du
à l'heure où le POI traverse une crise profonde dans laquelle Daniel Glusckstein (ex)-secrétaire national joue un rôle important , voilà quelques documents découverts sur le web le concernant.
(BV)
Critique
du livre de Daniel Gluckstein,
Lutte des classes et mondialisation
par Wolfgang
Le livre du
camarade Daniel Gluckstein, Lutte des
classes et mondialisation, propose une appréciation d’ensemble de
l’impérialisme aujourd’hui, étayée par un ensemble de faits assez important et
précédée d’une présentation sommaire de certains concepts marxistes
fondamentaux. Durant les quelques mois qui ont suivi sa publication, ce livre a
été placé au centre d’un certain nombre de réunions de formation et a été lu
par une partie des militants du CCI. On ne peut que se féliciter de la décision
qui fut prise alors de mettre en œuvre une campagne de formation et d’ouvrir la
discussion autour de cet ouvrage : la réflexion et le débat théoriques ne
peuvent qu'être bénéfiques à notre organisation et à notre compréhension
commune de la situation actuelle du monde et de l'impérialisme.
Mais
la discussion aurait dû et devrait, à mon avis, être effectivement généralisée
et prendre la forme d'un vrai débat théorique, donc politique, entre nous. Or
force est de constater que la discussion n'a pas été véritablement organisée et
contrôlée de manière à ce que tous les camarades y participent activement. Plus
fondamentalement, la cause de cette situation me semble résider dans le
caractère unilatéral pris par la discussion et par les réunions de formation,
sous la responsabilité de la direction du CCI. Par exemple, les interviews
publiées dans la Lettre de la Vérité, n°
84, qui a rendu compte du premier camp national de cadres du CCI, de même qu’un
certain nombre de propos tenus pas des camarades, me semblent témoigner du fait
que ceux-ci, dans leur grande majorité, semblent considérer qu'il y a d'un côté
“le livre” — comme ils disent — qui serait en quelque sorte porteur de la
vérité et, d'un autre côté, eux-mêmes, militants qui s'efforcent de découvrir
cette vérité par une telle lecture. Nul ne semble soumettre cet ouvrage à une
analyse critique, malgré l'invitation de l'auteur à le faire (p. 20). Autrement
dit, il y a un risque que la "discussion" se ramène à un pur et
simple apprentissage de "vérités" toutes faites. Cette attitude face
à la théorie me semble avoir pour cause le choix de la direction de considérer
le livre du camarade Daniel Gluckstein comme une sorte de "manuel"
marxiste à valeur scientifique. Or cela est d'autant plus regrettable que,
selon moi, cet ouvrage comporte un grand nombre de passages dont la validité
théorique et/ou le caractère probant sont très contestables.
Plus
précisément, les chapitres X à XV me semblent globalement convaincants. Daniel
Gluckstein nous y propose, sur la base d’un ensemble de faits assez important,
une analyse de la politique impérialiste aujourd'hui, de telle manière que l’on
arrive à saisir les liens existant entre les différents éléments de l’analyse.
Cela permet de rendre compte des tendances du mode de production actuel d’un
point de vue global et d’exposer, de manière le plus souvent claire et
cohérente, les analyses politiques qui sont les nôtres. En revanche, les chapitres
II à IX (ainsi que certains passages du chapitre XV et des “ études
complémentaires ”) sont à mon avis beaucoup moins convaincants et contiennent
même un grand nombre d’explications et d’analyses erronées. Je vais donc, dans
la suite de cette contribution à la discussion, m’en tenir essentiellement à
ces chapitres-là, afin d’essayer de montrer concrètement ce que j’y vois de
faux, unilatéral ou inexact.
Je
commencerai par les très importants problèmes théoriques que soulève la manière
dont Daniel Gluckstein présente, dans la première partie de son livre,
certaines catégories[1]
marxistes fondamentales.
I. Sur la plus-value
Il
me semble que la présentation de la catégorie — essentielle entre toutes — de
la plus-value, est tellement simplifiée et soumise à une visée didactique,
qu'elle conduit à de véritables erreurs de compréhension1.
1) Je
commencerai par un problème apparemment secondaire, mais significatif d'une
certaine confusion théorique qui se retrouve en bien des endroits de l'ouvrage.
Contrairement
à ce qu'affirme Daniel Gluckstein à plusieurs reprises (p. 159, p. 161,
p. 369...), les secteurs des transports, de l'énergie et des
télécommunications — comme d'ailleurs bien d'autres “services” — sont
directement productifs. Loin de servir seulement à la circulation des
marchandises, ils sont eux-mêmes producteurs de valeur d'usage et de valeur
d'échange. Ils se distinguent en cela d'autres services comme le commerce ou
les banques qui, pour leur part, ne produisent pas de plus-value, parce qu'ils
servent seulement à la réalisation ou à l'accumulation de celle-ci — et
détournent à leur profit une partie de la plus-value produite par les secteurs
productifs.
Comme Marx
l'explique dans quelques textes, ce que nous appelons aujourd'hui les
“services” sont, dans un certain nombre de secteurs très importants, des marchandises. Souvent “immatériels” en
apparence, ils n’en sont pas moins définis, comme toute marchandise, par leur
“double caractère de valeur d'usage et de valeur d'échange”. En effet, la catégorie
de “valeur d'usage” n'implique pas nécessairement le caractère empiriquement
“matériel” de la marchandise : il ne faut pas confondre la matérialité avec l'utilité,
qui seule définit la “valeur d'usage” (utilité par rapport à un besoin humain
quelconque)2.
L'exemple
dont Marx traite explicitement est celui de l'industrie des transports3. Il explique : “Ce que vend l’industrie
des transports, c’est le transfert lui-même. L’effet utile produit est lié
indissolublement au procès de transport, c'est-à-dire au procès de production
de l’industrie des transports. (…) Ainsi la formule serait pour l’industrie des
transports :
A
— M {T + Mp} … P — A’,
puisque c’est le procès lui-même,
et non un produit séparable de lui, que l’on paie et que l’on consomme.”1 Cette “formule” particulière se
distingue donc de la “formule générale” qui exprime le processus de production
capitaliste et qui peut s’écrire :
A
— M {T + Mp} … P … M’ — A’,
où l’on voit que la production de
marchandises matérielles passe par un procès de production (symbolisé par “P”)
distinct dans le temps des autres étapes du processus ; en revanche, dans le
cas d’une production de services comme le transport, le processus de
valorisation (ou processus de mise en valeur du capital avancé par la création
d’une valeur nouvelle) ne coïncide pas avec un processus de création de
marchandises nouvelles. La “formule” exprimant le procès de production de la
plus-value dans le cas de la production “immatérielle ” se distingue donc de la
“formule générale” par le fait que, dans le premier cas, le procès de
production en tant que tel ne se distingue pas empiriquement de la marchandise
qu'il produit, puisque cette marchandise n'est pas une “chose”, mais un
“service”, ce que Marx appelle un “effet utile”.
Marx
explique très clairement que le “produit du procès de production” peut être
soit une “chose utile matérielle distincte des éléments du capital productif ”,
soit un “effet utile” indissolublement lié à ce procès, et qui “se comporte
absolument comme d’autres marchandises”. Le fait que la production des services
soit simultanée à leur consommation concerne exclusivement le caractère propre
de leur valeur d'usage (qui est immatérielle) ; or, le point de départ de la
théorie marxiste est la distinction rigoureuse des deux caractères de toute
marchandise : la valeur d'usage et la valeur d'échange (produites
respectivement par le côté "travail concret" et le côté "travail
abstrait" du travail humain). Le fait qu'il ne reste aucune trace de la valeur d'usage du service une fois qu'il
a été produit-consommé ne signifie donc nullement que sa valeur ne reparaisse pas dans le produit final pour lequel il a été
utilisé, ainsi qu'il en va pour tous les moyens de production.
Or tout cela est en réalité évident : on
aurait du mal à comprendre l'importance que les capitalistes attachent à la
privatisation des services publics de transports, d'énergie et de
communication, en particulier, si ces services ne dégageaient pas réellement ou
potentiellement — sous réserve, bien souvent, de restructurations et de
suppressions d'emplois massives — une masse considérable de plus-value2 .
2) Pour
illustrer la définition de la plus-value, Daniel Gluckstein analyse le tableau
des Comptes de l’industrie française
pour les années 1980 (page 58 et suivantes). L'intérêt didactique de ces pages
n'est qu'apparent : en réalité, loin d'éclairer le concept, elles
l'obscurcissent.
a)
Tout d’abord, je ne vois pas en quoi l’examen de ce tableau prouverait quoi que
ce soit de la validité de la théorie marxiste de l’exploitation. Contrairement
à ce qu'affirme Daniel Gluckstein, ce tableau ne dit nullement que toute la
plus-value provient uniquement du
travail salarié. Aux yeux des économistes bourgeois et des capitalistes en
général, la valeur ajoutée provient de l’ensemble
du capital investi. Les distinctions faites entre les “rémunérations ”, les
“impôts” et l’ “excédent brut d’exploitation ” (EBE)3
le sont du point de vue (bourgeois) de la répartition
de la valeur ajoutée, et ne signifient rien quant à l’origine de celle-ci. Marx, au contraire, dans le cadre de sa “
critique de l’économie politique ”, se place du point de vue de la production de la valeur, et c'est dans
cette perspective qu'il distingue le capital constant et le capital variable.
Le
fait brut qu’une pierre tombe quand je la lâche prouve-t-il de près ou de loin
que la théorie de Newton est vraie et que celle d’Aristote est fausse ?
Évidemment non. L’expérience qui confirme ou infirme une théorie scientifique
n’est jamais le fait brut de l’ “expérience” immédiate. De même, le tableau
présenté par Daniel Gluckstein ne confirme ni n’infirme la théorie de Marx, pas
plus que celle de Smith, celle de Walras, ou une autre. Une théorie a pour
fonction d'expliquer un ensemble de
faits ; il est bien évident que, si l'on essaie de la “vérifier” en regardant
si elle “correspond” bien à tel ou tel fait individuel qu'elle a précisément
pour fonction d'expliquer, on peut être sûr de réussir, à moins que la théorie
soit absurde... En tant que tel, un fait est un fait, et il ne va pas changer
selon la manière dont on l'explique : c'est pourquoi la valeur ajoutée et
l'ensemble salaires + plus-value coïncident
empiriquement. Mais l'intérêt de la théorie de Marx réside dans la façon dont il explique la provenance de
cette valeur, qui selon lui a pour unique origine le travail humain.
De
même, les “observations” dont Daniel Gluckstein fait suivre son explication du
tableau, n’indiquent que ce qu’il veut a
priori prouver : il affirme, en effet, que ce tableau “confirme donc
indiscutablement [!] que l’exploitation du travail salarié est la source de
toutes les richesses nouvelles et de tous les profits, sous quelque forme qu’ils se répartissent (…)” (c’est-à-dire le
profit industriel proprement dit, l’intérêt perçu par le commerçant, par le
banquier, etc.). Malheureusement, ce tableau ne prouve rien de cela non plus. Si Daniel Gluckstein avait examiné le
tableau des comptes des banques françaises, il aurait pu expliquer également la
même chose, puisqu’il aurait constaté une augmentation de la valeur ajoutée. Or
cela aurait été erroné d'un point de vue marxiste, puisque, comme il le
rappelle lui-même à un autre endroit, le secteur bancaire, pour les marxistes,
ne produit pas de plus-value !
