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mardi 27 novembre 2018

La lutte de Taïwan contre les déchets marins - le 3.11.2018


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La lutte de Taïwan contre les déchets marins
Venus de Chine populaire, des quantités de débris s’échouent sur les plages de l’archipel de Penghu
TAÏWAN
Les habitants du village de pêcheurs de Nan-liao, dans le petit archipel de Penghu, ont l’habitude d’égayer l’extérieur de leurs maisons de têtes de chats joufflus, de poules colorées, de coccinelles, d’accortes personnes et autres bibendums au gré de leur imagination. Cet art populaire a recours aux matériaux que l’on trouve ici à foison : des flotteurs et bouées de pêche, quelques vieux pneus aussi.
L’océan constitue une inépuisable source d’inspiration. En témoignent les kilomètres de murs bas anciens qui sillonnent l’île principale afin de protéger humains et cultures des vents fréquents dans le détroit de Taïwan : ils sont tous entièrement composés de coraux.
Il en reste cependant beaucoup dans les eaux de Penghu, à en croire Daniel F. R. Cleary, chercheur pour l’université portugaise d’Aveiro et connaisseur de l’écosystème local. « Les coraux couvrent le fond, à plus de 100 % par endroits puisqu’ils s’entrecroisent », dit-il. Quoi qu’il en soit, il est interdit d’en prélever aujourd’hui. Une bonne partie des 100 000 habitants des lieux – nommés îles Pescadores par les colonisateurs portugais – vit du tourisme.

Eoliennes et pistes cyclables

Citadins de Taipei, visiteurs du Japon et de Chine continentale y viennent pour ses paysages, ses fonds marins et beaucoup aussi pour ses spécialités de fruits de mer. Or, si l’océan se montre généreux en ressources halieutiques, il sert aussi copieusement ces côtes en déchets venus de toute cette région d’Asie, contraignant les habitants à lutter sans relâche pour maintenir l’attractivité de leur littoral.
La Chine populaire serait à l’origine de 90 % des débris marins échoués sur les plages, selon Ma Chin-tsu, directrice générale de Bureau de la protection de l’environnement de Penghu.
« Le 30 septembre, par exemple, nous avons ramassé 818 bouteilles en plastique chinoises, 62 taïwanaises, 34 provenant de Corée ou du Vietnam, une dizaine du Japon, de Thaïlande, de Singapour, d’Australie, d’Inde, d’Indonésie…détaille-t-elle. En 2015, nous avons récolté 239 tonnes de déchets ; en 2016, avec les typhons, nous en avons eu 300 tonnes, puis 150 tonnes l’année suivante. C’est beaucoup pour un petit comté. Nous n’avons pas d’incinérateur, il faut transporter par bateau ce qui n’est pas compostable. »
En mai, la Kuroshio Ocean Education Foundation, une ONG taïwanaise de protection de l’environnement, a réalisé pour la première fois une étude des déchets flottants vus du ciel. Celle-ci montre que Penghu reçoit les plus gros éléments dérivants, majoritairement en plastique (54 %), mais aussi davantage de restes d’équipements de pêche (18 %) qu’ailleurs.
Photos impressionnantes à l’appui, Ma Chin-tsu montre des plages disparaissant sous les immondices ou immaculées : avant et après le travail des ramasseurs. A peu près chaque semaine, des volontaires participent à ces récoltes peu ragoûtantes : écoliers, militaires, fonctionnaires, riverains, plongeurs… Des filets sont en outre installés pour protéger les plages les plus exposées aux vents de la mousson. « Avec mes étudiants, nous participons nous aussi au nettoyage, raconte Huang Yusheng, biologiste à l’université nationale de Penghu. Nous recevons en échange une petite récompense qui nous sert à financer des visites sur le terrain. »

Les bienfaits du tri

Ce spécialiste des éponges désigne sur une carte les trois courants marins – dont un qui longe tout le littoral de la Chine continentale – responsables des déboires de Penghu. Au Sud, le delta de la rivière des Perles et ses 70 millions d’habitants autour de Canton pèsent lourd dans la production de déchets dans cette région. Au total, à Taïwan, en 2017, 206 000 personnes ont contribué à nettoyer 14 000 plages et y ont collecté 43 millions de tonnes de détritus, recyclables ou non, selon les chiffres officiels. Penghu veut néanmoins croire à un mode de développement durable et mise sur une image de nature préservée pour attirer des visiteurs. Le comté a investi dans des stations d’épuration des eaux usées, se dote d’éoliennes et trace de longues pistes cyclables.
Mais il reste à faire vis-à-vis de l’autre activité économique : la pêche. L’archipel compte soixante-sept petits ports et environ 3 000 bateaux. Par manque de main-d’œuvre, de nombreux marins étrangers vivent à bord. Les autorités ont entrepris de les convertir aux bienfaits du tri des déchets et au recyclage à quai, avec le renfort de traducteurs.
Fin septembre, Taïwan a organisé à Penghu la 14e rencontre des « plus belles baies du monde », une sorte de club de collectivités locales et d’aires marines protégées fondé en France il y a vingt ans. Une des rares occasions pour la République de Chine d’exister sur le plan international malgré la vigilance de son voisin géant. Le gouvernement avait donc invité large, élus locaux et journalistes.
La confrontation des points de vue sur le tourisme durable y était intéressante : entre la préoccupation du syndicat mixte du Mont-Saint-Michel de promouvoir petites chapelles et artisanat de sa célèbre baie et le souhait de son homologue de Phuket, en Thaïlande, d’attirer plus de visiteurs russes sur ses non moins fameuses plages, les attentes demeurent variées. Mais des baleines de Tadoussac au Québec aux mangroves détruites de la réserve naturelle du Davao oriental aux Philippines, l’inquiétude face au changement climatique et à la pression démographique est partout la même.
La présidente de la République, Tsai Ing-wen, avait pris la peine de se rendre en personne à cette conférence. Elle y a souligné les efforts de son pays pour faire progresser les objectifs du développement durable définis par les Nations unies, même si Taipei n’y siège pas, et évoqué le casse-tête des débris marins.
Taïwan s’est, pour sa part, doté d’un plan de restriction progressive du plastique à partir de 2018 jusqu’à son interdiction totale annoncée pour 2030. Les sacs à usage unique commencent à être supprimés. Pourtant, on remarque, à l’entrée des centres commerciaux chics de la capitale, des distributeurs de poches en plastique conçues rien que pour y glisser son parapluie par temps d’orage. Et dans les plus luxueux de ses magasins se nichent de véritables supermarchés de sculptures de corail.

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