Touché mais pas coulé. Dénoncé par Donald Trump lors d'un discours retentissant dans le jardin de la Maison Blanche, le 1er juin 2017, l'accord de Paris n'a pas volé en éclats sous les coups de butoir du président climatosceptique américain. Mais l'option radicale choisie il y a un an, celle d'un retrait des Etats-Unis de l'accord conclu sous l'égide des Nations unies à la COP21 (en décembre 2015), fragilise un engagement déjà très compliqué à tenir : contenir la hausse de la température mondiale sous le seuil des 2 °C.
" L'accord de Paris compromettrait notre économie, briserait nos travailleurs, affaiblirait notre souveraineté ", expliquait alors le président américain pour justifier cette rupture dont il n'a jamais précisé les modalités. Et pour cause. Ce retrait ne pourra réellement intervenir qu'en novembre 2020, en vertu des clauses incluses dans le texte de Paris. Jouant sur les mots ou mal renseigné par ses experts, Donald Trump indiquait pourtant, en janvier, que les Etats-Unis pourraient réintégrer l'accord s'il était
" complètement différent ".
A côté de ces déclarations changeantes, le président américain mène une politique moins brouillonne qu'il n'y paraît pour soutenir les énergies fossiles, très émettrices de gaz à effet de serre qui contribuent au réchauffement climatique.
" Le président Trump a d'ores et déjà pris des décisions négatives, observe Laurent Fabius, l'ancien président de la COP21, dorénavant à la tête du Conseil constitutionnel.
C'est le cas, par exemple, lorsqu'il autorise les forages pétroliers sur les côtes des Etats-Unis ou lorsqu'il relance la construction de l'oléoduc Keystone XL. C'est le cas encore lorsqu'il renonce à verser 2 milliards de dollars au Fonds vert pour le climat, handicapant beaucoup de projets destinés à aider les pays les plus vulnérables aux effets du changement climatique. "
" Mauvais coup "Laurence Tubiana, ancienne chef négociatrice de la France à la COP21, admet elle aussi que Donald Trump a porté
" un mauvais coup " à la dynamique internationale, car "
les Etats-Unis demeurent la première économie mondiale et le deuxième émetteur mondial - derrière la Chine - ". Cette décision a envoyé aussi un mauvais signal aux divers pays qu'"
il a fallu pousser, au moment de l'accord, à prendre la voie d'une économie décarbonée, et qui sont tentés désormais d'avancer moins vite ", complète l'économiste, qui dirige aujourd'hui le think tank European Climate Foundation.
Cette hostilité de la Maison Blanche pour l'accord de Paris s'est exprimée, depuis, à de nombreuses reprises. Dès le sommet du G20 en juillet 2017, Washington a refusé d'endosser le " plan d'action sur le climat ", qui invitait les pays les plus riches de la planète à développer des stratégies bas carbone, et présenté un texte prônant, au contraire, un recours massif aux énergies fossiles.
Parfois, Washington œuvre en coulisses à la promotion des ressources fossiles, incompatibles avec les objectifs de réduction d'émission décidés à la COP21. Pendant que la France organisait le 12 décembre 2017 à Paris, pour les deux ans de l'accord, le One Planet Summit autour de l'enjeu des finances climat, les Etats-Unis jetaient discrètement les bases d'une " alliance du charbon propre " avec l'Australie, l'Indonésie, la Chine, l'Inde, la Pologne et le Japon. L'initiative était animée par David Banks.
L'ancien conseiller énergie et climat de Trump a hérité récemment d'une autre mission. Nommé à la tête d'un lobby baptisé " Main street investors coalition ", il veut s'opposer aux investisseurs qui exigent des entreprises cotées des engagements en faveur du climat.
Mais, en dépit du climatoscepticisme de l'administration républicaine, la lutte contre le réchauffement affiche quelques victoires. Ainsi, les Etats-Unis enregistrent déjà une baisse de leurs émissions par habitant, passées de 20 tonnes par habitant et par an en 2000 à 15,6 tonnes en 2017 (selon les chiffres publiés en mai par le bureau d'études Enerdata), liée à une consommation accrue de gaz au détriment du charbon.