En un mot, il est complètement erroné de dire que “ce
tableau confirme indiscutablement qu' (…) il s'agit bien du mécanisme de
l'exploitation capitaliste” tel que l'explique Marx1. Pour prouver que
Marx a raison, on ne peut se contenter de montrer
un tableau des comptes de l'industrie française, qui en lui-même n'explique rien.
b) En outre,
selon Daniel Gluckstein, le tableau en question montrerait que “la valeur de la
force de travail a constamment baissé”. Mais la seule indication offerte par ce
tableau est que la part des profits dans la valeur ajoutée des entreprises
industrielles a constamment crû par
rapport à la part des salaires. Or, premièrement, le concept de salaire ne
se confond pas avec celui de valeur de la force de travail, puisque le salaire
n'est que le prix de cette marchandise sur le “marché du travail” et que le
prix ne coïncide jamais parfaitement avec la valeur qui le détermine. Ensuite
et surtout, le fait que la part des profits ait augmenté par rapport à la part
des salaires n'empêche pas, en l'occurrence, que celle-ci ait également crû de
manière absolue, même si ce fut moins vite que la première. L'augmentation
massive de la valeur ajoutée signifie que les entreprises industrielles ont
produit une masse accrue de valeur en général et de plus-value en particulier.
Or le fait, pour les travailleurs, de produire plus de valeur qu’auparavant
signifie seulement que leur travail est plus intensif et/ou qu’ils sont
eux-mêmes plus nombreux à produire. — En revanche, ce tableau ne nous dit rien
de la productivité, dont l'analyse
seule permettrait de savoir si la valeur de la force de travail dans la France
des années 1980 a effectivement baissé. On se doute, bien évidemment, que la
productivité a augmenté de manière importante ; mais, encore une fois, cela n'a
pas de rapport immédiat avec le taux du salaire (qui dépend avant tout de la
lutte des classes et de ses résultats acquis) ; et, en l'occurrence, le tableau
indique clairement que la masse des salaires a augmenté globalement. En fait,
comme nous le verrons plus loin, il est faux de dire que le niveau de vie moyen
des travailleurs s'est "effondré" à cette époque. Pourtant, Daniel
Gluckstein développe plus loin son affirmation selon laquelle “la valeur de la
force de travail a constamment baissé” en soutenant que, pendant les années
1980 en France, “production et consommation s'effondrent” (p. 133) et que
“chaque fois que la productivité progresse, disons, de 10%, les salaires —
pouvoir de consommation — baissent de plus de 10%. Donc, le pouvoir de consommation
(salaire réel) régresse” (p. 174). Bref, Daniel Gluckstein lit dans son tableau
non seulement ce que celui-ci ne dit pas, mais encore, en l'occurrence, l’exact
contraire de ce qu’il indique.
c)
La “troisième observation” de Daniel Gluckstein ne me semble que partiellement
pertinente.
Il
est vrai que, comme le tableau l'indique, “la part du 'revenu disponible brut'
qui est investie en rapport avec le développement strict de l'industrie va en
se réduisant de manière relative”. Au demeurant, étant donné l'ampleur des
profits industriels dans la France des années 1980, cela se comprend : en
régime capitaliste, l'accumulation productive est limitée non par les capacités
absolues d'investissement, mais par la seule nécessité de n'augmenter la productivité
et la production que dans l'objectif d'augmenter la masse des profits,
c'est-à-dire sans pour autant risquer la “surproduction”.
En revanche,
le fait que, à partir de 1986, “les capitalistes empruntent de moins en moins
aux banques pour investir dans la production” ne signifie pas ipso facto que “leurs activités sont de
moins en moins tournées vers l’activité productive”, si l'on entend par là que
leurs investissements productifs diminuent de manière absolue. En l'occurrence,
cela signifie d'abord que l’accroissement très important de leurs profits leur
permet de s’autofinancer dans une proportion croissante, quelle que soit par
ailleurs la nature de leurs activités, afin de ne plus avoir à payer les
intérêts des emprunts bancaires1. Par
ailleurs, l'augmentation rapide de la productivité et de la valeur ajoutée dans
les entreprises industrielles rend invraisemblable l'affirmation selon laquelle
elles “investissent de moins en moins dans la production”, si l'on entend ce
“de moins en moins” de manière absolue.
Il n'en reste
pas moins que, dans le cadre de l’augmentation de la productivité et de la
production, dans le cadre d’une augmentation des investissements industriels en
France dans les années 1980, une part croissante des bénéfices (eux-mêmes croissants)
se soit effectivement détournée de la production. S’il est donc faux d'affirmer
que les “activités [des entreprises industrielles] sont de moins en moins
tournées vers l’activité productive”, car cette phrase signifierait que cela
vaut de manière absolue, il n’en est pas moins vrai de dire qu’une part
croissante des profits s’est détournée de la production. Mais, selon le tableau
présenté, l’investissement en capital dans l'industrie française des années
1980 n’a pas cessé de croître de manière absolue, bien au contraire. Ici comme
ailleurs (nous aurons maintes occasions de le constater par la suite), Daniel
Gluckstein fait passer des données relatives pour des données absolues et des rapports entre des données pour des
faits "bruts".
d)
Il s'ensuit que la conclusion générale que Daniel Gluckstein tire de ses
observations n'est pas adéquate aux faits examinés.
Il
écrit, en effet, que les “chiffres” du tableau “témoignent également [du fait]
que ce régime est arrivé à un niveau de décomposition où, d’une part, la classe
capitaliste, pour préserver sa marge de profit, voire l’augmenter, recourt
systématiquement à l’abaissement de la valeur de la force de travail, ce qui
revient, nous le verrons plus loin, à une véritable politique de destruction des
forces productives ; et, d’autre part, à soustraire des fractions grandissantes
de ces profits de l’activité productive vers d’autres activités parasitaires
destructrices de l’économie”.
Ici
encore, je ne vois pas en quoi “les chiffres” du tableau “témoignent” en
eux-mêmes de la “décomposition du capitalisme”. Ils pourraient tout aussi bien
indiquer le contraire, si l’on s'en tenait à eux : ne témoignent-ils pas de
l’augmentation rapide et importante de la valeur ajoutée, c’est-à-dire de la
richesse matérielle créée par les entreprises industrielles capitalistes1 ? De même, à lui seul, ce tableau, s’il
indique certes qu’une fraction grandissante des profits se détourne de la
production (sans empêcher, dans les années 1980, en France, l'augmentation
absolue du capital investi dans celle-ci), il ne prouve nullement que cette fraction des profits aille vers des
“activités parasitaires destructrices
de l’économie” (je souligne). En
eux-mêmes, les “transferts de capital” et les acquisitions d' “actifs
incorporels” ne sont pas nécessairement destinés à alimenter des “activités
parasitaires destructrices de l’économie” : cela dépend. La spéculation sur les
actions des entreprises existait déjà au XIXe siècle : c'était en un sens une
activité parasitaire, puisque non directement productive, mais elle n'en était
pas moins indispensable au drainage des gros capitaux, qui eux-mêmes servaient
à développer les grosses entreprises de production. On ne peut donc pas
considérer, en l'occurrence, que les affirmations de Daniel Gluckstein soient
fondées sur le document examiné : le tableau en question ne dit pas si
l'acquisition d'actifs incorporels a signifié l'achat d'actions d'une autre
entreprise, une pure spéculation sur les monnaies ou sur des produits dérivés,
etc. Enfin, il est paradoxal de parler ici d'une “difficulté grandissante de la
mise en valeur du capital, en particulier du fait de la résistance opposée par
la lutte de classe”, puisque Daniel Gluckstein vient de nous expliquer lui-même
que, dans les pays de l'OCDE, “le rendement du capital dans le secteur des
entreprises2 a constamment progressé,
tandis que la valeur de la force de travail a constamment baissé” —
c'est-à-dire que le capital s'est de mieux en mieux valorisé — à cause des
coups portés contre les salariés, contraints de reculer.
En réalité, si Daniel Gluckstein écrit tout
cela, c’est qu’il a l’œil sur d’autres phénomènes que ceux indiqués par son
tableau, en particulier sur les analyses qu’il présente lui-même dans la
deuxième partie de son livre. Certes, notre compréhension marxiste du stade
actuel auquel est parvenu le régime capitaliste doit partir des faits, et ne
cesser d'y revenir ; mais, d'une part, elle ne se contente pas de telle ou
telle donnée isolée, coupée des autres ; et, d'autre part, elle ne s'en tient
pas aux faits "bruts", parce que ceux-ci, en eux-mêmes, n'expliquent
jamais rien. Si tel était le cas, s’il suffisait d’examiner quelques chiffres
et statistiques pour comprendre la réalité et pour vérifier la théorie de Marx,
tout le monde serait marxiste ! Les marxistes ne sont pas des empiristes. En
particulier, les chiffres ne sont pas transparents, ils ne laissent pas voir
“derrière” eux la réalité, dont ils expriment seulement certains aspects qui,
purement quantitatifs, resteraient en eux-mêmes des points aveugles sans la
lumière de la théorie, c’est-à-dire sans l’explication rationnelle de la
réalité. Le “marxisme” désigne une méthode, une théorie et une politique, qui
permettent de comprendre la réalité grâce à sa cohérence et à sa puissance
explicative.
A
la fin de son deuxième chapitre, Daniel Gluckstein écrit qu’ “il ne s’agit pas
là d’une appréciation d’ordre idéologique, d’un jugement d’ordre moral ou
encore d’une prise de position politique. Il s’agit, tout simplement, du
constat qui découle de l’analyse des chiffres fournis par la classe capitaliste
elle-même”. Comme on l'a vu, il aurait certainement été plus près de la vérité
s’il avait dit le contraire.
3)
Dans la deuxième partie de l'ouvrage, on retrouve évidemment des traces de ces
inexactitudes en ce qui concerne la nature de la plus-value.
Daniel
Gluckstein caractérise le stade de l'impérialisme comme celui où “les gains de
plus-value ne peuvent, de plus en plus, se réaliser que dans l'offensive contre
la classe ouvrière pour abaisser la valeur de sa force de travail”. Je ne vois
pas en quoi cette détermination serait une spécificité du stade impérialiste.
Marx explique au contraire que la lutte de classes est le moteur de l'histoire,
c'est-à-dire que, dans le mode de production capitaliste, les classes
antagonistes n'ont de cesse de se battre, l'une pour abaisser la valeur de la
force de travail, l'autre pour la maintenir ou l'augmenter. Il s'agit là d'une
tendance constante, nécessaire, essentielle, du capital, qui ne peut exister qu'en accroissant la productivité, c'est-à-dire en
tendant incessamment à abaisser la valeur de la force de travail, puisque,
comme on le sait, la valeur de la force de travail varie avec la productivité —
plus précisément avec la productivité dans les branches qui produisent les
biens de consommation courante.
