Qu'on se le dise : les insecticides tuent les insectes. Vingt-cinq ans après la mise sur le marché des premiers néonicotinoïdes et l'interminable polémique entre les agrochimistes et le monde apicole qui s'est ensuivie, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a estimé, dans une série de rapports rendus publics mercredi 28 février, que trois de ces mo-lécules (imidaclopride, thiaméthoxame, clothianidine) présentent bel et bien un risque pour les abeilles, domestiques et sauvages.
Rien de très surprenant pour les spécialistes.
" De tels risques ont déjà été démontrés bien au-delà des abeilles à miel ou des abeilles sauvages puisque c'est toute la biodiversité des invertébrés terrestres et aquatiques qui subit les effets délétères de ces substances, estime Jean-Marc Bonmatin, chercheur (CNRS) au Centre de biophysique moléculaire d'Orléans et auteur de nombreux travaux sur le sujet.
Ceci est d'autant plus grave que des effets en cascade se produisent sur les prédateurs de ces espèces d'invertébrés, comme par exemple les oiseaux ou les poissons, qui déclinent également. "
" Il y a une variabilité dans les résultats, due à des facteurs comme l'espèce d'abeille, le mode d'uti-lisation du pesticide et la voie d'exposition ", déclare Jose Tarazona, chef du département Pesticides de l'EFSA, dans un communiqué. Les abeilles peuvent en effet être exposées par le biais du pollen et du nectar des plantes traitées, mais aussi par le biais des poussières contaminées qui sont dispersées dans l'environnement au moment des semis ou encore par l'eau de " guttation " exsudée par les plantes traitées et à laquelle s'abreuvent les insectes.
" Pour une interdiction totale "
" Certains risques faibles ont été identifiés, mais globalement le -risque pour les trois types d'abeilles que nous avons étudiés est -confirmé ", poursuit M. Tarazona. De fait, l'agence européenne basée à Parme (Italie) confirme une première évaluation rendue en 2013, qui avait conduit à un moratoire partiel de ces trois substances en Europe sur certaines cultures.
Cependant, cette initiative n'a, semble-t-il, pas permis de faire baisser le recours à cette famille d'insecticides. En mai 2016, l'Union nationale de l'apiculture française, qui avait obtenu les statistiques officielles françaises de vente de produits néonicoti-noïdes, a relevé une hausse de plus de 30 % des tonnages écoulés en 2014 par rapport à l'année précédente. De fait, d'autres " néonics " avaient remplacé leurs trois cousins visés par le moratoire.
Car, au niveau européen, seules les trois molécules évaluées par l'EFSA – réputées les plus toxiques pour les abeilles et les pollinisateurs –, sont sur la sellette.
" La position que nous soutenons est une interdiction totale de ces trois substances actives, à l'exception des usages sous serre, explique-t-on à la Commission européenne.
Cette proposition doit être discutée en comité d'experts des Etats membres, sans doute le 22 mars. " Le vote ne devrait intervenir que plus tard au printemps.
En France, la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, adoptée en 2016, va plus loin que le cadre européen. Elle prévoit pour sa part l'interdiction de tous les " néonics " – soit sept molécules différentes – à partir de septembre, avec toutefois des dérogations possibles jusqu'en 2020.
" Il est incroyable que les pouvoirs publics continuent à commander inlassablement de nouvelles expertises et de nouvelles études pour répéter ce que tout le monde sait depuis longtemps, commente la députée Delphine Batho (PS), coauteure de l'amendement sur les néonics, à propos du rapport de l'EFSA.
Il faut maintenant que la France fasse le travail au niveau des Vingt-Huit et réunisse autour d'elle une majorité d'Etats membres pour exclure ces molécules du marché européen. "
L'interdiction possible des trois pesticides (imidaclopride, thiaméthoxame et clothianidine) pose la question de leur remplacement par d'autres néonicotinoïdes ou de nouvelles molécules agissant de la même manière sur le système nerveux central des insectes – comme le sulfoxaflor ou la flu-pyradifurone.
" Cela n'a de toute façon plus de sens d'évaluer les substances molécule par molécule ", estime Jean-Marc Bonmatin.
Certains scientifiques, de même que les associations de défense de l'environnement, plaident donc pour que les mesures de restriction concernent l'ensemble de la famille chimique. Des centaines d'études se sont en effet accumulées ces dernières années dans la littérature scientifique sur les dégâts environ-nementaux et sur la santé occasionnés par ces produits.
L'une des dernières en date a été publiée en octobre 2017 dans la revue
PloS One. Elle relève un effondrement rapide de l'ensemble des populations d'insectes en Europe, avec, comme principal suspect, l'intensification de l'agriculture, et notamment son appétit pour les traitements insecticides à base de " néonics ". Au total, selon ces travaux conduits en Allemagne, 75 % à 80 % de la biomasse d'insectes volants ont disparu en moins de trente ans. Des données non encore publiées, colligées par des chercheurs français sur la zone atelier Plaine & Val de Sèvre, exploitée par le CNRS depuis plus de vingt ans, indiquent des pertes comparables, notamment sur le carabe, un coléoptère commun.
Stéphane Foucart
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