Au Brésil, les ambiguïtés du juge Sergio Moro
Le président élu Bolsonaro voudrait nommer à la justice le magistrat à l’origine de l’incarcération de Lula
Son bureau de Curitiba, dans le sud du Brésil, est à quelques jets de pierre de la cellule où l’ancien chef d’Etat Luiz Inacio Lula da Silva purge une peine de douze ans de prison. Le « trophée » du juge Sergio Moro, dit-on dans la région. Le fruit de sa croisade contre la corruption. Est-ce pour avoir emprisonné le leader de la gauche brésilienne que le magistrat sera récompensé par le futur chef d’Etat d’extrême droite, Jair Bolsonaro ? Ou plus largement pour son rôle dans la mise au jour du plus grand scandale de corruption de l’histoire du pays ?
A la tête de l’opération « Lava Jato » (lavage express) qui, depuis 2014, a dénoué un tentaculaire système de pots-de-vin impliquant le monde des affaires et de la politique, celui qui n’était hier qu’un juge de province pourrait, demain, occuper les plus hautes fonctions du pouvoir. Lundi 29 octobre, au lendemain de son élection à la présidence de la République, Jair Bolsonaro a confié qu’il offrirait au juge de première instance un poste à la Cour suprême ou la place de ministre de la justice.
« Sergio Moro est un symbole. C’est un homme qui s’est sacrifié (…) pour combattre la corruption », a confié le président élu au journal télévisé de la chaîne Globo, lundi soir. « Si j’avais dit ça avant, pendant la campagne, j’aurais été opportuniste, mais maintenant, oui, je le dis, je pense convier Sergio Moro non seulement à la Cour suprême mais, qui sait, peut-être pour le ministère de la justice », a-t-il précisé lors d’un autre entretien à la télévision évangélique Record. Et d’ajouter : « De façon certaine, Sergio Moro occupera un poste d’importance dans mon gouvernement. »
Mardi, le magistrat s’est dit « honoré » par la proposition, réclamant toutefois un temps de réflexion. Sergio Moro, adulé par le camp des pro-Bolsonaro, est décrit par ses pairs comme un « Julien Sorel », un ambitieux pressé de quitter sa province. « La Cour suprême, il en rêve depuis toujours », confie un de ses proches.
Plus que flatté, le magistrat serait tenté. A en croire ses proches, Sergio Moro cultive une admiration secrète pour le président élu, oubliant le peu de respect du militaire vis-à-vis des institutions et son mépris des droits humains. Si le devoir de réserve oblige le juge à ne pas prendre de position politique, son épouse, Rosangela Wolff Moro, le fait pour lui.« Il parle à travers elle », assure un de ses amis. Et Mme Moro ne laisse planer aucune ambiguïté sur le sujet. A l’annonce de la victoire du candidat d’extrême droite, dimanche 28 octobre, elle a publié sur son compte Instagram une image du drapeau brésilien barré d’une banderole : « Sous une nouvelle direction », assortie du commentaire :« Heureuse ! »
Deux postes à la plus haute juridiction du pays se libèrent d’ici la mi-2021, avec le départ à la retraite des juges Celso de Mello et Marco Aurélio Mello. Offrir une de ces places vacantes à un juge de première instance serait inédit. « Cela démontre l’improvisation totale de Jair Bolsonaro. La Cour suprême est la garante de la Constitution, ce n’est pas un tribunal correctionnel », souligne un de ses anciens magistrats. Les experts sont inquiets des effets de cette décision anticipée sur l’action du chef d’orchestre de « Lava Jato ». Dans l’attente de cette promotion, le juge pourrait se censurer sur des affaires compromettant le chef d’Etat.
Confier le ministère de la justice à un homme n’ayant aucune expérience politique est tout aussi gênant. Après avoir fait trembler Brasilia, Sergio Moro serait aux ordres du pouvoir exécutif. « Ce serait insensé », souligne le blogueur Josias de Souza, redoutant la mort annoncée de « Lava Jato ».
« Eliot Ness brésilien »
C’est en enquêtant sur une banale affaire de blanchiment d’argent à Curitiba, en surveillant le propriétaire d’une station-service (d’où le nom donné à l’affaire, « Lava Jato »), que le juge et ses équipes remontent le fil d’un scandale qui fera vaciller la République. L’affaire touche la quasi-totalité des partis politiques brésiliens, mais la justice et Sergio Moro font preuve d’un zèle tout particulier envers le Parti des travailleurs (PT, gauche) et sa figure la plus charismatique, Lula. « Moro est le symbole de “Lava Jato” mais aussi celui de ses dérives », souffle une magistrate, tenue de garder l’anonymat.
Innovateur et ambitieux, Sergio Moro fait de l’affaire un show médiatique, multiplie les détentions préventives et provisoires, pousse les inculpés aux aveux et commet quelques maladresses. En 2016, il fait fuiter une écoute téléphonique embarrassante mais illégale entre la présidente Dilma Rousseff et Lula, quelques mois avant la destitution de celle-ci. « Nous avons commis une erreur au nom d’un bien supposé supérieur », justifie Christianne Machiavelli, ancienne attachée de presse du juge Moro, interrogée par le site The Intercept le 30 octobre.