Daniel
Gluckstein distingue deux “types” de plus-value relative : celle qui est
dégagée sans que le salaire de l'ouvrier perde du pouvoir d'achat et celle qui,
au contraire, aboutit à la diminution de celui-ci. On peut évidemment admettre
cette distinction commode que propose Daniel Gluckstein pour désigner ce qu'il
appelle la “plus-value relative de type 1” et la “plus-value relative de type
2”. Et il est probablement vrai que la seconde forme tende aujourd'hui à devenir prépondérante — même si Daniel
Gluckstein ne le prouve pas ici et ne livre pas assez de preuves documentaires
à ce sujet dans l'ensemble de son livre (je reviendrai bientôt sur ce point). Mais il me semble que seule une vision
mécaniste et abstraite des choses peut faire croire que la “plus-value relative
de type 2” était “exceptionnelle” au XIXe siècle. En effet, les patrons ont
toujours essayé de diminuer le salaire au-dessous de la valeur de la force de
travail. Chaque fois que cette possibilité de faire un profit supplémentaire
s'est présentée en raison d'un rapport de forces qui leur fût favorable, elle
l'a toujours emporté sur des considérations “raisonnables” concernant la
nécessité de ne pas reproduire la force de travail de manière défectueuse.
Comme le dit Marx, le principe des capitalistes a toujours été et sera toujours
: “Après moi le déluge !”.
Il est donc
erroné de croire que Marx n'ait envisagé ce cas de figure que comme une
“hypothèse (...) tout à fait exceptionnelle et contradictoire au régime même de
la propriété privée des moyens de production” (p. 179). Tout au contraire, Marx
écrit expressément que “cette pratique [consistant à abaisser le salaire
au-dessous de la valeur de la force de travail] joue un rôle des plus importants dans le mouvement réel du salaire (Le Capital, livre Ier, ch. 12, cité par
Daniel Gluckstein lui-même p. 171 ; je souligne). De même, Marx cite cette
pratique comme étant l'un des principaux moyens pour les capitalistes de contrecarrer
la tendance à la baisse du taux de profit1.
Surtout, Marx explique que le procès de production capitaliste a pour loi
immanente la tendance à la paupérisation absolue des ouvriers1 — même si cette loi tendancielle, comme
toutes celles découvertes par Marx, peut ne pas aboutir à une paupérisation
absolue de fait, parce que la lutte des classes et les conquêtes ouvrières
peuvent l'en empêcher. Ce cas de figure n'a donc rien à voir avec une
“hypothèse” d'école, ni avec une exception à la règle, ni avec une tendance en
soi mortelle pour le système ; au demeurant, aucune des contradictions du
système n'est en soi mortelle pour lui, car il ne s'agit jamais de simples
contradictions formelles, abstraites, mais de contradictions qui n'ont de
réalité que dans l'histoire réelle, c'est-à-dire dans l'histoire de la lutte
des classes. Ce cas de figure correspondait donc déjà à une pratique courante
des capitalistes, qui fut constatée par Marx et par tous les contemporains
— à commencer par les ouvriers eux-mêmes... Si Marx le rejette de son
exposé des lois et mécanismes du mode de production capitaliste, c'est
uniquement parce que, dans le livre I du
Capital, il étudie la réalité d'un point de vue strictement théorique, qui
requiert de postuler que chaque catégorie et chaque loi fonctionnent de manière
“pure”, abstraction faite de la façon dont
elles se réalisent concrètement dans l'histoire empirique. Par exemple, il fait
abstraction du fait que les marchandises ne sont pas vendues individuellement à
leur valeur, mais à un prix qui oscille autour de cette valeur ; or cette règle
vaut pour la marchandise force de travail : il faut “supposer”, pour comprendre
les mécanismes généraux du procès de
production capitaliste, que la force de travail est vendue à sa valeur
“normale”, il faut donc faire abstraction
des fluctuations que subit son prix réel sur un “marché du travail”
déterminé. — Ici comme ailleurs, on ne peut vérifier la validité de la
théorie marxiste que si on la considère
dans son ensemble : on ne peut vérifier empiriquement la validité de chaque
loi présentée dans Le Capital si on
la sépare des autres — et cela vaut plus encore pour les lois du livre I qui,
selon Marx lui-même, est le plus abstrait.
Quant
à cette valeur elle-même, hier comme aujourd'hui, elle dépend essentiellement de la lutte des classes
et des conquêtes que la classe ouvrière a arrachées. Quand donc Marx justifie
son exclusion du cas de figure de l'abaissement du salaire au-dessous de la
valeur de la force de travail en disant que, dans ce cas, l'ouvrier “ne
reproduirait sa force que de manière défectueuse”, il ne faut pas
nécessairement comprendre cette “défectuosité” comme le fait ici Daniel
Gluckstein, c'est-à-dire dans le sens où l'ouvrier ne disposerait plus des
seuls “moyens de subsistance ” vitaux ; les besoins ne se réduisant pas
exclusivement à ce que Marx appelle “les prétendus besoins naturels”, il faut
comprendre que l'abaissement du salaire au-dessous de la valeur de la force de
travail signifierait un “vol commis sur le temps de travail nécessaire” par le
capitaliste, c'est-à-dire un vol par
rapport à la valeur de la force de travail définie non par un “minimum vital”,
mais par un certain “standard de vie” qui résulte, pour l'essentiel, de la
lutte des classes.
Bref, si la “plus-value relative de type 2”
tend à devenir prépondérante aujourd'hui (ce qui reste à prouver), cela ne
tient pas à une quelconque propriété spécifique de l'impérialisme, mais au fait
que l'initiative dans la lutte des classes se trouve, dans la période actuelle,
du côté des capitalistes — la classe ouvrière étant acculée à une position de
défensive générale, à la recherche des voies de la résistance. Si les coups de
l'impérialisme contre la classe ouvrière sont d'une violence sans précédent,
c'est que, à la différence de la situation qui, par exemple, prévalait dans les
pays développés pendant les “trente glorieuses”, il a bien plus qu'alors les
moyens de sa politique, parce que la trahison des appareils et l'effondrement
de l'U.R.S.S. ont à présent abouti et aboutissent encore à un véritable
processus de décomposition du mouvement ouvrier.
Comme
le dit fort justement Daniel Gluckstein dans son Introduction générale (pp. 10 et 11) : “En définissant le capital
comme 'un rapport social d'exploitation' entre classes sociales que leurs
intérêts antagoniques amènent à lutter constamment l'une contre l'autre, Marx
fait donc de la lutte des classes elle-même le socle sur lequel repose le
système capitaliste. (...) Parce qu'au centre du capital est la plus-value, au
centre, est la lutte des classes. C'est elle qui détermine le cours du capital
lui-même ”.
II. Sur la loi de
la baisse tendancielle du taux de profit
L’exposé
par Daniel Gluckstein de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit est
beaucoup trop abstraite et n’est guère convaincante, rendant tous ses “calculs”
invraisemblables. En effet :
a) Par souci
de simplification didactique, il prend l’exemple de deux entreprises capitalistes. Or cet exemple n'est nullement
probant, puisque la question du taux de profit ne se pose évidemment qu’au
niveau “ macro-économique ” : si tel n'était pas le cas, on ne voit pas
pourquoi Marx aurait jugé nécessaire de faire précéder l’analyse de cette loi
par les livres I et II du Capital et
par les deux premières sections du livre III — livre III dont le titre est,
rappelons-le : “procès d’ensemble
de la production capitaliste” (alors que le livre I, quant à lui, fait le plus
souvent abstraction de la concurrence et de la pluralité des entreprises).
En particulier,
la loi de la baisse tendancielle du taux de profit ne peut être établie
qu’après celle de la péréquation des taux
de profit, c’est-à-dire de la tendance à l’égalisation des taux de profit
entre les diverses branches de l'économie, quelle que soit la composition
organique de leur capital — d'où la constitution effective d'un taux de profit
moyen (défini par le rapport de l'ensemble de la plus-value produite au niveau
de toute la société à l'ensemble du capital social investi). Certes, la
péréquation des taux de profit entre les branches et les secteurs d'activité ne
signifie nullement que les taux de profit soient égaux entre les entreprises
individuelles, qui au contraire se font concurrence pour augmenter leurs parts
de marché, pour accroître leur profit en augmentant la productivité, donc en
augmentant la composition organique de leur capital. Mais cette concurrence
n'en a pas moins lieu dans un cadre précisément défini par cette péréquation
des taux de profit : le taux de profit d'une entreprise n'est pas exclusivement
déterminé par la composition organique propre à son capital individuel, mais
aussi par la loi de la péréquation des taux de profit, par rapport à laquelle
la concurrence ne fait varier les profits individuels que dans les limites
définies par la constitution du taux de profit moyen. Partir de la concurrence,
c'est tomber dans l'illusion empiriste propre à l'économie politique vulgaire —
c'est manquer les "lois immanentes de la production capitaliste".
De
même, ce n'est qu'au niveau du capital social global, c'est-à-dire à partir de
la constitution effective d'un taux de profit moyen, que l'on peut comprendre
la concurrence et la loi de la baisse tendancielle du taux de profit — ainsi
que la manière dont elle se réalise concrètement au niveau des entreprises
individuelles. Globalement, tendanciellement, tout progrès de la “productivité
du travail social" entraîne une
augmentation du capital constant par rapport au capital variable, donc une
augmentation de la composition organique du capital social, donc une baisse du
taux de profit moyen — dont l'effet
s'exerce sur toutes les entreprises, quoique de manière inégale. En réalité, la
tendance à la baisse du taux de profit ne fait qu'exprimer concrètement la
contradiction entre les forces productives qui tendent à une croissance
illimitée, d'une part, et les rapports sociaux qui limitent cette augmentation,
voire l'empêchent, et la font déboucher sur des crises de surproduction et sur
la dévalorisation du capital et de la force de travail, d'autre part. Il s'agit
donc d'une tendance qui exprime l'articulation contradictoire entre
l'accumulation du capital social et l'augmentation de sa composition organique.
b)
Il découle de ce qui précède que l'exemple de Daniel Gluckstein est beaucoup
trop abstrait, non seulement parce qu'il semble croire que la question de la
baisse tendancielle du taux de profit se pose au niveau de la concurrence
simple entre les entreprises individuelles — alors qu'elle concerne le
processus d'ensemble du capital social — mais encore parce que, dans cet
exemple, la baisse du taux de profit apparaît comme soudaine et spectaculaire,
alors que — fait lié au précédent — c'est en réalité un processus qui
s'inscrit dans le long terme et n'est que très progressif.
De fait,
l’absurdité de cet exemple saute aux yeux. En effet, même si le capitaliste qui
a acheté la machine pour fabriquer des montres vend deux fois plus de montres
que son concurrent, il ne gagnera pas plus que ce dernier par montre,
contrairement à ce que suppose Daniel Gluckstein. Premièrement, en effet, le
prix de marché des produits est déterminé en dernière instance par leur “valeur
sociale”, et non par leur valeur individuelle — de sorte qu’il y a un processus
d’égalisation tendancielle des prix de marché des produits qui sont en
concurrence directe (via notamment le rapport de l’offre et de la demande) ; il
est donc faux de supposer que les prix réels des montres (supposées identiques)
de nos deux capitalistes soient très différents, même si la part de plus-value qu'elles
renferment individuellement est différente ; en réalité, nos deux capitalistes
vendront donc leurs montres à un prix voisin, car même si le capitaliste à la
machine décide de les vendre un peu moins cher pour rafler les parts de marché
de son concurrent, il est évident de manière générale qu’il ne pourra cependant
pas vendre à perte. Ici encore, on voit que seul le point de vue
“macro-économique” permet de comprendre et d’expliquer les causes et les effets
réels de la concurrence — en l'occurrence la “plus-value extra” temporaire des
capitalistes qui sont les premiers à utiliser de nouveaux moyens pour diminuer
la productivité, ou encore la ruine des producteurs qui produisent à un coût
supérieur au coût social moyen... En second lieu, dans son exemple, Daniel
Gluckstein suppose que le capitaliste à la machine produit dans le même temps
deux fois plus de montres que le capitaliste à l'ancienne. Mais le doublement
de sa productivité n'est dû qu'au doublement de son investissement global !
