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En Italie, scrutin incertain après les surenchères de la campagne
Les Italiens sont appelés aux urnes dimanche 4 mars. Aucune majorité claire ne se dégage dans les sondages, malgré la poussée de la droite et la force du Mouvement 5 étoiles


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C'était il y a à peine un peu plus d'un an, autant dire un siècle. Le 4 décembre 2016, les électeurs ont massivement rejeté une réforme constitutionnelle portée par Matteo Renzi, qui ambitionnait de modifier en profondeur le fonctionnement de la démocratie italienne. Un des objectifs affichés de cet ambitieux dispositif (nouvelle Constitution, nouveau mode de scrutin) était de parvenir à des résultats électoraux clairs, dégageant des majorités solides. Le soir de l'élection, affirmait alors le premier ministre italien, les électeurs sauront qui sera leur prochain premier ministre. Mais les Italiens en ont décidé autrement. Dimanche 4 mars, près de 50 millions d'électeurs sont appelés aux urnes, dans un brouillard si épais qu'on n'est même pas certain de savoir, à la veille du scrutin, qui est vraiment candidat pour le poste.
Jeudi soir, à moins de trois jours de l'ouverture des bureaux de vote, le chef de file de Forza Italia, Silvio Berlusconi – qui est inéligible –, a tout de même levé un coin du voile en assurant que l'actuel président du Parlement européen, Antonio Tajani, serait son candidat. L'information est tout sauf une surprise, mais elle aura à peine contribué à clarifier les choses, tant sont nombreuses les inconnues entourant le scrutin.
La première d'entre elles porte sur le fait de savoir s'il y aura un vainqueur dimanche soir. Annoncée comme la première force politique du pays depuis plusieurs mois, avec des scores variant peu, de 35 % à 38 % des voix, la coalition de droite, constituée, comme à chaque élection victorieuse depuis un quart de siècle, de Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, de la Ligue du Nord de Matteo Salvini, des postfascistes de Fratelli d'Italia, dirigés par Giorgia Meloni, et de centristes réunis autour de Raffaele Fitto, se voit attribuer un nombre assez variable de sièges par les instituts de sondage.
Infinies tergiversationsCes derniers peinent à tirer les conséquences du " Rosatellum ", un mode de scrutin particulièrement complexe, savant mélange de scrutin uninominal et de proportionnelle intégrale, adopté en octobre 2017 après des années d'incertitudes. Aucun d'entre eux n'attribue de majorité absolue à la coalition, mais le nombre de sièges manquants varie, pour prendre l'exemple de la Chambre des députés, d'une dizaine – ce qui serait largement surmontable – à une cinquantaine – ce qui le serait beaucoup moins.
Jeudi après-midi, au Théâtre d'Hadrien, à Rome, les dirigeants des quatre composantes de l'alliance, qui n'étaient jamais apparus ensemble durant la campagne, se sont rassemblés après d'infinies tergiversations, pour une photo de groupe qui masquera difficilement l'ampleur des désaccords régnant entre eux. " Nous espérons arriver à atteindre la majorité, que ce soit à la Chambre ou au Sénat, pour former le gouvernement solide dont le pays a besoin ", a déclaré Silvio Berlusconi, avant d'assurer que " du moment que nous serons majoritaires, nous vous garantirons que notre loyauté sera absolue ". Façon d'admettre que, sans perspective de majorité, chaque composante de la coalition reprendra instantanément sa liberté.
Mais même dans le cas – improbable – d'une majorité absolue dans les deux Chambres, la situation est-elle si claire ? Lorsque le très extrémiste dirigeant de la Ligue du Nord, Matteo Salvini, a pris la parole, cela a été pour asséner : " J'ai hâte que vous nous envoyiez au pouvoir pour abolir la loi Fornero. " Ses partenaires, attablés à ses côtés, ont laissé dire, mais leur embarras était palpable : en effet, cette réforme particulièrement douloureuse du système de retraites, adoptée dans l'urgence, sous la contrainte des marchés en décembre 2011, ils l'avaient tous trois adoptée. Et chacun sait qu'un retour en arrière en la matière aurait des conséquences désastreuses sur les comptes publics, provoquant instantanément une nouvelle tempête financière pour l'Italie.
La question des retraites n'est qu'un des nombreux points de désaccord existant entre les composantes de la coalition, qui ne sont au fond d'accord que sur leur volonté de lutter contre l'immigration et ont signé, fin janvier, un programme commun particulièrement vague, dans lequel aucune des mesures envisagées n'était chiffrée. Par exemple, la " flat tax ", mesure-clé du programme fiscal de la droite, dont la mise en place coûterait au bas mot 100 milliards d'euros aux finances publiques italiennes, sera établie à 23 % selon Forza Italia, mais à 15 % seulement pour la Ligue du Nord.
