Castelet, des frustrés sexuellement, on en a dans plusieurs tribunaux. En revanche, un évêque renvoyé en correctionnelle, ce n’est que le deuxième depuis la Libération » et la condamnation de Mgr Pierre Pican en 2001, à Bayeux, à trois mois avec sursis pour non-dénonciation de faits pédophiles, déjà. Mardi, la majeure partie des huit heures d’audience a été consacrée à la gestion par l’Eglise du scandale de Castelet, à sa culture du silence, et à sa règle tacite : le respect de l’institution religieuse plutôt que celui de la justice des hommes.
« C’est pas si grave »
« Ma hiérarchie savait », a dit M. de Castelet. Et personne n’a cru bon d’avertir un procureur. Ni François-Xavier Boca, aumônier national du MEJ venu en catastrophe à Arthez-d’Asson à l’été 1993 pour en exfiltrer le prêtre et l’envoyer vers un autre camp de jeunes catholiques, parce que, à l’époque, « c’est horrible, mais on se disait : “C’est pas si grave” ». Ni MgrRené-Lucien Picandet, évêque d’Orléans (1981-1997), averti sur-le-champ, et aujourd’hui décédé. Ni son successeur, MgrGérard Daucourt (1998-2002), qui bénéficie aujourd’hui de la prescription. Ni Mgr Fort (2003-2010), donc, à qui Olivier Savignac avait raconté toute l’histoire à l’été 2010.
La présidente lit les déclarations faites par l’ancien évêque à l’instruction : « [Savignac] m’a dit qu’il ne voulait pas que de Castelet fasse de nouvelles victimes, mais à aucun moment il ne m’a parlé de dénonciation. Il ne me l’a pas demandé, et je n’étais pas conscient que c’était une obligation. » Son successeur, Mgr Jacques Blaquart, lui, ne l’ignorera pas.
Sans doute des dizaines d’autres adultes étaient-ils au courant, et n’ont pas « informé les autorités judiciaires ou administratives », comme en dispose l’article 434-3 du code pénal. Le père de Philippe Cottin a bien alerté le curé de sa paroisse ou l’évêque d’Angers. Sans suite. Mgr Bernard-Nicolas Aubertin, archevêque de Tours, savait depuis 2007. Il n’a pas informé la justice, et lorsqu’il a voulu aborder le sujet avec Mgr Fort en 2010, il s’est fait « envoyer sur les roses ». Enfin, impossible pour les jeunes animateurs du camp de vacances, les parents des enfants victimes, ou ces dernières une fois adultes, de s’en prendre à la figure sacrée du prêtre.
Le procureur se tourne vers la présidente et décide de frapper fort. Pierre de Castelet d’abord. « Les choses doivent être claires : les prêtres pédophiles, ce n’est pas admissible. » Trois ans dont six mois avec sursis requis. André Fort ensuite. « Je sais que la décision que je vais vous demander est difficile, parce que c’est un homme âgé, parce que c’est un évêque, mais je souhaite qu’il prenne ses responsabilités. L’institution de l’Eglise doit regarder la réalité en face. Votre jugement doit être un électrochoc. » Un an ferme avec mandat de dépôt demandé. L’avocate du premier réclame le sursis intégral. Celui du second, la relaxe. Décision attendue le 22 novembre.
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