D'où il résulte mécaniquement que son taux de profit diminue de moitié... Mais,
cela ne se passe nullement ainsi dans la vie : bien évidemment, aucun
capitaliste réel ne prendra le risque énorme de s'endetter en achetant une
machine onéreuse si le résultat n'est pour lui qu'un doublement de sa
production correspondant exactement au doublement de son investissement. A ce
compte-là, on ne voit pas pourquoi il achèterait une machine, puisque le
doublement des capacités de son atelier à l'ancienne donnerait exactement le même
résultat. Quant à la chute du taux de profit, son caractère spectaculaire et
complètement surréaliste est une nouvelle conséquence de l'absurdité qui
caractérise cet exemple. Celui-ci, malgré
son illusoire apparence "concrète", est en réalité complètement
abstrait, ce qui lui fait perdre toute validité. Dans le régime
capitaliste, en effet, un entrepreneur n'achète de machine que si elle lui
permet de faire des économies d'investissement, c'est-à-dire d'abord des
économies (absolues ou relatives, selon les cas) sur les salaires. C'est
justement là, comme l'explique Marx, la limite que le capitalisme impose à
l'usage des machines : le capitaliste n'utilise celles-ci que si leur achat
permet de réaliser plus d'argent que les ouvriers qu'elles remplacent n'en
coûtent. Or, dans l'exemple de Daniel Gluckstein, l'achat de la machine ne
permet pas de réaliser plus d'argent que l'achat de forces de travail deux fois
plus nombreuses...
La présentation simpliste de cette loi
fondamentale est d'autant plus regrettable que le lecteur ne la retrouvera
guère dans la suite de l'ouvrage et ne pourra vérifier si elle permet ou non de
comprendre la réalité. Autrement dit, Daniel Gluckstein semble croire que son
exemple est tellement probant qu'il se suffit à lui-même pour convaincre que la
loi de la baisse tendancielle du taux de profit est la loi fondamentale du mode
de production capitaliste ; et nous devrions le croire sur parole. Mais, du
coup, il ne prend pas vraiment la peine de nous montrer comment elle se réalise
concrètement, si et comment elle est contrecarrée actuellement, si le taux de
profit connaît effectivement une baisse ou une hausse, depuis quand, etc. 1
De manière
générale, d'ailleurs, la première partie du livre de Daniel Gluckstein apparaît
comme indépendante de la seconde, laquelle n’utilisera guère, en fait, les
concepts exposés dans la précédente. C'est pourquoi je terminerai ce paragraphe
par quelques remarques générales sur la composition même de cet ouvrage.
Celle-ci, avec ses deux parties très inégales (dans tous les sens du terme)
est, en elle-même, l’effet d’un choix méthodologique extrêmement contestable.
Elle repose explicitement, en effet, sur le postulat selon lequel il faudrait
d'abord présenter les “outils”, les “instruments théoriques”, et
“vérifier” en quelques pages leur “validité théorique et pratique”, afin
de s'en servir ensuite pour définir “l'impérialisme devenu sénile”
d’aujourd’hui (cf. p. 24). Autrement dit, Daniel Gluckstein suppose que les
catégories marxistes sont des “outils” qu’il aurait simplement à sortir de sa
boîte à outils théorique pour les présenter au lecteur, comme si cette simple présentation permettait de “vérifier”
leur “validité”. Il semble donc supposer que l'on puisse vérifier la validité
d'une catégorie indépendamment de la théorie
générale dans laquelle elle s'inscrit. Or, en vérité, on ne peut pas
“vérifier” la validité d'une ou de plusieurs catégories si on les considère en
soi, indépendamment de la théorie générale dans laquelle elles fonctionnent et
dont la vraie compréhension ne peut être que globale. Autrement dit, ce que
l'on peut et doit vérifier, ce n'est pas la validité de telle ou telle
catégorie prise isolément, mais celle de la théorie
marxiste dans son ensemble. Comme nous l'avons vu avec les exemples de la
théorie de la valeur-travail, de la plus-value et de la baisse tendancielle du
taux de profit, la validité des catégories ne peut en aucun cas être vérifiée à
partir des prétendus faits “bruts”. Tout au contraire, la théorie marxiste est
produite précisément pour montrer que les apparences n'expriment pas la réalité
de manière adéquate et ne peuvent donc en aucun cas nous permettre d'y accéder
directement.
En
fait, la méthode d'exposition choisie par Daniel Gluckstein conduit et ne
pouvait conduire qu'à deux conséquences : d'une
part, la première partie se ramène souvent à une présentation abstraite, et
parfois absurde, des catégories marxistes. Or l'auteur demande au lecteur
d'admettre que ces catégories sous-tendent les analyses proposées dans
l'ensemble de l'ouvrage ; les analyses de la première partie, parfois erronées,
et toujours simplifiées à l'extrême, menacent donc la validité des
démonstrations de la suivante. Par exemple, le lecteur doit admettre que la loi
de la baisse tendancielle du taux de profit agit effectivement dans la réalité
actuelle de l'impérialisme ; pourtant, ce n'est nullement démontré par Daniel
Gluckstein, qui se contente de nous présenter
cette loi — de manière d'ailleurs invraisemblable — sans montrer si et
comment elle se réalise effectivement dans le capitalisme d'aujourd'hui. D'autre part, Daniel Gluckstein est
conduit à anticiper constamment ses analyses de la deuxième partie dans la
première, en particulier en ce qui concerne “l'impérialisme sénile”, ce qui
brouille la présentation des catégories. En effet, maints passages de la
première partie sont consacrés à chercher dans les textes de Marx, Engels,
Lénine, Trotsky, etc., les germes de l’analyse proposée dans la seconde partie
— comme si de simples citations prouvaient
quoi que ce soit quant à la validité des catégories marxistes. Cela conduit
simplement à choisir et à interpréter les textes cités (en particulier, nous le
verrons, L'Impérialisme, stade suprême du
capitalisme) dans la perspective de la deuxième partie. Enfin, Daniel
Gluckstein semble considérer que le simple fait d’avoir, dans la première
partie, présenté les catégories marxistes fondamentales et d’avoir essayé de
montrer leur validité le dispense de nous montrer comment elles permettent d’expliquer les phénomènes décrits et
expliqués dans la seconde partie, comme s’il allait de soit que la validité de
ces catégories en soi sous-tendait secrètement, sans autre forme de procès,
celle des explications subséquentes.
Selon moi,
cette erreur méthodologique a pour cause la tentative de concilier deux tâches
inconciliables, c’est-à-dire qu'il n'est pas possible de mener de front dans un
seul et même ouvrage : ou bien, en effet, l’on décide de montrer la cohérence
et la validité de la théorie marxiste, et alors il faut s'atteler à cette tâche
extrêmement difficile en analysant page à page, dans le détail et dans
l’ensemble, Le Capital et les autres
ouvrages fondamentaux de Marx ; ou bien l’on décide d’analyser la réalité
actuelle dans une perspective marxiste, et alors il faut postuler la cohérence
générale de la théorie marxiste considérée comme un tout et montrer que sa
puissance explicative permet de comprendre cette réalité. Autrement dit : ou bien on étudie la théorie comme un tout — et alors, bien évidemment, il peut être
utile de commencer par les présentations extrêmement didactiques et
schématiques comme celles du Foulan ou des brochures de G.E.R., qui présentent
les principales catégories et lois découvertes par Marx, non pas pour prouver
qu'elles sont “vraies” en soi, mais pour aider le lecteur à se familiariser
avec elles, c'est-à-dire pour lui faciliter la tâche, indispensable pour un
marxiste, de lire et d'étudier Le Capital
; ou bien on postule sa validité
générale et on étudie alors la réalité avec comme outil le tout de la théorie —
qui est irréductible au petit groupe des catégories marxistes fondamentales
considérées indépendamment de la démonstration d'ensemble du Capital. Ainsi Lénine, dans L'Impérialisme, stade suprême du
capitalisme, ne commence-t-il pas par se demander si les catégories de Marx
sont vraies en soi avant de les appliquer à l'analyse du capitalisme de son
temps ; mais, sur la base des faits et armé de la théorie marxiste en général
(c'est-à-dire de la méthode et de la doctrine marxistes), il propose une
analyse d'ensemble de l'impérialisme comme nouveau stade du capitalisme ; et
c'est bien là la seule manière de montrer la validité, c'est-à-dire la
puissance explicative, de la théorie marxiste.
III. Sur la question des "forces
productives" aujourd'hui
Dans les
chapitres VI à IX de son livre, Daniel Gluckstein cherche à démontrer une thèse
essentielle, qui peut être énoncée de la manière suivante : aujourd'hui,
l’ “impérialisme sénile” détruit massivement les forces productives, dont le déclin serait absolu. Or la démonstration de cette thèse ne me
semble pas convaincante.
Pour
commencer, on peut rappeler une distinction importante de la théorie marxiste :
il ne faut pas confondre les tendances
réelles d'un système avec leur réalisation empiriquement vérifiable. Les
tendances ne sont certes pas des lois qui tantôt se réaliseraient, tantôt ne se
réaliseraient pas : en ce sens, ce sont bien des tendances réelles, effectives,
qui agissent sans discontinuité dans l'histoire du système. Cependant, leur
réalisation est constamment contrecarrée par d'autres tendances, de sorte qu'il
y a une sorte de lutte entre les tendances — lutte qui se mène par et dans
l'histoire réelle, c'est-à-dire, en dernière instance, par et dans l'histoire effective
de la lutte des classes. Or telle ou telle tendance peut être contrecarrée au
point que la réalité empirique semble la contredire ; non seulement elle peut
se réaliser sans que le résultat auquel elle tend devienne une réalité de fait,
empiriquement vérifiable, mais encore la réalité empirique peut sembler avoir
annulé son efficience pendant quelque temps1
.
En ce qui
concerne la question importante des forces productives, le problème de la
distinction entre les tendances et leur réalisation est d'autant plus crucial.
Or, à ce sujet, les affirmations de Daniel Gluckstein ne me semblent pas
toujours conformes aux faits qu'il présente. En effet, une chose est de montrer
“les tendances fondamentales à la
régression et à la dislocation, qui marquent l'impérialisme pourrissant” (p.
15, je souligne) ; autre chose est d'affirmer que ces tendance se sont déjà réalisées aujourd'hui à un point
tel que, de fait, l'on assisterait à
une telle destruction des forces
productives que leur déclin serait aujourd'hui absolu.
