Dans n'importe quel pays producteur de pétrole, la hausse vertigineuse du prix du baril est une bénédiction. Pour le Brésil et son impopulaire président, Michel Temer, c'est une tragédie à même de faire vaciller la démocratie. Depuis dix jours, les camionneurs en colère contre la hausse bloquent les routes par où transitent nourriture, médicaments, carburant, etc. Soutenus par la population, ils fustigent la nouvelle politique de prix pratiquée par l'entreprise publique pétrolière, Petrobras, qui, après l'avoir longtemps subventionné, revend désormais l'or noir aux Brésiliens en suivant les évolutions du marché mondial.
" La situation est hors de contrôle ", a reconnu mardi 29 mai l'Association brésilienne des camionneurs (Abcam), l'un des principaux syndicats des routiers. L'Abcam a bien appelé vendredi à cesser les blocages à la suite des promesses du gouvernement de réduire le prix de l'essence, mais le mouvement lui échappe et se radicalise.
A en croire les syndicats, des groupes politiques radicaux auraient infiltré les rangs des grévistes. De fait, les revendications liées au prix du diesel et de l'essence ont été remplacées par les
" Fora Temer ! " (Temer dégage !) et les appels à une intervention militaire. Dit autrement, à l'éviction du chef d'Etat afin de confier la gestion du pays à l'armée. Une redite du coup d'Etat de 1964, en quelque sorte. Une rhétorique chère à l'extrême droite brésilienne et à son chef de file, Jair Bolsonaro, capitaine de réserve de l'armée, deuxième dans les sondages pour la
présidentielle d'octobre, derrière l'ancien président Lula.
" Lutter avec les guerriers "Ces voix, illustrant le discrédit infligé à l'ensemble des responsables politiques brésiliens, englués dans les scandales de corruption, font frémir. A en croire le général de réserve Augusto Heleno, interrogé par le quotidien
Folha de Sao Paulo, mercredi 30 mai, la situation est comparable à celle de 1964.
" Il est logique que les forces armées se sentent flattées par la confiance que leur accordent ces bandes, a-t-il expliqué.
Mais l'armée est pleinement consciente que ce n'est pas le bon chemin. Les élections doivent avoir lieu. "
" C'est un sujet du passé ", fustige aussi le général Sergio Etchegoyen, chargé de la sécurité institutionnelle, qui ajoute :
" Je vis au XXIe siècle, et cette idée est assez divertissante. Mais le phare que j'utilise pour conduire est bien plus efficace que le rétroviseur. "" Ce dispositif - une intervention militaire -
n'existe pas dans la Constitution ", a insisté Joaquim Silva e Luna, ministre de la défense, rappelant que l'armée était aux côtés de l'Etat. De fait, les forces de l'ordre sont mobilisées depuis le 25 mai pour tenter de casser le mouvement gréviste, de plus en plus incontrôlable. Mercredi dans la soirée, le quotidien
Folha de Sao Paulo rapportait la mort d'un camionneur dans l'Etat du Rondonia, dans le nord-est du pays. Prêt à cesser le mouvement, il aurait été lapidé par des manifestants jusqu'au-boutistes.
Conscient du danger, le candidat Jair Bolsonaro, après avoir affiché un appui explicite aux grévistes, a changé son fusil d'épaule.
" La paralysie doit prendre fin. Le chaos ne sert pas mes intérêts ni ceux du Brésil ", a-t-il assuré mardi.
Mais la confusion persiste. Aux stations-service privées d'essence s'ajoutent les écoles fermées faute de bus scolaires, les supermarchés aux rayons clairsemés et les hôpitaux condamnés à ne pratiquer que les opérations d'urgence.
En dépit de ce quotidien chamboulé, 87 % des Brésiliens soutiennent le mouvement, indique un sondage publié mercredi. Parmi eux : Janaina Silva, agricultrice de 25 ans originaire de Rio Grande do Sul.
" Les camionneurs ne font pas ça seulement pour eux, mais pour le Brésil. C'est une honte, tout est cher, on n'y arrive plus. On en a marre d'être exploités par Temer, explique la jeune femme.
J'espère qu'une intervention militaire en finira avec ces voleurs ! ".
Sur l'autoroute Régis-Bittencourt, dans l'Etat de Sao Paulo, centre névralgique de la protestation de la région, les routiers campent, dormant dans les habitacles et se nourrissant des vivres apportés par leurs soutiens. Parmi eux, Alexandre Frota : un ex-acteur de films pornographiques et figure médiatique de l'extrême droite. Dans la journée de mardi, il a diffusé à la chaîne des vidéos sur les réseaux sociaux afin, dit-il, de faire entendre les revendications de ces travailleurs.
" Les syndicats ne les représentent plus ", explique M. Frota, avant de recueillir le témoignage de Francisco :
" Je suis là pour lutter avec les guerriers. Contre ce gouvernement de bandits, ces corrompus et contre ce gouvernement qui ne veut pas céder ", énumère le chauffeur de poids lourd.
" Il y a au Brésil des voix nocives à la démocratie. On ne peut plus les sous-estimer ", observe le politologue Marco Antonio Carvalho Teixeira. Mais cette extrême droite se retrouve curieusement aux côtés d'une gauche radicale, toutes deux unies dans une même détestation de Michel Temer.
" Ce gouvernement est illégitime. On prend peut-être un chemin irréversible. Mais même une intervention militaire ne nous effraye pas. Rien ne peut être pire que ce gouvernement ", assure Paulo Joao Estausia, président de la Confédération nationale des travailleurs du transport et de la logistique, syndicat proche du Parti des travailleurs (PT, gauche).
Pouvoir divinEn flottement, le pays hésite entre basculer dans l'anarchie et revenir à la normale. Alors que les autoroutes sont peu à peu libérées, d'autres corps de métiers se joignent au mouvement. Après les chauffeurs de Uber, les livreurs à moto et les raffineurs de pétrole ont décidé de cesser le travail pendant soixante-douze heures.
Isolé et détesté, le président -Michel Temer s'en remet maintenant au pouvoir divin.
" Si Dieu le veut, nous surmonterons d'ici peu cet épisode ", a-t-il lâché lors d'une cérémonie à Brasilia.
Claire Gatinois
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