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lundi 26 novembre 2018

En Suède, un cordon sanitaire autour de l’extrême droite

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Le 2.11.2018
En Suède, un cordon sanitaire autour de l’extrême droite
ANALYSEMALMÖ (SUÈDE) - correspondante régionale
Pas un rendez-vous. Même pas un coup de téléphone. C’est simple : depuis les élections législatives du 9 septembre, les leaders politiques suédois font comme si Jimmie Akesson, le patron de l’extrême droite, n’existait pas. Peu importent les 17,5 % d’électeurs qui ont voté pour son parti, les Démocrates de Suède (Sverigedemokaterna, SD), paralysant les tractations en vue de la formation d’un gouvernement.
M. Akesson s’insurge de voir son parti traité comme « une maladie qui va passer, permettant un retour à la normale ». Mais il a beau trépigner et menacer de faire chuter tout candidat au poste de premier ministre qui ne lui offrira par de « garanties politiques », claironnant qu’il est prêt à affronter des élections anticipées si nécessaire, le cordon sanitaire tient bon. Pour le moment, en tout cas.
Même dans les 22 régions et 290 communes où le raz-de-marée SD était annoncé, ses succès restent modestes. Au contraire, la ligne « tout sauf SD » semble s’imposer, débouchant sur des coalitions aux configurations variées en fonction des contextes locaux. L’objectif : constituer une majorité pour contrer toute influence de l’extrême droite.
A Stockholm, les Verts, qui gouvernaient depuis quatre ans avec les sociaux-démocrates, le Parti de gauche et les féministes, ont rejoint l’alliance composée des conservateurs, chrétiens-démocrates, centristes et libéraux. A Malmö, inversement, centristes et libéraux ont préféré voter blanc, permettant aux sociaux-démocrates, au pouvoir depuis 1994, de rempiler pour quatre ans, plutôt que de risquer d’élire un maire conservateur, en position de dépendance à l’égard de SD, même si l’extrême droite n’exigeait aucune contrepartie en échange de son soutien.

Un premier maire SD dans le Sud

Cependant, dans plusieurs communes du Sud notamment, les digues vacillent. Des élus de droite n’hésitent plus à bafouer les instructions de Stockholm. Ainsi, à Hörby (15 000 habitants), où l’extrême droite a obtenu 35,4 % des voix aux élections locales, conservateurs et chrétiens-démocrates ont annoncé qu’ils soutiendraient l’élection du premier maire SD de Suède. Même chose à Sölversborg, où Lisa Erixon, la femme de M. Akesson, présidera l’exécutif, avec le soutien des conservateurs et des chrétiens-démocrates.
Ailleurs dans le royaume, « la ligne rouge tient encore », constate le politologue Jonas Hinnförs. Mais, « plus les négociations s’éternisent, plus elle risque d’être remise en question », affirme-t-il. Plusieurs centaines d’élus locaux conservateurs ont déjà appelé la direction de leur parti à rompre le cordon sanitaire et à chercher des compromis avec SD sur les questions où les deux partis s’accordent. Ils ont reçu le soutien de plusieurs grands patrons, ainsi que d’un éditorialiste du journal économique Dagens Industri.
« Pour le moment, il s’agit d’un petit groupe, mais qui maintient la pression et pourrait grossir », constate Jonas Hinnförs. Si le chef de file des conservateurs, Ulf Kristersson, n’est pas encore prêt à franchir le pas, il leur a fait une première concession, en proposant, mi-octobre, de constituer un gouvernement composé d’une partie seulement de la droite. Centristes et libéraux, qui refusent de siéger dans un gouvernement dépendant des voix de SD, auraient pu rester en dehors.
Ulf Kristersson était prêt à soumettre sa proposition au vote des députés. Deux jours plus tôt, dans ce qui pourrait être considéré comme un appel du pied à SD, il avait présenté dans le quotidien Dagens Nyheter les grandes orientations politiques de ce gouvernement – des mesures jugées « très positives » par Jimmie Akesson.
La proposition n’avait aucune chance d’aboutir : les Démocrates de Suède avaient annoncé qu’ils n’accorderaient pas leur soutien à M. Kristersson, à moins d’obtenir des garanties et surtout un rendez-vous – puisqu’« Ulf Kristersson ne veut pas parler avec moi, il peut peut-être m’envoyer un message anonyme », ironisait Jimmie Akesson, le 29 octobre. De leur côté, centristes et libéraux ont tenu leur promesse, refusant de porter au pouvoir une coalition dépendante des voix de l’extrême droite.
« Ulf Kristersson n’avait pas le choix : s’il n’avait pas présenté cette alternative, on lui aurait reproché au sein de son parti de ne pas avoir tout tenté », note Jonas Hinnförs. D’autant que, selon un sondage publié le 27 octobre, 45 % des électeurs conservateurs seraient prêts à gouverner avec l’extrême droite – contre 33 %, fin septembre.
En face, l’opposition se mobilise. Dagens Nyheter a publié des éditoriaux, mettant la droite en garde contre un rapprochement avec SD. Une quarantaine de grands patrons de la tech suédoise ont appelé les leaders politiques à ne « pas faire de compromis sur les valeurs » en privilégiant les « objectifs à long terme avant des concessions pragmatiques en apparence et des solutions à court terme ».
Pour la journaliste Anna-Lena Lodenius, spécialiste de l’extrême droite suédoise, ce front commun montre que, « malgré ses efforts, SD n’est pas comme le Parti du peuple danois, accepté par le reste de la classe politique, mais plus comme le Front national ». En cause : ses origines dans la mouvance néonazie. Mais aussi l’attitude de ses leaders, qui étonne la journaliste : « Ils n’ont jamais été aussi proches du pouvoir et continuent de se comporter comme des trublions peu dignes de confiance, avec lesquels il est très difficile de collaborer. »
La question est de savoir jusqu’où centristes et libéraux sont prêts à aller pour tenir SD à distance, sachant qu’une partie de leur électorat veut renvoyer les sociaux-démocrates dans l’opposition. Un choix, résume Anna-Lena Lodenius, « entre la peste et le choléra ».

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