Indéniablement,
la bourgeoisie est aujourd'hui à l'offensive, tandis que la classe ouvrière se
tient sur la défensive, essayant de résister, mais, en gros, contrainte de
reculer. Pour autant, l'affirmation selon laquelle on assisterait à une telle destruction
des forces productives, “à commencer par la force de travail humaine”, que le
déclin de celles-ci serait devenu absolu, ne saurait être établie que sur la
base des faits — ce dont tout le monde conviendra. Or, les faits que Daniel
Gluckstein a sélectionnés et la manière dont il les utilise permettent-ils, en
eux-mêmes, de prouver sa thèse de manière parfaitement convaincante ?
Avant de
passer aux objections qui me semblent pouvoir être faites à sa démonstration,
je rappellerai les éléments que Daniel Gluckstein propose pour présenter le
concept de forces productives (première partie, chapitre ). En particulier,
selon lui, “on ne saurait assimiler le développement de la production
capitaliste au développement des forces productives de l'humanité” (p. 90) ;
car “les forces productives ne sauraient être réduites à leur forme apparente —
une immense accumulation de sciences, de techniques et d'outils. Elles doivent
être saisies comme un élément essentiel du rapport de production, intégrant
toutes ses contradictions. Il faut donc regarder les forces productives du
point de vue des besoins humains, sociaux, et non du point de vue que le mode
de production capitaliste nous donne à voir. En effet, les forces productives
'connaissent dans la propriété privée un développement qui n'est qu'unilatéral'
[Marx]” (p. 93). Et Daniel Gluckstein de conclure en ces termes : “Non,
décidément, on ne saurait résumer les forces productives à une simple addition
d'instruments, de machines, de matières premières, indépendamment de leur
contribution à la satisfaction des besoins humains (…). Il ne faut pas
confondre : croissance économique, croissance de la production, progrès
techniques et développement des forces productives” ; en réalité, “la misère,
la drogue, les guerres et la décomposition (…) constituent, du point de vue du
'développement humain', les principales caractéristiques de notre époque” (p.
96).
De fait, cette
manière essentiellement négative de présenter le concept des forces productives
(consistant à nous dire ce qu’elles ne sont pas, mais non ce qu’elles sont)
n'est guère étayée par des citations et des explications de textes de Marx. En
gros, me semble-t-il, Daniel Gluckstein considère que le déclin des forces
productives est absolu puisque les
besoins élémentaires des hommes sont, à l'échelle mondiale, de moins en moins
satisfaits dans le cadre de ce système et que, tout au contraire, la misère et
la pauvreté de masse croissent ; en revanche, il affirme que l'augmentation de
la production capitaliste et de la productivité du travail ne signifie pas
nécessairement en elle-même la croissance des forces productives.
On pourrait
discuter des éléments de définition que Daniel Gluckstein propose pour définir
les "forces productives". On pourrait notamment se demander quel sens
Marx donnait à ce concept, si ce sens est univoque dans son œuvre, s'il demeure
le même de L'Idéologie allemande au Capital, ou bien si, au contraire, il
connaît des évolutions... Mais, en réalité, ces éléments de définition que
Daniel Gluckstein donne dans la première partie restent sans conséquences pour
la démonstration qui suit dans la deuxième (chapitres VI à IX)1. En effet, après nous avoir présenté sa
conception du "forces productives", Daniel Gluckstein n'y revient
guère lui-même dans la suite de son livre, semblant considérer (comme dans le
cas de la présentation de la loi tendancielle du taux de profit) qu'elle est en
quelque sorte indiscutable et entièrement suffisante pour tout expliquer. En
particulier, tout en ne cessant de parler de la destruction et du déclin des
forces productives, Daniel Gluckstein ne revient guère sur la question des
“besoins humains”, seul élément positif de son esquisse de définition. En
revanche, sa démonstration est de fait axée presque tout entière sur le
problème de la force de travail et du capital productif, c'est-à-dire sur les forces productives dans le sens courant,
empirique, du terme — donc surtout sur les forces productives
considérées sous un angle essentiellement quantitatif : sur la base d'un
certain nombre de chiffres, de graphiques et de tableaux concernant le chômage,
les investissements, etc. Cette seconde manière de traiter la question des
forces productives, conforme au langage courant, suppose que l'on considère
celles-ci simplement comme l'ensemble des moyens de production humains et
matériels effectivement mis en œuvre sous le joug du capital. Or Daniel
Gluckstein affirme que l'on assiste à
une telle destruction effective des
forces productives prises en ce sens,
que leur déclin est absolu. Mais sa tentative pour le démontrer est loin d’être probante, comme nous allons le voir à
présent en détail.
1) Une
première objection aux thèses et démonstrations de Daniel Gluckstein peut se
formuler de la manière suivante : comment concilier, d’une part, l’affirmation
— constante — du déclin des forces productives, provoqué par la
“destruction des forces productives, à commencer par celle qui met en œuvre les
forces productives matérielles : la force de travail humaine”, et d'autre part,
le fait de la légère augmentation, en chiffres absolus, de la population active
industrielle à l’échelle mondiale, entre 1990 et 1997 ?2
Daniel
Gluckstein affirme que l'on assiste à “un processus de désindustrialisation et
de destruction de l'ensemble de l'infrastructure industrielle” (p. 121) et à
une “crise générale de destruction de tous les emplois salariés” (p. 160).
Comment concilier ces affirmations avec les chiffres du chapitre XV qui
montrent, d'une part, que les effectifs de la classe ouvrière (plus exactement
: de la “population industrielle”3) ne
déclinent pas de manière absolue (en tout cas pas encore), et, d'autre part,
que la population active mondiale croît quant à elle de manière importante (+
8% en huit ans dans les 33 pays présentés dans le tableau du chapitre XV) ? Or,
l'écrasante majorité des salariés, du fait qu'ils ont un rôle déterminé dans la
division du travail social,
contribuent directement à déterminer la qualité et la quantité des forces
productives. D'autre part, cela est vrai aussi, bien évidemment, des masses
paysannes, premier “bloc socio-professionnel” mondial ; or Daniel Gluckstein
ignore celles-ci presque absolument.
Sans
doute peut-on considérer que cette contradiction entre les affirmations de
Daniel Gluckstein et les données qu'il présente lui-même exprime d'une certaine
manière cette “contradiction majeure” dont il parle lui-même dans son Introduction générale, lorsqu'il
explique que “d’une part, (la classe capitaliste) ne peut exister qu’en
exploitant la classe ouvrière ; mais (que), d’autre part, elle ne peut
maintenir ce rapport social d’exploitation qu’au prix d’une tendance constante à la destruction des
forces productives, à commencer par celle qui met en œuvre les forces
productives matérielles : la force de travail humaine. Mais cette tendance à la
destruction de la principale force productive se heurte au fait que si elle
allait à son terme, elle menacerait le capital dans son existence même et
précipiterait la société tout entière (toutes classes confondues) dans la barbarie”
(p. 11 ; je souligne). En effet, “la classe capitaliste, elle, dépend dans son
existence même du maintien du système social d’exploitation. Elle dépend donc
de la survie de la classe ouvrière” (p. 12), alors que l’inverse n’est pas
vrai. L'appréciation générale présentée ici me semble juste. Cependant, s'il y a une légère augmentation
de la population industrielle mondiale en particulier et une assez forte
croissance de la population salariée en général, ne s'ensuit-il pas qu'il n'y a
pas (ou pas encore) de déclin absolu de la force de travail effective de
l'humanité, c'est-à-dire que la nécessité, pour la classe capitaliste
elle-même, de préserver la base de l'économie pour produire la plus-value,
l'emporte encore, jusqu'à présent, sur la tendance inverse à détruire les
forces productives ?
Pour être plus
près de la réalité, nous devons, cependant, apporter des éléments qui
relativisent la portée de cette objection — sans l'annuler, loin de là.
Ces éléments se ramènent, pour l'essentiel, au fait que le tableau présenté au
début du chapitre XV est, en lui-même, très largement insuffisant pour que l'on
puisse se prononcer sur la question posée, bien que Daniel Gluckstein ne montre
nullement les étroites limites de validité de ce document. En effet :
— Tout
d'abord, ce tableau fait abstraction du chômage, c'est-à-dire qu'il intègre les
chômeurs dans ses données, puisque ceux-ci sont considérés comme faisant partie
de la “population active”. Or le chômage officiel ne cesse de croître (pour ne
pas parler de tous les non-travailleurs qui ne sont pas recensés). Toutefois,
d'un autre côté, il est également évident que ce tableau peut sous-estimer dans
une certaine mesure le nombre des travailleurs, puisqu'il fait abstraction du
travail salarié non déclaré.
— En
deuxième lieu, ce tableau ne fournit que le nombre d'ouvriers employés, sans
qu'on sache dans quelles conditions ils le sont. Or le degré d'exploitation, en
particulier, est l’aspect déterminant de la force productive du travail social.
Si, pour prendre un exemple vraisemblable, l'augmentation du nombre d'ouvriers
employés dans les années 1990-1997 s'est faite au prix d'une augmentation du
travail partiel et/ou temporaire, cela n'a évidemment pas le même sens que si
elle s'est faite sur la base de contrats de travail à plein temps et à durée
indéterminée...
Tout
cela montre en tout cas que, en ce qui concerne la question fondamentale de “la
principale force productive : la force de travail humaine”, c'est-à-dire, en
particulier, le nombre et la qualification des producteurs de richesses dans le
monde, le livre de Daniel Gluckstein ne fournit pas suffisamment de documents,
ni d'un point de vue quantitatif, ni d'un point de vue qualitatif. Notons
d'ailleurs que, de manière générale, les documents concernant la production de
richesses matérielles à l'échelle mondiale, le nombre et la diversité des
valeurs d'usage, les capacités productives des entreprises, etc., sont eux
aussi très insuffisants. Ces réalités sont pourtant pour les éléments qui
permettent de déterminer le concept de "forces productives"... En
effet, il est évident que la question de l'évolution quantitative et
qualitative de la main d'œuvre salariée, ainsi que de la production réelle de
richesses (nombre et diversité des valeurs d'usage) et du capital productif
réellement utilisé, est une question décisive pour savoir si les forces
productives effectivement mises en œuvre à l'échelle mondiale connaissent ou
non aujourd'hui un déclin absolu. En l'occurrence, les faits évoqués par Daniel
Gluckstein lui-même montrent que le salariat, donc le capitalisme, continue de
s'étendre dans le monde.
2)
La deuxième objection que l'on peut faire à la démonstration de Daniel
Gluckstein recoupe la précédente : l’accroissement du chômage à l'échelle mondiale
signifie-t-il en lui-même une destruction des forces productives, comme le
suppose Daniel Gluckstein dès qu'il parle du chômage ? Ici comme ailleurs, si
l'on ne commence pas par distinguer une grandeur absolue et une grandeur
relative, on ne pourra se faire une idée claire. En effet, on pourrait très
bien supposer que le chômage augmente globalement dans le monde sans que
déclinent les forces productives effectivement mises en œuvre à l'échelle
mondiale, voire pendant qu'elles croissent de manière absolue. De fait, la
population mondiale augmente à une vitesse vertigineuse et la croissance du
nombre des hommes et des femmes privés de travail est aussi une conséquence de
ce phénomène, sans que cela empêche l'augmentation absolue (mais infiniment
moins rapide) du nombre de travailleurs effectivement employés.
