La riposte est sans précédent, aussi bien par son ampleur que par son caractère coordonné. Au moins 116 diplomates russes sont en passe d'être expulsés des deux côtés de l'Atlantique : soixante par les Etats-Unis, qui ferment en outre le consulat à Seattle, et plus d'une trentaine par seize pays de l'Union européenne, rejoints par six autres pays alliés, dont le -Canada et l'Australie.
Cette riposte est à l'aune du défi représenté par la tentative d'assassinat, le 4 mars à Salisbury, dans le sud de l'Angleterre, d'un agent double russe ayant travaillé pour le GRU (le renseignement militaire russe), Sergueï Skripal, 66 ans, et de sa fille Youlia, 33 ans. Un redoutable gaz neurotoxique de la quatrième génération mis au point par l'URSS dans les années 1980, le Novitchok (" petit nouveau " en russe), aurait été utilisé à cette occasion.
Mesure avant tout symbolique"
C'est un avertissement pour la Russie qui ne peut continuer ainsi à bafouer le droit international ", s'est réjouie la première ministre britannique, Theresa May, satisfaite de
" la grande solidarité " montrée par l'UE et l'OTAN.
" Nous disons au gouvernement russe que lorsque vous attaquerez un ami, vous aurez à en subir les conséquences ", a fait valoir un haut responsable de l'administration américaine.
" Les Etats-Unis sont prêts à -coopérer pour bâtir une meilleure relation avec la Russie, mais cela ne peut se produire que si le gouvernement russe change d'attitude ", a commenté le porte-parole adjoint de la Maison Blanche, Raj Shah. Moscou, qui nie toute implication dans la tentative d'assassinat, dénonce un
" geste provocateur témoignant de la poursuite d'une ligne de -confrontation " et promet des -représailles.
L'expulsion de diplomates, même massive, reste une mesure avant tout symbolique. C'est une façon de marquer le coup et surtout d'éviter tout
" signal de faiblesse ".
" Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, une arme chimique a été utilisée sur le sol européen, et cela ne peut rester sans conséquence ", souligne-t-on aussi bien à Paris qu'à Berlin, les deux capitales européennes les plus engagées aux côtés de Londres.
" Nous considérons cette attaque comme un défi sérieux pour notre sécurité et comme une atteinte à la souveraineté européenne ", avait rappelé le président français, Emmanuel Macron, le 23 mars à l'issue du sommet européen lors d'une conférence de presse avec la chancelière allemande, Angela Merkel. Paris, comme Berlin, expulse quatre diplomates sur les 90 accrédités en France : l'attaché de défense, le chef de la mission économique, le consul à Strasbourg et l'un des responsables du consulat de Marseille. Ils devront quitter le territoire national d'ici sept jours.
" Ils font partie de ceux que nous avions déjà mis en garde pour leurs activités d'espionnage ", rappelle-t-on de source diplomatique.
Il s'agit de la vague la plus massive d'expulsions depuis 1983, lorsque François Mitterrand avait renvoyé 47 Russes, principalement des diplomates. Ils étaient accusés d'être des agents du KGB, sur la foi des informations fournies par " Farewell ", nom de code donné au lieutenant-colonel du KGB Vladimir Vetrov, une " taupe " de la DST, le contre-espionnage français. Paris s'attend aujourd'hui à des expulsions réciproques de la part de Moscou.
" C'est une décision difficile, parce que nous sommes engagés dans un dialogue avec la Russie pour résoudre des crises graves mais nous en assumons les conséquences ", souligne le Quai d'Orsay, en évoquant le conflit syrien et l'Ukraine. Les relations avec la Russie doivent se poursuivre dans
" un dialogue exigeant et robuste ". Emmanuel Macron doit se rendre en Russie fin mai, à l'invitation de Vladimir Poutine, pour participer au forum économique de Saint-Pétersbourg. La visite pourrait prendre un tour plus politique, ou être reportée.
" Pas d'autre explication "Paris a eu, avec Berlin, un rôle-clé pour mobiliser les autres Européens en tentant de les convaincre
" qu'il n'y a pas d'autre explication plausible à cette attaque " qu'une implication de la Russie. La Pologne va expulser quatre diplomates russes, la République tchèque et la Lituanie trois, l'Italie et le Danemark deux, la Finlande, l'Estonie et la Lettonie un seul. D'autres devraient suivre ces prochaines heures.
Avec l'expulsion de 60
" espions " russes – 48 dans différentes missions sur le territoire américain, principalement au consulat de Seattle, et 12 à la mission russe auprès des Nations unies –, Washington mène le mouvement. Les décisions coordonnées annoncées lundi, après le communiqué commun de Washington, Londres, Paris et Berlin, le 14 mars, mettant en cause Moscou dans l'affaire de l'empoisonnement, s'inscrivent dans l'esprit d'un document officiel publié en décembre 2017.
" L'objectif de la Russie est d'affaiblir l'influence des Etats-Unis dans le monde, et de nous éloigner de nos alliés et partenaires ", précise le texte.
Mais la détermination américaine reste parfois contredite par les ambiguïtés du président -Donald Trump. Ce dernier a, à -plusieurs reprises, fait crédit aux dénégations de son homologue Vladimir Poutine sur les accusations d'interférences dans l'élection présidentielle de 2016, en dépit des assurances de ses propres services de renseignement.
" Renforcer les sanctions "L'échange téléphonique entre les deux hommes, le 20 mars, l'a également illustré. Selon la presse, les conseillers de la Maison Blanche auraient invité le président à ne pas féliciter son homologue pour une réélection obtenue au terme d'un scrutin contesté. M. Trump est passé outre, sans mentionner dans cette conversation l'empoisonnement de Salisbury. Il a répondu aux critiques en assurant sur Twitter que
" bien s'entendre avec la Russie (et d'autres) est une bonne chose ".
Pour les Européens comme pour les Américains, il s'agit maintenant de définir une stratégie à long terme.
" Expulser des “diplomates” ne suffira pas. L'Europe et les Etats-Unis doivent imposer des sanctions ciblant les responsables de tels actes et renforcer les sanctions visant l'économie russe si ses actions scandaleuses se poursuivent ", affirme Philip Gordon, ancien diplomate de l'administration de Barack Obama, membre du think tank Council on Foreign Relations. Tout en relevant ses limites, il juge
" bienvenue " la réaction américaine.
Et préconise que
" les dirigeants occidentaux n'assistent pas à la Coupe du monde en Russie - cet été -
, pour refuser à Poutine une victoire de propagande qu'il ne mérite pas ".
Gilles Paris, et Marc Semo (à Paris)
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