Barrer la route aux 5 étoilesMais le principal point d'achoppement concerne l'identité de la personne appelée à diriger l'ensemble. En effet, si Silvio Berlusconi considère comme allant de soi que son parti est la puissance dominante, comme il en a toujours été depuis 1994, le rapport de force a considérablement évolué, au profit de la Ligue du Nord, portée par une incontestable dynamique électorale. Ainsi la Ligue et Forza Italia ont-ils convenu que la direction d'un éventuel gouvernement reviendrait à un candidat issu de la formation arrivée en tête parmi les membres de l'alliance, et Matteo Salvini n'a pas perdu espoir, même si les sondages lui donnent un léger retard, de coiffer au poteau le parti de Silvio Berlusconi. Une perspective qui enverrait un message terrible à Bruxelles, alors que l'Union est déjà très inquiète à l'idée de voir entrer au gouvernement un parti très europhobe, allié au Front national au Parlement européen.
A gauche, la principale inconnue est l'ampleur de la défaite annoncée du Parti démocrate (PD), qui n'a cessé depuis des mois, de baisser dans les sondages. Incapable de tirer profit de la reprise économique et de l'amélioration des comptes publics, qui auraient pu être portés à son crédit, le parti pâtit, en outre, de l'usure du pouvoir et du discrédit personnel de son dirigeant, Matteo Renzi, à tel point qu'il n'arrive pas à bénéficier de la présence en ses rangs de la figure la plus populaire du paysage politique italien, le premier ministre sortant, Paolo Gentiloni.
S'il n'a pas perdu espoir de rester aux affaires, par le biais d'une large coalition avec la droite modérée, voire d'un gouvernement d'union nationale, dans le cas d'une absence de majorité claire dimanche soir, le PD aura réussi à mettre en branle une improbable machine à perdre, élaborant une loi électorale taillée sur mesure pour la droite, sans parvenir à empêcher le développement sur sa gauche des listes Libres et égaux, dirigées par le président du Sénat, Pietro Grasso, qui lui ont ôté tout espoir de bien figurer dans la course aux sièges désignés au scrutin majoritaire.
Conçu avant tout pour barrer la route au Mouvement 5 étoiles, qui devrait être de loin, dimanche soir, le premier parti du pays, le " Rosatellum " tiendra sans doute, au moins sur ce point, ses promesses. Il n'en reste pas moins que le niveau atteint par ce mouvement protestataire, engagé, sous la direction du très jeune Luigi Di Maio (31 ans), dans un incontestable processus de normalisation, est une des inconnues majeures du scrutin. En viendrait-il à frôler les 30 %, comme certains sondages le laissaient penser, qu'il serait difficile de ne pas en tenir compte.
La dernière incertitude, qui n'est pas la moindre, concerne l'attitude du président de la République, Sergio Mattarella, au soir de l'élection. Placé de par sa fonction au-dessus des partis, c'est à lui que reviendra, après consultations, de confier à celui qui en semblera le plus capable la charge de former un gouvernement. Lorsque seront dissipées les brumes entourant le scrutin de dimanche, lui seul aura toutes les cartes en main.
Jérôme Gautheret
© Le Monde
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Des néofascistes à la Ligue du Nord, l'extrême droite en force
Plusieurs formations ont imposé leur rhétorique sur le rejet de l'Europe et la haine des migrants


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 | DEUX VOTES LOCAUX MAJEURS |
Dimanche sera aussi marqué par deux scrutins locaux d'importance majeure : les élections régionales en Lombardie et dans le Latium. Géant économique et démographique (10 millions d'habitants, 20 % du PIB), la Lombardie est un bastion de la Ligue du Nord, et le candidat soutenu par la droite, issu de ses rangs, Attilio Fontana, ex-maire de Varese, est le favori. Dans le Latium, l'élection s'annonce plus serrée entre le président sortant, Nicola Zingaretti, soutenu par l'ensemble de la gauche, la candidate des Cinq étoiles, Roberta Lombardi, et Stefano Parisi, du centre droit.
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Parmi les soixante-quinze formations concourant, seules ou en coalition, pour les législatives du 4 mars, les partis liés à l'extrême droite semblent tous appelés à progresser. Unis dans un même rejet de l'Europe et des migrants, ils relèvent cependant d'une histoire et d'une doctrine très différentes.
Ligue du Nord : le virage identitaire de Matteo SalviniNée dans le Nord prospère du pays à la fin des années 1980, du rejet de l'Etat italien centralisateur, du Sud arriéré et de Roma ladrone (" Rome la voleuse "), la Ligue du Nord est tout sauf nationaliste, et elle n'a rien à voir avec les mythologies du fascisme. Au commencement, elle n'était même pas de droite. Cependant, elle s'ancre peu à peu dans le camp conservateur, s'alliant de façon durable avec Silvio Berlusconi.
