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vendredi 2 mars 2018

En Iran, la peur a changé de camp


2 mars 2018

En Iran, la peur a changé de camp

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L'histoire retiendra peut-être que c'est là, sur ce caisson électrique gris au  croisement des avenues Enghelab et Taleghani, dans le centre de Téhéran, que tout a  commencé. Que tout a commencé ou que tout a fini, cela -dépend du point de vue. Le 27  décembre 2017, Vida Movahed, 31 ans, a grimpé sur le caisson et, sans un mot, après avoir ôté son voile blanc, l'a agité au bout d'une perche. Depuis, des dizaines d'autres femmes de tous âges et de toutes tendances l'imitent. Une protestation tranquille et débonnaire, comme une manifestation de pêcheurs à la ligne.
Il y a, dans ce geste, comme l'écho inversé de celui de Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant tunisien qui s'était immolé le 17  décembre 2010 à Sidi Bouzid, donnant le signal d'une contes-tation qui allait déboucher sur la révolution tunisienne et le sou-lèvement d'une bonne moitié du monde arabe. Mais, là où Mohamed, désespéré, ne voyait d'autre issue que la mort, Vida, elle, est du côté de la vie. Et c'est pourquoi sa protestation gêne tellement les autorités iraniennes, qui ne savent comment s'y prendre pour y mettre fin.
Quelque chose a changé en République islamique d'Iran. Est-ce grâce à Vida Movahed ou à  d'autres ? Peu importe, mais le fait est là : la peur a changé de camp, ou, plutôt, les Iraniens n'ont plus peur de leur régime. Le geste de Vida Movahed est intervenu en pleine vague de manifestations, qui ont agité l'Iran fin décembre 2017 et début janvier. Cette contestation, qui a débuté à Machhad, une ville conservatrice, n'avait rien à voir avec la demande de libéralisation portée par la jeune femme. Elle aurait pour origine la colère de petits épargnants ruinés par la faillite d'instituts de crédit aux pratiques similaires à la pyramide de Ponzi. La capitale, Téhéran, est restée plutôt à l'écart de la protestation, contrairement au " mouvement vert " de juin  2009, qui avait suivi la réélection contestée du pré-sident ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad et avait été portée par les classes moyennes et supérieures. Là, rien de tel : il s'agissait d'émeutes contre la vie chère et le chômage, menées par la jeunesse pauvre dans quelque 80 villes de province, c'est-à-dire la base sociale du régime ! C'est un terrible constat d'échec pour les gestionnaires de l'Etat, notamment l'équipe du président modéré, Hassan Rohani.
Batailles obscures au sommetLes autorités sont venues à bout de la contestation, par un mélange de menaces et de promesses. Mais le feu couve toujours sous la cendre et pourrait renaître à tout moment. D'abord, parce que la situation économique n'est pas près de s'améliorer, étant donné le durcissement du ton et des sanctions de Washington, qui dissuade les investisseurs étrangers de s'engager en Iran.
Ensuite, et surtout, des failles sérieuses sont apparues au sein du régime à l'occasion des manifestations. Il est toujours difficile de savoir ce qui se passe vraiment derrière le théâtre d'ombres qu'est la scène politique iranienne, mais il semble bien que les manifestations aient été encouragées au départ par certains cercles ultraconservateurs, furieux que le président Rohani ait dévoilé la part gigantesque des fondations religieuses dans le budget de l'Etat. Mais, au lieu de sortir affaibli, M.  Rohani a été renforcé par cetteséquence de contestation dont il a su venir à bout sans abuser de la répression ni causer trop de morts.
Un troisième round se joue désormais dans les tribunaux et les prisons, où plusieurs décès de prévenus dans des conditions suspectes ont été déclarés comme des suicides. C'est le cas du sociologue et environnementaliste Kavous Seyed Emami, dont la mort a choqué en Iran. L'alourdissement des peines visant les femmes qui ont choisi d'imiter Vida Movahed, après un traitement initial relativement clément, est un autre révélateur des différences d'approche au sommet de l'Etat.
Ce que les Iraniens auront retenu de ces batailles obscures au sommet, notamment dans la perspective de la succession du Guide suprême, Ali Khamenei, c'est surtout que les factions à la tête de l'Etat sont plus occupées à se combattre qu'à défendre un régime dont elles ont des visions fondamentalement divergentes. Les enfants de Khomeyni ont de plus en plus de mal, en effet, à -s'accorder sur l'héritage du père -fondateur de la République isla-mique : ce mélange de chiisme triomphant, de cléricalisme d'Etat, de populisme à façade démocratique et d'expansionnisme révolutionnaire. Les militaires, les religieux et les élus du peuple se disputent le sceptre du patriarche.
La population, elle, semble avoir écarté les religieux de la course. C'est le sens de la protestation de Vida Movahed et de ses imitatrices. En s'attaquant au voile – obligatoire dans la République islamique –, elles touchent à un symbole et à un fondement du régime. Elles s'en prennent ainsi à la légitimité de ceux qui avaient kidnappé la révolution de 1979 au nom de la religion. Quant aux manifestations populaires contre la vie chère, elles sont un désaveu pour les élus et les technocrates.
Cela ne fait pas les affaires d'Hassan Rohani, qui entend se prévaloir de sa double qualité de membre du clergé et de président – largement – élu à deux reprises pour un jour succéder au  Guide suprême et sauver la République islamique, dont il est le premier à percevoir les fragilités. L'homme est populaire, il est respecté, mais cela suffira-t-il ? Si Rohani échoue – et il a de grandes chances d'échouer, car les Iraniens ne croient plus ni dans l'islam ni dans la démocratie tels que la République islamique les propose –, ce sont les militaires qui ramasseront la mise. Car ils sont les seuls à pouvoir se prévaloir d'un ressort aussi fort que l'islam ou la démocratie : c'est le nationalisme.
par Christophe Ayad

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