Par exemple,
le raisonnement proposé au chapitre VIII, p. 160, est erroné, puisqu'il repose
sur l'assimilation du chômage à la destruction pure et simple de forces
productives. On peut lire, au sujet de la France entre 1960 et 1997 : “Le seul
fait que la courbe générale du chômage augmente au fur et à mesure que baisse
la part des emplois industriels dans l'ensemble de la population active suffit
à prouver que les services s'avèrent incapables d'absorber les emplois détruits
dans l'agriculture et l'industrie...”. Or, ce que Daniel Gluckstein ne précise
pas, c'est que, dans ce pays, la “population active” (c'est-à-dire l'ensemble
des personnes en âge de travailler, qu'elles aient ou non un emploi) a crû pendant
la période considérée — du moins de 1960 au début des années 1990, subissant un
léger fléchissement entre 1990 et 1997, du fait du vieillissement de la
population. En réalité, l'augmentation constante du chômage ne signifie pas que
“les emplois détruits dans l'agriculture et l'industrie” n'aient pas été
“compensés” par la création d'emplois dans les services, mais seulement que la
demande générale d'emplois n'a pas suivi l'augmentation de l’offre, sans pour
autant diminuer de manière absolue. Chacun sait, en effet, que le nombre absolu
de salariés n'a pas cessé d'augmenter en France durant cette période — même si
ces nouveaux emplois ont été de plus en plus — mais pas (ou pas encore)
majoritairement — des emplois à temps partiel et/ou temporaire.
De
même, le gaspillage monstrueux qu'entraîne le maintien du mode de production
capitaliste, la non utilisation des potentialités humaines et techniques ne
demandant qu'à être utilisées pour la satisfaction des besoins de l'humanité,
et même la non-utilisation de 12 milliards de jours de travail, sont assimilés
par Daniel Gluckstein à “la destruction de la force de travail”. Ainsi les “12
milliards de jours de travail détruits par
an” dans les pays de l'OCDE de la page 96 deviennent-ils successivement, à la page
suivante, “12 milliards de jours de travail perdus”
et “12 milliards de jours de travail perdus,
détruits” (je souligne). Mais est-ce exactement la même chose ? N'y a-t-il
pas une différence entre la destruction et la non utilisation ? Il est bien
évident qu'il faut distinguer, par exemple, d'une part, les jours de travail
détruits par les licenciements et, d'autre part, les jours de travail qui pourraient être effectués, mais qui ne
le sont pas. Je ne vois pas pourquoi l'évocation de tous ces phénomènes,
révoltants en eux-mêmes et significatifs de l'impasse dans laquelle se trouve
le système capitaliste eu égard aux besoins de l'humanité, aboutit
systématiquement à l'affirmation selon laquelle on assisterait, dans ces
cas-là, à une pure et simple “destruction de la force de travail”.
3) La
troisième objection que l'on peut faire à la démonstration de Daniel Gluckstein
concerne non plus la seule force de travail, mais le capital productif dans son
ensemble. Daniel Gluckstein voit dans la tendance à la baisse relative de la
formation brute de capital fixe (FBCF) par rapport au produit intérieur brut
(PIB) (cf. p. 140) une preuve en soi du déclin des forces productives1.
Au risque de
me répéter, j'insiste sur cette erreur constante : il ne faut pas confondre une
grandeur relative avec une grandeur absolue. Or Daniel Gluckstein n'hésite pas
à tirer du constat de la diminution effective de la FBCF par rapport au PIB la conclusion suivante : “c'est un fait (sic) : la tendance, globalement, n'est
plus à la reproduction élargie du capital. Le capital doit se cantonner dans
les limites de marchés n'ayant plus, globalement, de possibilités de croître.
Il y a des destructions de capitaux et il y a des investissements. Les seconds
compensent à peine les premières.” — Mais, premièrement, la FBCF, dont la
croissance est ralentie par rapport à celle du PIB, n'en continue pas moins de
croître de manière absolue, comme celui-ci ; donc, deuxièmement, il est faux
que la reproduction du capital ne soit plus, de fait, une reproduction élargie — même si la tendance est clairement à la baisse
de l'ampleur de la reproduction élargie ; et, troisièmement, il est faux
que les nouveaux investissements ne compensent pas les destructions de
capitaux, comme le montre la suite du texte de Daniel Gluckstein lui-même, qui
se contredit littéralement. En effet, d'une
part, constatant la tendance à la baisse du taux de croissance du stock de
capital dans l'industrie manufacturière (p. 141), il en conclut de manière
erronée qu'il s'agit d'une “baisse de l'investissement productif manufacturier”
(c'est même le titre de son paragraphe), comme si un ralentissement de la
croissance était la même chose qu'une baisse absolue (les données qu'il fournit
indiquent, en effet, que la baisse est celle du taux de croissance de
l'investissement manufacturier par rapport au PIB, c'est-à-dire que l'on a
affaire à une croissance ralentie, et non à une décroissance absolue) ; mais, d'autre part, il ajoute que “cette
décélération de la croissance du stock de capital dans les industries
manufacturières indique une tendance qui, si elle se prolongeait, déboucherait
sur un véritable processus de désaccumulation productive, caractéristique de
cette fin du XX° siècle” — ce qui signifie donc qu'il ne s'agit pas encore d'un
état de fait2.
En
réalité, “la tendance” est certes “à la décélération des investissements, se
traduisant par une baisse des taux d'investissement (FBCF/PIB) dans les pays de
l'OCDE, où se concentrent 80% des investissements mondiaux, et dans les pays,
en particulier d'Afrique, délaissés par les multinationales” ; mais il est
complètement erroné d’en conclure pour autant qu' “il s'agit bien d'une
tendance prononcée à la 'désaccumulation productive' ” (p. 148). En effet,
comment ne pas voir que cette baisse des taux d'investissement a pour base un
accroissement considérable de la part des profits dans la valeur ajoutée,
c'est-à-dire que la croissance des profits est si importante qu'elle permet aux
entreprises à la fois de poursuivre
l'accumulation productive (la part des profits réinvestie continue de
croître de manière absolue) et d' “investir”
une part croissante, voire majoritaire, de ces profits dans la spéculation
— ce qui contribue à accroître encore leurs profits (du moins le prix de leurs
actions, qui correspond certes de moins en moins à leur valeur réelle, mais qui
en dépend toujours en dernière instance) ?
Mais
pour que l'on se rende mieux compte de la manière — erronée selon moi — dont
Daniel Gluckstein interprète les faits, je vais suivre précisément quelques
pages de sa démonstration.
• Page
141, il rend compte d'un fait : “Les statistiques de 1972 à 1995 [qui
concernent les États-Unis, le Japon, l'Allemagne et la France] montrent une
tendance à la baisse du taux de croissance du stock de capital dans l'industrie
manufacturière.” Cela signifie donc que le stock de capital a continué de
croître, mais que sa croissance s'est ralentie. Mais à cela, Daniel Gluckstein
ajoute sans transition : “Depuis 1990, le capital productif en France 'ne progresse
plus de manière significative' constate l'institut patronal Rexecode, les
investissements étant équivalents aux déclassements”. Or, lorsque l'on regarde
le tableau présenté à cette même page, il apparaît que, pour la France, les
données concernent l'année 1993, qui fut une année exceptionnelle de recul
absolu du PIB dans les pays de l'UE (- 0,5%) et en France en particulier. Le
commentaire de l'Institut Rexecode selon lequel “le capital productif en France
'ne progresse plus de manière significative'” ne concerne donc que la France
entre 1990 et 1993, et non l'ensemble des pays les plus riches entre 1972 et
1995. Encore une fois, le capital productif continue de croître de manière
significative dans les pays riches, et cela se vérifie pour presque toutes les
années (mais non pour toutes, évidemment).
• Page 144,
Daniel Gluckstein nous présente un tableau de l'évolution de la formation brute
de capital fixe (FBCF) par rapport au produit national brut (PNB). Mais la
portée historique de ce tableau n'est que très relative. Tout d'abord, en
effet, l'année de référence, ici encore, est 1993, ce qui explique le recul de
la FBCF par rapport au PNB cette année-là. Or Daniel Gluckstein semble
considérer que ce qui vaut pour cette année 1993 vaut pour l'ensemble de la
période 1970-1993, comme si ces vingt-trois années avaient été celles d'une
baisse continue de l'investissement. Il affirme, en effet, que ce tableau est
“une confirmation : le taux d'investissement (…) baisse dans les 'pays à revenu
élevé', qui représentaient 75% de l'investissement mondial”. Pourtant, ce
qu'indique la comparaison des colonnes 1 et 2 du tableau de la page 144, c'est
que, dans les 'pays à revenu élevé' le niveau de l'investissement par rapport
au PNB est inférieur en 1993 à ce qu'il était en 1970 ; mais cela ne l'empêche
nullement d'être très supérieur à celui-ci en termes absolus, même en cette
année de régression que fut, répétons-le, 1993.
En revanche,
Daniel Gluckstein ne nous dit rien des indications de la troisième colonne du
tableau : est-ce parce qu'elles témoignent du fait que, dans ces mêmes 'pays à
revenu élevé', la croissance moyenne annuelle des années 1980-1993 fut plus
forte que celle des années 1970 ? Ce dernier fait, passé sous silence par
Daniel Gluckstein, est d'autant plus ennuyeux pour sa démonstration qu'il
permet de relativiser sérieusement les indications du tableau précédent, celui
qui, à la page 141, indiquait une décroissance relative de la FBCF par rapport
au PIB des pays riches.
En effet, il y
a une contradiction apparente entre ces deux tableaux, dont il faut rendre
compte. Daniel Gluckstein ne semble pas s'être aperçu du fait que,
contrairement au tableau de la page 141, l'évolution de la FBCF dans le tableau
de la page 144 est calculée par rapport
au PNB (produit national brut) et
non plus par rapport au PIB (produit intérieur brut). La raison de la
contradiction que semblent présenter les deux manières de calculer le taux
d'investissement me paraît être la suivante : le tableau de la page 141 ne
prenant en considération que le PIB, les délocalisations des années 1980-1990
(vers les “pays à faible revenu”, pour l'essentiel) produisent une baisse
relative de la FBCF à l'intérieur des
pays riches. En revanche, le calcul du PNB prenant en compte, quant à lui, les
résultats des entreprises nationales qui produisent à l'étranger, le taux
d'investissement par rapport au PNB est non seulement bien supérieur à ce qu'il
est par rapport au PIB, mais encore il voit sa croissance s'accélérer par
rapport aux années 1970. (Cela, du moins, est vrai pour les 'pays à revenu
élevé' ; dans les autres pays, en revanche, on observe une nette tendance au
ralentissement de la croissance des investissements par rapport au PNB.)