Et une " autre " Amérique s'organise, favorable celle-là à la transition énergétique et à l'engagement de réduction des émissions américaines de 26 à 28 % d'ici à 2025 (par rapport à 2005) énoncé par l'administration Obama. Elle s'est manifestée au cours de la COP23, en novembre 2017 à Bonn, en Allemagne. Un immense chapiteau, financé par l'activiste Tom Steyer et l'ancien maire de New York Michael Bloomberg, a vu défiler de nombreux acteurs non étatiques – gouverneurs, maires, investisseurs, chefs d'entreprise, universitaires –, tous engagés à renforcer l'action climatique des Etats-Unis. Regroupant 1 200 signataires à son lancement en juin 2017, le mouvement We are still in en dénombrait plus du double fin avril.
Sommet d'acteurs non étatiquesMichael Bloomberg, promu envoyé spécial pour l'action climatique du secrétaire général de l'ONU, devrait assister Antonio Guterres dans l'organisation, en 2019, d'un sommet climat au siège des Nations unies. A plus brève échéance, ce farouche adversaire politique de Donald Trump seconde le gouverneur de Californie, Jerry Brown, dans la préparation d'un sommet global de l'action climatique, programmé mi-septembre à San Francisco.
Dans l'enceinte de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques - (CCNUCC), où l'on salue l'initiative de ce sommet des acteurs non -étatiques, cette dichotomie est manifeste. Si les représentants de la Maison Blanche respectent consciencieusement les éléments de langage sur les énergies fossiles " propres " qui isolent Washington, les négociateurs de terrain jouent, au contraire, la carte du dialogue. Lors de la session de travail de la CCNUCC, début mai à Bonn, Donald Trump se serait sans doute frotté les yeux en -découvrant la complicité entre le délégué américain et son homologue chinois, avec qui il codirige les discussions sur la transparence des informations communiquées par les Etats. "
Dans les discussions techniques, les Américains ne sont absolument pas bloquants, -confirme un délégué français.
L'équipe est restée la même autour de Trigg Talley, un négociateur aguerri. "Le retrait américain n'a donc pas cassé l'architecture imaginée à la COP21, mais la Convention-cadre ne peut plus compter sur l'axe Washington-Pékin qui avait joué un rôle décisif, en 2015, dans le compromis obtenu à Paris.
" L'accord a fait preuve d'une réelle capacité de résilience, estime Laurence Tubiana.
L'enjeu, désormais, est de reconstituer un leadership politique pour préparer le moment-clé de 2020, où il faudra rapprocher les contributions nationales de l'objectif global d'une économie décarbonée. "
Divisions de l'Union européenne
" La France peut y contribuer, mais elle ne peut pas le faire seule ", avance l'ex-diplomate, qui espère notamment des gestes de l'Allemagne ou de l'Inde. Car la bonne volonté française se heurte aux divisions de l'Union européenne. Paris ne parvient pas à faire bouger les lignes et ne cherche plus à faire revenir Washington dans l'accord, a convenu Emmanuel Macron lors de sa visite d'Etat à Washington, du 23 au 25 avril. La Chine joue une partition différente, privilégiant la voie économique en investissant massivement dans la révolution des véhicules électriques et l'essor des énergies renouvelables.
" Le sommet du G7, les 8 et 9 juin au Québec, sera un moment intéressant, promet-on à l'Elysée.
Les Etats-Unis devraient persévérer dans une attitude fermée, refusant sans doute toute mention de l'accord de Paris dans le communiqué final, mais quelle position prendra le voisin canadien ? " Le gouvernement d'Ottawa a peut-être apporté un premier élément de réponse mardi 29 mai,
en décidant de racheter l'oléoduc Trans Mountain pour obtenir l'assurance que le projet se réalise et continuer à exploiter sa manne pétrolière.
Simon Roger
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