Plus troublant sera l’empressement des équipes de « Lava Jato » à boucler le dossier d’accusation de Lula. D’ordinaire si lente, la justice parvient à mettre le favori de la présidentielle sous les verrous quelques semaines avant l’officialisation des candidatures. Un sens du « timing » reconnu par les procureurs, qui ont aussi admis que la procédure visant l’ancien chef d’Etat était davantage fondée sur « des convictions » que sur des preuves.
Enfin, en pleine campagne électorale, à une semaine du premier tour, Sergio Moro décide de rendre publiques les confessions d’Antonio Palocci, l’ancien bras droit de Lula, contribuant à alimenter la rage anti-PT. Ces bizarreries ont conduit l’opinion publique à douter de la partialité du juge Moro, mais aussi de « Lava Jato ». « Les gens n’ont plus confiance dans la justice de ce pays », se désole Laura Benda, présidente de l’Association des juges pour la démocratie.
Si Sergio Moro acceptait l’une ou l’autre des propositions d’un futur chef de l’Etat louangeur de la dictature militaire (1964-1985) et de ses tortionnaires, les conséquences pour la réputation d’un juge hier présenté comme l’« Eliot Ness brésilien » seraient désastreuses. « Cela ne ferait que légitimer les accusations qui font de lui un homme sélectif », souligne Rogério Bastos Arantes, professeur au département des sciences politiques à l’université de Sao Paulo et fin connaisseur de « Lava Jato ».
Inquiétudes face à la hargne de Bolsonaro contre la presse
Le soir de sa victoire, il s’est fait le défenseur des libertés. Celle « d’entreprendre, d’aller et venir, d’avoir des opinions politiques ou religeuses et celle d’informer ». Mais les mots volent. Vingt-quatre heures après son discours d’apaisement, Jair Bolsonaro, le candidat victorieux de l’extrême droite brésilienne, a retrouvé, lundi 29 octobre, sa hargne, attaquant ses opposants et menaçant la presse. En particulier, le quotidien Folha de Sao Paulo.« C’en est fini de la Folha de Sao Paulo », a osé le futur chef d’Etat, interrogé sur la chaîne Globo lundi soir.
Jair Bolsonaro hait ce quotidien centriste depuis toujours. Cette détestation s’est transformée en rage après la révélation de deux affaires par ses journalistes. L’une sur l’existence d’une employée fictive, depuis licenciée, l’autre sur un possible schéma de financement illégal de sa campagne : des entreprises alliées de M. Bolsonaro auraient souscrit des contrats pour la distribution massive de fausses informations afin de dénigrer le Parti des travailleurs (PT, gauche) et son candidat, Fernando Haddad.
Qualifié d’entreprise mensongère, la Folha a essuyé diverses attaques de la part du militaire de réserve en campagne électorale. Lors de ses meetings, Jair Bolsonaro promettait notamment « un Brésil sans la Folha de Sao Paulo ». Ses troupes ont accompagné avec zèle ce mouvement. Peu avant le second tour, Luciano Hang, chef d’entreprise adorateur de Jair Bolsonaro, publiait sur Facebook une vidéo recouvrant le quotidien d’excréments en plastique avant de mettre le tout dans une poubelle. La journaliste auteure de l’enquête sur les fausses informations, elle, a reçu des menaces et vit désormais sous protection.
« Le PT en est toujours resté aux mots »
« Jair Bolsonaro a eu pendant la campagne une rhétorique extrêmement agressive. Mais nous pensions qu’une fois élu, il adopterait une autre posture, celle d’un chef d’Etat »,commente Sergio Davila, directeur exécutif du journal.
Le quotidien comme le reste de la presse brésilienne font régulièrement l’objet d’attaques, de la part du camp des « bolsonaristes » mais aussi du PT et de ses militants. Le groupe de presse Globo a ainsi récolté le qualificatif de « pustchiste » pour avoir pris le parti de destituer la présidente de gauche Dilma Rousseff en 2016. « Mais le PT en est toujours resté aux mots », souligne M. Davila.
Celui que l’on surnomme le « Trump tropical » prétend, lui, agir pour mettre sa menace à exécution. Il peut, une fois en fonctions, supprimer les sommes versées par l’Etat au quotidien pauliste pour les publicités institutionnelles. La disparition de ces fonds ne devrait pas menacer pas la survie du quotidien. « Notre entreprise est solide », affirme M. Davila. Mais l’attitude du futur chef de l’Etat inquiète. « Qu’attend-il de la presse ? Qu’elle ne publie que des informations en sa faveur ? », s’interroge le directeur du journal. Mardi, l’Abraji, association brésilienne du journalisme d’investigation, s’est dite préoccupée pour la liberté de la presse mais aussi pour la démocratie.
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