• Page 146,
Daniel Gluckstein passe à l'examen d'un nouveau tableau, qu'il a brossé
lui-même à partir de données éparses, considérant — à juste titre
— que “la vérité ne peut être approchée qu'à partir d'un tableau
d'ensemble de la situation mondiale (...) Ainsi avons-nous rassemblé en un
tableau d'ensemble les dernières statistiques sur l'investissement dans le
monde entier, groupe de pays par groupe de pays, et en examinant l'évolution
relative durant le dernier quart de siècle”. Malheureusement, il prend pour
année de référence 1993, dont les mauvais résultats corroborent mieux ce qu'il
veut montrer que les résultats de telle ou telle autre année de la même
période... Certes, même s'il avait pris les résultats d'autres années récentes,
il serait apparu que le taux d'investissement dans le monde durant les vingt-cinq
dernières années est moindre que pendant les “Trente Glorieuses”. Cependant, là
encore, toutes ces comparaisons ne concernent que le rythme de croissance de la FBCF par rapport au PNB : cela n'empêche
nullement cette croissance d'être absolue. C'est pourquoi les affirmations de
la page 146 n'ont guère de validité : “Les faits sont les faits”, n’hésite pas
à écrire Daniel Gluckstein — avant de tirer ses conclusions de considérations
qui, précisément, ne portent nullement sur des faits réels, puisqu'elles
concernent ce qu'auraient été les
faits si la courbe des
investissements des “Trente glorieuses” s'était
poursuivie jusqu'en 1993... Il écrit : “une progression de l'investissement
équivalente à 315 milliards dans une partie du monde (…) ne peut compenser une
baisse d'investissement de plus de 4000 milliards de dollars dans le reste du
monde”. Mais la “baisse d'investissement” dont il est question, contrairement à
ce que Daniel Gluckstein suggère, n'est nullement une baisse réelle : le tableau qu'il a confectionné
ne montre absolument pas un effondrement général des investissements
productifs, puisque, tout au contraire, dans la réalité, ceux-ci n'ont cessé de
croître de manière absolue. En fait, les “4042 milliards perdus” dont Daniel
Gluckstein n'hésite pas à parler ne représentent rien de réel, mais une pure
fiction : ce chiffre correspond simplement à la somme de ce qu'auraient représenté les investissements
qui n'ont pas eu lieu si le rythme de
la croissance globale des investissements qui ont eu lieu avait été le même que celui des “Trente Glorieuses”...
Bref, non
seulement Daniel Gluckstein, ici comme ailleurs, parle de “baisse” ou de
“perte” quand il s'agit seulement d'un ralentissement de croissance, mais
encore il tire les faits par les cheveux, voire échafaude des hypothèses
“contre factuelles”, pour tenter de démontrer par tous les moyens la thèse
qu’il soutient.
C'est
pourquoi sa conclusion sur la question du capital productif (p. 148) est
ambiguë et, en dernière analyse, erronée. Il écrit, en effet : “On peut donc,
sur la base des faits, conclure en ces termes sur le point de l'investissement
: (…) la tendance générale est à la décélération des investissements [cette
formule, à la lettre, ne veut rien dire, mais elle permet d'éviter de parler de
la croissance (ralentie) des
investissements…] se traduisant par une baisse des taux d'investissement
dans les pays de l'OCDE, où se concentrent 80 % des investissements mondiaux
(FBCF/PIB)... [Eh oui ! Daniel Gluckstein ne prend en considération que le
rapport “FBCF/PIB”, parce qu'il semble corroborer sa thèse, et il ignore le
rapport FBCF/PNB, qui la contredit]... et dans les pays, en particulier
l'Afrique, délaissés par les multinationales. Il s'agit bien d'une tendance
prononcée à la 'désaccumulation productive’ ”. Quel est le sens de cette
dernière phrase ? Une désaccumulation productive effective, d’ailleurs
impossible sur une longue durée dans le cadre du mode de production
capitaliste, signifierait une baisse absolue des investissements et du capital
productifs ; or cela n'est nullement le cas1.
Si Daniel Gluckstein veut simplement dire que la “ conséquence directe de la
baisse du taux d'investissement ” est que “ les profits ne conduisent plus à
des investissements en mesure d'employer la population transférée des secteurs
en déclin et les jeunes arrivant à l'âge actif ” (p. 152) ; s'il veut dire que
la politique de l'impérialisme conduit aujourd'hui à l'explosion des activités
parasitaires en général et de la spéculation en particulier, qui pèsent d'un
poids énorme sur le procès de production et, en dernière analyse, sur les
salariés — il n'a qu'à le dire simplement, il n'a pas besoin d'exagérer la
gravité de la situation en parlant d'une “désaccumulation productive” à
l'échelle mondiale. En effet, on ne peut appeler de ce nom ce que Daniel
Gluckstein appelle beaucoup plus correctement, quelques pages plus loin (p.
186) : un “net ralentissement de l'accumulation”, c'est-à-dire un net
ralentissement de “l'élargissement du capital productif”.
Comme
Daniel Gluckstein le rappelle lui-même, aujourd'hui comme hier, “la valeur ne
peut se préserver qu'en 'bourgeonnant sans cesse' [comme dit Marx] ; le capital
ne peut se préserver qu'en 'suçant' davantage le 'travail vivant'“ (p. 136).
Mais il ajoute immédiatement que, aujourd'hui, “il y a cependant une différence
qualitative. Cette tendance à la croissance permanente du capital, autrement
dit : le fait que, pour vivre comme rapport social d'exploitation, il lui faut
sans cesse se développer, s'étendre, se heurte — on le sait, et c'est la
caractéristique de l'impérialisme —
aux limites du marché, une fois constitué en marché mondial. Cependant, en
dépit de la stagnation des forces productives, le capital ne peut survivre
qu'en s'accroissant”. Qu'est-ce que cette valeur et ce capital qui se
développent, sinon le capitalisme qui continue de développer la production,
d'augmenter la productivité et le nombre de salariés qu'il exploite — quelles
que soient, encore une fois, les conditions et le degré de cette exploitation,
quel que soit le nombre de chômeurs, de précaires, de pauvres et d'affamés ? La
représentation d'un marché mondial “constitué” une fois pour toutes et ne
pouvant plus se développer me semble fausse. En effet, si le marché mondial ne
continuait pas de se développer aujourd'hui, on ne voit pas comment les
gigantesques profits obtenus par l'augmentation des gains de productivité se
réaliseraient. Tant qu'il n'y aura pas de récession
absolue de la production, on ne pourra pas dire que le marché se rétrécit
effectivement. La phrase selon laquelle “le capital ne peut survivre qu'en
s'accroissant” est valable pour l'ensemble
du capital, c'est-à-dire, au stade impérialiste du capitalisme, pour le capital
financier qui résulte de la fusion entre le capital bancaire et... le capital
industriel.
C'est
d'ailleurs la raison pour laquelle, malgré la surévaluation hallucinante des
“produits financiers”, la hausse de leur valeur n'est jamais complètement
déconnectée de la valeur réelle des entreprises industrielles ou de services
qu'ils représentent en dernière analyse. Comme le dit Daniel Gluckstein, le
“mouvement spéculatif, où le capital cherche une mise en valeur directe, sans
passer par le stade de la production, se développe sur les bases bien réelles
des restructuration, des déréglementations et des politiques destinées à
réduire le prix de la force de travail” (p. 121) ; il s'ensuit certes que “les
profits et les perspectives de profit reconstitués, sur la base des
restructurations et de la dévalorisation de la force de travail, alimentent la
croissance des fonds engagés dans la spéculation” (p. 128) ; mais cela ne
signifie pas ipso facto que, comme
l'ajoute Daniel Gluckstein sans transition, ils “alimentent” par là même “leur
désengagement de la production, aggravant le mécanisme destructeur des forces
productives” : en effet, tant qu'il n'y aura pas récession absolue du capital
productif, tant qu'il n'y aura pas décroissance absolue de la production de
richesses aptes à satisfaire des besoins humains, il restera erroné de dire que
le capital se désengage de manière absolue de la production1.
Il est donc doublement faux d'écrire que “la
tendance à la baisse du taux d'investissement (…) confirme que l'économie
capitaliste ne repose plus tant sur l'accumulation du capital que sur le
développement de la bulle spéculative”. D'une part, en effet, quelle que soit
l'importance monstrueuse, parasitaire et étouffante de la bulle spéculative
dans l'économie mondiale, on ne voit pas comment celle-ci pourrait "reposer"
sur celle-là : c'est bien évidemment le contraire qui reste vrai. D'autre part,
comme nous l'avons vu, le taux d'investissement ne connaît pas de baisse
absolue, et l'augmentation importante des profits dans la part de la valeur
ajoutée signifie manifestement que, du point de vue capitaliste, l'activité
économique se porte bien — puisque, si tel n'était pas le cas, ces profits
seraient irréalisables. Autrement dit, l'explosion
du parasitisme et de la spéculation, si elle gangrène l'activité productive et
exerce une pression considérable sur le coût du travail, n'empêche cependant
pas, pour l'instant, que l'économie capitaliste permette toujours une
accumulation effective du capital productif et un développement des forces
productives au sens étroit du terme (nombre de salariés, productivité,
production de richesses, stock de capital, etc.).
4) La
quatrième objection que l'on peut faire à la démonstration de Daniel Gluckstein
peut se formuler de la manière suivante : pourquoi la “dévalorisation” de la
force de travail est-elle systématiquement assimilée à sa “destruction” ?
Daniel
Gluckstein écrit, en effet, que “la nécessité à laquelle fait face le capital
de détruire la force de travail l’amène à détruire les cadres réglementaires
existants (...) pour imposer une dévalorisation-destruction sans entrave de la
principale force productive” (p. 16 ; cf. passim).
De même, prenant l'exemple du Mexique, où la population industrielle a
fortement augmenté dans les années 1990, en raison de l'instauration des maquiladoras, Daniel Gluckstein affirme
que “le capitalisme, à l'échelle mondiale, répond à la résistance et à
l'organisation du mouvement ouvrier (...) en accentuant sa politique de
destruction des forces productives sous la forme de la dévalorisation
systématique de la principale force productive : la force de travail humaine”
(p. 372). Ainsi Daniel Gluckstein identifie-t-il la dévalorisation de la force
de travail en tant que telle et la destruction des forces productives, même
dans un pays où la production industrielle se développe
rapidement — au prix, certes, d'une exploitation effroyable.
Certes,
en un sens, on peut considérer que Daniel Gluckstein parle de “destruction des
forces productives” en référence aux éléments de “ définition ” qu'il
a proposés de celles-ci, considérant que la dévalorisation de la force de
travail signifie que, par rapport aux besoins humains, il y a régression
sociale. Mais, comme nous l'avons déjà vu, la dévalorisation de la force de
travail est en elle-même le principe de la production de plus-value relative,
elle est à la base de la lutte des capitalistes pour réduire la part du travail
nécessaire ; de sorte que, en réalité, cette assimilation de la dévalorisation
de la force de travail à sa destruction est une nouvelle expression de la
confusion théorique que j'ai déjà signalée et qui conduit à croire que la
dévalorisation de la force de travail serait propre au seul stade de
l'impérialisme décadent. Cette confusion se manifeste clairement, en
l'occurrence, dans le fait que Daniel Gluckstein en arrive à suggérer que seule
la “plus-value relative de type 2”, comme il l'appelle, est fondée sur la
dévalorisation de la force de travail : ainsi écrit-il, au sujet de l' “érosion
relative” de la “population industrielle” par rapport à la “population active”
en général, que cela est “l'expression concentrée de la tendance du capital
financier, à l'époque de l'impérialisme, à détruire les forces productives qui
ne permettent pas une rentabilisation suffisante du capital et à utiliser tous les
leviers de l'augmentation de la productivité, de la surexploitation, de la
déréglementation, pour accroître les possibilités de production tout en
réduisant le recours à la main d'œuvre. Et cela vaut de manière un peu plus
accentuée encore concernant la population manufacturière. (...) Pour maintenir
ou augmenter le taux de plus-value (pl/v), le capital a de plus en plus recours
à ce que nous avons appelé la 'plus-value de type 2'. C'est précisément cet
aspect désormais majeur — dont la traduction la plus évidente est la
dévalorisation constante de la force de travail — qui s'exprime dans l'extrême
mobilité et les différenciations dans l'évolution de la population industrielle
dans les différentes régions du monde et dans les différents pays” (p. 370). Or,
là encore, comme nous l'avons vu plus haut, tous les phénomènes énumérés ici ne
font qu'exprimer les différents mécanismes par lesquels tout capital
s'approprie la plus-value relative, selon la définition même de celle-ci
; et aucun de ces phénomènes ne prouve en lui-même que la plus-value
relative ainsi dégagée soit de “type 2” et non de “type 1”. Encore une fois, la
dévalorisation de la force de travail n'est nullement "la traduction la
plus évidente" de l'extorsion de la "plus-value de type 2"
(c'est-à-dire de l'extorsion de plus-value qui se fonde sur la baisse du
pouvoir d'achat des salariés) : d'une part, en effet, ce n'est pas une
"traduction" de l'extorsion d'une plus-value accrue, mais c'en est la
cause ; d'autre part, c'est la cause de l'extorsion de la plus-value relative
en général, et non de tel type de plus-value.