En prenant la tête du parti fin 2013, Matteo Salvini entreprend d'infléchir encore sa ligne, dans le but de le transformer en mouvement national, anti-immigration et eurosceptique, qui est désormais l'allié de Marine Le Pen. Cette rupture avec les fondamentaux de la Ligue du Nord ne va pas sans provoquer des tiraillements. Porté par une indiscutable dynamique électorale, Matteo Salvini ambitionne même de devancer son allié, M. Berlusconi, au sein de la coalition de droite donnée en tête des intentions de vote par tous les instituts de sondage. Si c'était le cas, il revendiquerait pour lui-même le poste de premier ministre. Pour l'heure, les derniers sondages créditaient la Ligue de 13 à 15 % d'intentions de vote. Mais l'attaque de migrants à Macerata par Luca Traini, un militant de la Ligue du Nord, lecteur de Mein Kampf, a mis en lumière les ambiguïtés de la formation.
Fratelli d'Italia, la " destra " historique Ce parti se revendique comme le représentant du néofascisme historique, l'héritier du Mouvement social italien (MSI) de Giorgio Almirante, né fin 1946, après l'interdiction du Parti fasciste. Cette filiation est soigneusement entretenue : sur le logo du parti a été réintroduite la flamme tricolore, emblème du MSI. Mais l'histoire est un peu plus compliquée que cela : le MSI, devenu Alliance nationale en 1995, sous la direction d'un Gianfranco Fini qui avait entrepris de le " recentrer ", s'était fondu en 2009 dans Le Peuple de la liberté, de M. Berlusconi. Fratelli d'Italia est né d'un mouvement inverse, mené par des ex d'Alliance nationale, en 2012-2013.
Sa dirigeante, Giorgia Meloni, 41 ans, a déjà derrière elle une longue expérience politique. Enfant du quartier populaire de Garbatella, à Rome, elle a adhéré au MSI à 15 ans, et est entrée au Parlement à 29 ans, en 2006, avant d'être nommée ministre de la jeunesse de Silvio Berlusconi (2008-2011). Après sa rupture avec la droite berlusconienne, elle a conduit un rapprochement avec la Ligue du Nord de Matteo Salvini, en 2014-2015, sur la base de leur opposition aux politiques de Bruxelles. Mais le régionalisme de la Ligue reste à l'opposé de la doctrine centralisatrice des néofascistes.
Les régions où Fratelli d'Italia est le mieux implanté sont le Sud, la Sicile et la ville de Rome, où Giorgia Meloni a obtenu plus de 20 % des suffrages lors de l'élection municipale de 2016. Au niveau national, les sondages lui attribuent de 4 à 6 % des voix.
Forza Nuova et les fantômes des " années de plomb " Fondé en 1997 par deux militants d'extrême droite ayant fui l'Italie pour échapper à la justice, Roberto Fiore et Massimo Morsello (mort en 2001), Forza Nuova puise sa source dans l'extrême droite romaine des années de plomb. Allié à un autre groupuscule, Fiamma tricolore, fondé par des anciens du MSI refusant le " recentrage " de Gianfranco Fini, dans les années 1990, Forza Nuova a lancé une coalition, Italia agli Italiani, qui se définit comme " front unitaire de l'espace national-populaire ". Rentré au pays à la tête d'une fortune d'origine douteuse, accusé de liens avec le crime organisé (et soupçonné d'avoir travaillé pour les services secrets britanniques), Roberto Fiore se définit comme " fasciste ". Anti-européens, anti-immigrés et homophobes, ses militants ont fait l'objet de plus de 240 plaintes pour violences en cinq ans.
CasaPound, le " fascisme du troisième millénaire " Le mouvement CasaPound est né plus récemment et d'une façon plus inattendue, fin 2003, par l'occupation d'un immeuble d'habitation dans le quartier de l'Esquilin (centre de Rome). Fondé sur des pratiques sociales (occupations d'immeuble, " prêts sociaux ", distributions alimentaires à destination des populations italiennes délaissées) plus que sur un véritable corps de doctrine, le " fascisme du troisième millénaire " dont il se veut l'avant-garde a, peu à peu, conquis une certaine emprise sur des zones délaissées du pays, particulièrement dans les environs de Rome, terreau fertile pour les nostalgies fascistes.
En octobre 2017, il parvenait à obtenir près de 10 % des suffrages dans l'élection de la municipalité d'Ostie, atteignant les 20 % dans le quartier défavorisé d'Ostia Nuova. Accusé de mener de nombreuses opérations violentes contre les centres d'accueil de migrants, le parti s'est lancé, sous la direction de Simone Di Stefano, dans une campagne nationale, affirmant viser les 3 % des voix, synonyme d'entrée au Parlement. Une perspective exclue par les instituts de sondage qui prévoient tous, cependant, une forte progression d'une formation qui avait obtenu moins de 50 000 voix en 2013.
J.G.
© Le Monde
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