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mardi 1 septembre 2015

Jean-Luc Mélenchon : Lettre à jean-Pierre Chevènement du 1 er septembre 2015

http://www.jean-luc-melenchon.fr

01SEPT 15

Lettre à Jean-Pierre Chevènement


Paris, le premier septembre 2015
Cher Jean Pierre,
Je ne participerai pas à ton colloque du 26 septembre. Je t’avais bien
 informé en amont de mon refus complet d’être associé de quelque façon
 que ce soit à l’idée lourdement erronée à mes yeux de « l’alliance
 des républicains des deux rives ». 
Mon appréciation sur ce point est aussi ancrée que la tienne.
 C’est pourtant le sens que tu as donné à ton initiative dans l’entretien
 que tu as donné au JDD. Dès lors, je sais trop bien comment, quoique
 je dise ou explique sur place, la petite musique délétère des chiens de
 garde du système m’assignerait à cette ligne politique, que je
 désapprouve pourtant depuis toujours, comme je te l’ai expliqué de 
vive voix. Cette confusion achèverait le bouclage mental qui s’opère
 déjà autour de la thèse selon laquelle tous les défenseurs de la 
souveraineté populaire seraient voués à se retrouver unis alors même
 que leurs convictions écologiques et sociales s’opposent en
 tous points. 
L’intervention consternante de Jacques Sapir appelant à une alliance
 avec le Front national a offert aux griots du système l’argument qu’ils
 n’étaient pas parvenus à imposer en défense du « oui » lors du
 référendum de 2005 sur la Constitution européenne. 
Ta proposition de dialogue avec Nicolas Dupont-Aignan va dans le sens
 de cette confusion inacceptable. Sais-tu qu’il s’est prononcé pour 
remettre en cause le droit du sol ? Devra-t-on discuter de sa 
proposition de choisir Marine Le Pen comme Premier ministre 
s’il était élu Président de la République ? 
Si respectable qu’il soit et si estimable que soit sa résistance aux
 pressions de son camp, il est à mes yeux bien ancré sur une rive ou
 je ne veux pas aller.
Il peut arriver que, dans des circonstances exceptionnelles, le devoir 
commande de se serrer les coudes face à l’envahisseur 
momentanément victorieux comme le fut l’Allemagne nazie. 
Mais alors il faut se souvenir que les ancêtres politiques du
 Front national collaboraient avec l’ennemi.
 L’argument national, lorsqu’il prétend effacer les autres questions
 qui se débattent dans une société libre, fonctionne comme un 
étouffoir des questions pourtant au cœur de la vie de nos sociétés. 
J’en donne un exemple actuel. Les nationalistes catalans de droite et 
de gauche se sont unis en Espagne pour présenter une liste commune
 aux élections. Dans cette circonstance, ils affrontent la liste unie 
de nos camarades d’Izquierda Unida, de Podemos et des
 rassemblements citoyens qui les ont battus à Barcelone.
 Au nom de l’unité nationale, la droite républicaine catalaniste impose
 le silence à la gauche républicaine catalaniste sur les questions 
écologistes et sociales mais aussi sur l’élargissement du pouvoir des 
citoyens. Ce sont pourtant les urgences brûlantes de la vie quotidienne
 des gens du commun. Devons-nous conseiller à nos amis d’oublier eux
 aussi leur programme écologique, social et citoyen pour réaliser 
« l’unité des républicains catalans des deux rives »? 
Nous priverions alors les citoyens de la seule alternative réelle
 au système dominant ! Le rêve de nos adversaires serait accompli 
sans qu’ils aient à fournir le moindre effort. L’union des républicains
 des deux rives, et n’importe quelle union nationale, se font partout 
et toujours au prix du silence de la gauche sur les ambitions de progrès
 humain de la société.
La République est un cadre et un idéal humain dont le contenu diffère 
du tout au tout entre ceux qui veulent la faire vivre. Nous sommes les
 partisans de la « République jusqu’au bout », c’est-à-dire partout et
 pour tous, de la cité à l’entreprise et avec la nature. Je me bats 
pour une sixième République parlementaire et pour l’abolition de la 
monarchie présidentielle actuelle. Mais à nos yeux, les menaces qui 
pèsent sur la République en France sont le résultat des impératifs
 du système financier qui domine tous les compartiments de la vie en
 société. Il exige en effet une dérégulation et une mise à l’écart de
s procédures démocratiques comme le proclame l’ordolibéralisme
 allemand. De même, l’agression contre-républicaine des
 institutions européennes et sa violence ne s’expliquent pas par 
un défaut de convictions républicaines mais par les intérêts matériels
 financiers qui sont prioritaires pour ces institutions. 
C’est donc la cause, la racine qu’il faut atteindre et non 
saupoudrer la conséquence de déclarations républicaines émouvantes
 sans prise sur les origines du problème. J’achève en te disant
 que nous commettrions un sectarisme parallèle à celui du parti de
 Sarkozy si nous nous regroupions pour prétendre être les seuls « républicains ».
 Le peuple français est républicain dans sa quasi-totalité. 
« Liberté égalité fraternité » : il en défend de cœur l’esprit et 
la finalité sans aucune difficulté. Mais il est partagé sur la façon
 de faire vivre sa République. Cette dispute est noble. Son existence
 entretient la pérennité de la République en même temps qu’elle
 la régénère sans cesse du seul fait qu’il entretient l’existence d’un
 espace public délibérant et décidant. Empêcher ce débat au nom de
 « l’unité des républicains des deux rives » c’est aller contre le but
 que l’on vise. Se proclamer seuls républicains est une lourde faute 
qui minorise l’idéal qui est pourtant revendiqué.
Cher Jean-Pierre, toutes ces raisons te sont connues. Je te les confirme 
et je t’en avais prévenu. Je tiens toutefois à te dire mon estime et
 mon profond respect pour tout ce que tu as apporté à l’action de la 
gauche depuis le programme commun jusqu’à ta démission du gouvernement
 par refus de la guerre du golfe. La démarche que tu entreprends 
finira mal, contre ton avis car je n’ai nul doute sur la fermeté de tes
 convictions humanistes.
 Au mieux un petit regroupement électoral au pire une débandade contre
 nature. Si tu venais à constater que rien ne se peut de cette façon, 
tu seras le bienvenu dans nos rangs, ceux de la république écologique et 
sociale, ou nous serions fiers de te voir. Ta place est dans ta famille de
 gauche dont tu as été un inspirateur constant. C’est pourquoi je te 
propose de participer à la conférence européenne pour le plan B 
dont nous donnerons le départ Oskar Lafontaine, Yanis Varoufakis
 et moi à la fête de l’Humanité.
 Tu as été assez précurseur dans ce domaine aussi pour comprendre
 l’importance d’une telle réunion internationaliste. C’est pourquoi je
 pense que tu y seras intéressé.
Avec mon affection républicaine et toute mon amitié, je me dis bien à toi,
Jean luc Mélenchon

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