C'est devenu le communiste préféré de l'extrême droite française. Celui que l'on peut citer sans avoir lu une ligne de ses textes : Antonio Gramsci. Pour avoir théorisé l'hégémonie culturelle – toute victoire politique passerait d'abord par une conquête des esprits et des schémas de pensée –, ce philosophe italien du début du XXe siècle inspire une nébuleuse autour du Front national, dont Marion Maréchal-Le Pen représente la figure de proue. " Il est important de mener des combats culturels, le combat électoral n'est qu'une finalité de cela ", a souligné l'ancienne députée de Vaucluse sur le plateau de Télé Lyon Métropole (TLM), le 24 mai.
Retraitée de la politique électorale depuis un an, la nièce de Marine Le Pen a annoncé le lancement pour la rentrée de septembre, à Lyon, d'un institut de formation politique, l'Institut des sciences sociales, économiques et politiques (Issep), qu'elle va diriger. Elle doit aussi participer, jeudi 31 mai, à Paris, à une soirée-débat de
L'Incorrect, mensuel lancé par certains de ses amis peu après son retrait. Deux vaisseaux comme autant de poursuites du " marionisme " par d'autres moyens.
Le thème de la soirée organisée par
L'Incorrect se veut provocateur : " Débranchons Mai 68 ". Un
" clin d'œil " aux débats actuels sur la bioéthique, selon le directeur de la communication de la revue, Arnaud Stephan :
" Tout le monde veut débrancher tout le monde. " Un millier de personnes sont attendues pour ce rendez-vous qui entend contester sur son terrain une supposée domination intellectuelle de la gauche.
" L'idée de droite a capitulé devant Mai 68, elle a laissé le hochet de la culture et de l'éducation à d'autres ", déplore M. Stephan, qui a été pendant cinq ans l'assistant parlementaire de Mme Maréchal-Le Pen.
Dans l'esprit de nombreux acteurs, à droite et à l'extrême droite, Mai 68 a planté des graines qui auraient germé treize ans plus tard lors de l'élection de François Mitterrand, en 1981.
" 68, c'est la déconstruction de la famille, de l'autorité, des rapports sexués, des rapports avec ses enfants, avec l'école ", estime Jacques de Guillebon, directeur de la rédaction du mensuel. Qui veut pousser à son terme le moment conservateur ouvert avec La Manif pour tous, en 2012-2013.
" La soirée est aussi une occasion de faire parler Marion, qui n'a pas parlé depuis longtemps ", reconnaît l'ancien conseiller de la jeune femme – il écrivait à l'occasion ses discours.
" Au service de la cité "Dans la foulée d'Eric Zemmour ou de Philippe de Villiers, l'ex-égérie frontiste entend peser par le verbe, sans se frotter aux responsabilités d'un mandat. Concernant l'Issep, la petite-fille de Jean-Marie Le Pen a résumé sur TLM son objectif, avec ce qu'il faut d'emphase :
" former une nouvelle élite cultivée, apte au discernement, au service de la cité ", à rebours des
" formations uniformes, conformistes ". Dans une période de sinistrose pour les formations politiques traditionnelles, faire un pas de côté est un moyen de se donner de l'air.
" Rien n'émerge, ni personne ni projet : on est encore en état de décomposition, considère l'ancienne élue.
La recomposition va passer par des engagements concrets. C'est œuvrer à cette recomposition, cette reconstruction intellectuelle, que l'on fait avec l'Issep. " Une stratégie hors partis qui n'est pas sans rappeler celle de la Nouvelle Droite, courant de pensée identitaire et " ethno-différentialiste " qui, dans les années 1970, voulait recomposer la pensée de droite à son image.
Libérée de la discipline inhérente au FN, l'ancienne députée articule sa propre ligne, et se place en chaînon central d'une union des droites qu'elle appelle de ses vœux. Au point de faire peur dans les rangs du parti Les Républicains (LR).
" C'est une femme qui rayonne, par sa jeunesse, son dynamisme, sa manière de s'exprimer ", décrit dans un frisson un ténor du parti.
" Je ne suis pas sûr qu'elle soit prête à affronter sa tante, considère de son côté un chef de file de LR.
Elle a l'air de penser que tout cela tombera comme un fruit mûr, c'est une erreur. En politique, il faut tout aller chercher avec les dents. "
L'entourage de Marion Maréchal décrit à petites touches le scénario potentiel d'un retour plus concret en politique.
" Marion, c'est devenu un phare en terme électoral, mais ce n'est pas sa dynamique avec son institut, assure son père, Samuel Maréchal, ancien patron du Front national de la jeunesse.
Ce qu'a fait Emmanuel Macron avec En marche !, cela donne des idées à l'électorat de droite. Il y a l'espérance d'avoir un leader qui représente la droite française, mais il faut attendre les européennes en 2019, peut-être les municipales en 2020, pour que les choses commencent à se décanter. " " C'est Marion que tout le monde attend. Après, ça dépend quand et comment elle voudra y aller ", ajoute Jacques de Guillebon, pour qui, a priori,
" ce n'est pas demain, c'est même après 2022 " et la prochaine présidentielle.
Malgré les espoirs suscités, il est compliqué, à seulement 28 ans, de représenter une alternative crédible.
" Beaucoup la voient comme une sorte de Jeanne d'Arc. Pour ma part, je ne la trouve pas très intéressante. Il faudrait d'abord qu'elle fasse des études, elle n'a fait que quelques années de droit ", tançait la philosophe Chantal Delsol, début avril, dans
Marianne. Le travail de fond ne se fait pas en un jour.
Olivier Faye
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