Mais
supposons que, malgré un langage équivoque, Daniel Gluckstein ait voulu parler
de “destruction de la force de travail”, non pas pour toute dévalorisation de celle-ci, mais uniquement pour celle qui va
jusqu'à une baisse du pouvoir d'achat des salariés (c'est-à-dire celle qui
conditionne la “plus-value relative de type 2”). Qu'en serait-il dans ce cas ?
Par définition, il y aurait alors un recul de la satisfaction de besoins des salariés.
Cependant, il n'en resterait pas moins que cette dévalorisation de la force de
travail aurait pour cause l'augmentation de la productivité du travail social.
Or l'augmentation de la productivité du travail est précisément ce que Marx
appelle “l'élévation de la force productive du travail” (au singulier).
Autrement dit, la dévalorisation de la force de travail suppose, dans ce cas
aussi, “l'élévation de la force productive du travail”, dont elle est l'effet
immédiat, mécanique. Certes, à moyen terme, la baisse du pouvoir d'achat, si
elle devient générale, constitue un rétrécissement du marché qui aura
finalement pour conséquence une destruction véritable, qui peut ou non être
passagère, de nombreuses forces productives. Mais cette évolution de la situation
n'est pas un effet mécanique, immédiat, de la dévalorisation de la force de
travail “de type 2” : elle dépend de la
lutte des classes, tant de ses acquis que de sa capacité à défendre ceux-ci
et à enrayer le rouleau compresseur capitaliste. Finalement, ici comme
ailleurs, seule la lutte des classes peut décider si telle ou telle
dévalorisation de la force de travail aboutit ou non, à tel ou tel degré et
pendant telle ou telle période, à un destruction effective de forces
productives.
En
tout cas, la dévalorisation de la force de travail, même de “type 2”, n'est pas
en soi sa destruction, dans la majorité des cas. Plus exactement, on ne peut
parler de "destruction" de la force de travail que si on l'a
considère en tant que productrice de
valeur : si le nombre des forces de travail salariées effectivement
employées diminue de façon absolue et/ou si une dévalorisation générale de la
force de travail d'un secteur ou d'un pays repose sur sa reproduction
défectueuse, alors — mais alors seulement — la capacité de produire
de la valeur de la force de travail connaît une régression, une perte sèche, et
en ce sens une "destruction" ; or nous avons vu que la première
hypothèse n'est pas encore réalisée aujourd'hui, et nous allons voir que la
seconde n'est pas prouvée par Daniel Gluckstein. — En revanche, si l'on
considère la force de travail en tant que productrice
de valeurs d'usage, sa "destruction" ne peut signifier, au sens
strict, que l'extermination physique des travailleurs (comme c'est le cas
notamment pendant les guerres) et, en un sens figuré, leur exclusion du système
de production. Or la première tendance se réalise certes aujourd'hui de manière
effective (à cause de la guerre, de la drogue, des épidémies, etc.), mais ses
effets restent encore extrêmement limités du point de vue démographique ; quant
à la seconde tendance, elle est
certes effectivement à l'œuvre aujourd'hui à une échelle sans précédent, mais,
comme nous l'avons vu en examinant le tableau présenté par Daniel Gluckstein au
chapitre XV, la différence des destructions et des créations d'emplois salariés
dans le monde fait encore pencher la balance du côté de ces dernières.
5)
La cinquième objection tient à la question de l'évolution du niveau de vie des
masses. A ce sujet, Daniel Gluckstein ne cesse de parler de la “réduction des
capacités de consommation” des masses et même de “baisse du pouvoir de
consommation de l'immense majorité de la population” (p. 178, et passim) qui serait selon lui un fait
avéré exprimant le processus de “dislocation” effective du marché mondial. Là
encore, on ne sait pas s'il s'agit d'une réduction absolue ou d'une réduction
par rapport à l'augmentation rapide de la population mondiale. Mais surtout,
Daniel Gluckstein ne fournit pas de documents permettant de vérifier ses
affirmations : ses lecteurs doivent donc le croire sur parole1.
Il affirme par
exemple, au sujet de la France en particulier qu' “aujourd'hui, les
augmentations de productivité diminuent le salaire réel” (p. 173) et que les
années 1980 constituent une période où “production et consommation
s'effondrent” (p. 133). Mais quelle preuve apporte-t-il pour appuyer ses dires
? Il présente un simple graphique montrant la très nette baisse des salaires
réels par rapport à la productivité
en France de 1975 à 96. Ce nouveau document corrobore ce que l'on sait depuis
l'examen du tableau des comptes de l'industrie française analysé au chapitre
II, à savoir que la part des profits augmente beaucoup plus vite que la part
des salaires dans la valeur ajoutée, laquelle augmente rapidement, du fait
notamment des gains de productivité. Mais ce tableau de la page 174 ne montre
rien de plus. Le commentaire dont Daniel Gluckstein le fait suivre est
particulièrement inadéquat : “à partir des années 1980, écrit-il, chaque fois
que la productivité progresse, disons, de 10%, les salaires — pouvoir de
consommation — baissent de plus de 10%. Donc, le pouvoir de consommation
(salaire réel) régresse”. Ce commentaire est erroné. En effet, le fait que les
gains de productivité profitent de moins en moins aux salariés ne signifie
nullement, en lui-même, que le pouvoir d'achat des salariés régresse de manière
absolue.
Du reste, il
suffit de se reporter aux résultats d'une enquête du CREDOC, datant de janvier
1996, sur “le niveau de vie des Français”, pour constater que non seulement la
consommation des ménages n'a pas cessé de croître en France, mais encore que
“la période 1980-1994 s'est caractérisée par une amélioration sensible des
conditions de vie de l'ensemble de la population”, notamment par une
amélioration de l'équipement des ménages, et même par une baisse de la
proportion des ménages “les plus défavorisés” dans l'ensemble des ménages —
même si, bien sûr, cette amélioration globale s'est “doublée d'un accroissement
des inégalités entre catégories extrêmes”, avec en particulier la dégradation
du niveau de vie des ouvriers non qualifiés.2
De même,
Daniel Gluckstein affirme que partout, dans les pays développés comme dans les
pays pauvres, “une véritable politique de paupérisation frappe non seulement la
masse de la population salariée, mais toutes les couches, y compris les plus
qualifiées”. Que cette politique soit
à l'œuvre partout dans le monde, c'est indéniable ; mais qu'elle aboutisse déjà à une paupérisation
absolue des masses au niveau mondial, comme Daniel Gluckstein le suppose à
plusieurs reprises, il est permis d'en douter. En tout cas, on ne saurait
prendre pour argent comptant des affirmations non prouvées. Par exemple, je ne
crois pas que, contrairement à ce qu'il affirme, les couches “les plus
qualifiées” et les classes moyennes des “pays à revenu élevé” connaissent déjà
une paupérisation — qu'elle soit relative ou absolue ; en tout cas, cela
n'est nullement prouvé dans ce livre, et le document du CREDOC cité plus haut
montre le contraire en ce qui concerne la France. Certes, certains “pays à revenu élevé” ont connu une baisse du pouvoir de
consommation de la majorité des travailleurs dans les vingt dernières années,
notamment les États-Unis (cf. p. 247) et la Grande-Bretagne. Mais cela ne
signifie pas que ce soit vrai pour les autres pays industrialisés. En revanche,
il est évident que, comme l'explique le Rapport de la CNUCED cité par Daniel
Gluckstein p. 45, la tendance générale, aussi bien entre les différents pays qu'à
l'intérieur des pays eux-mêmes, se caractérise par l'accroissement considérable
des inégalités ; de sorte que, s'il n'y a pas (ou pas encore) de paupérisation
absolue pour la majorité des populations dans les pays développés, il n'en
reste pas moins que “la baisse en valeur absolue des salaires réels des
travailleurs non qualifiés [et non de tous les travailleurs] — 20 à 30 %
dans certains cas —, qui est déjà une tendance bien assise dans de nombreux
pays développés, est chose courante dans les pays en développement depuis le
début des années 80”. Quant aux pays les plus pauvres, leur situation s'est
dégradée de manière absolue puisque “pas moins de 100 pays — tous en
développement ou en transition — ont connu un recul économique sérieux au cours
des trente dernières années. En conséquence, le revenu par habitant dans ces
100 pays est inférieur à ce qu'il était il y a 10, 15, 20, voire 30 ans.”
Au lieu d'une
analyse différenciée du niveau de vie des masses dans les différents pays,
Daniel Gluckstein répète sans cesse que le niveau de vie baisse partout.
Faisant flèche de tout bois, il interprète de manière unilatérale certains des
rares documents qu'il apporte à l'appui de ses dires, par exemple le tableau
qui témoigne de la baisse du taux d'épargne des ménages (p. 186). Il explique,
en effet, que ce document est une nouvelle preuve du recul du pouvoir d'achat.
Or, cette explication est manifestement erronée ou, à tout le moins,
extrêmement partielle. En effet, plusieurs autres explications plus convaincantes
peuvent être avancées. Par exemple, il est évident que l'explosion de la
spéculation depuis vingt ans, même si elle est évidemment le fait écrasant
d'investisseurs institutionnels et de boursicoteurs professionnels, n'a
cependant pas laissé indifférent un nombre non négligeable de ménages des
classes moyennes, qui ont pu préférer acheter des actions plutôt que d'épargner
de manière classique. Surtout, comme l’explique notamment l’étude du CREDOC
citée ci-dessus, la baisse du taux d’épargne des ménages signifie très souvent
une augmentation de la consommation, en particulier une acquisition de biens
d'équipement plus ou moins onéreux. Du reste, quoiqu'il en soit, l'examen du
taux d'épargne des ménages britanniques rend pour le moins difficile la conciliation
de deux affirmations de Daniel Gluckstein selon qui, d'une part, les
travailleurs anglais ont connu une baisse de leur pouvoir d'achat durant les
vingt dernières années (ce qui, à mon avis, est vrai) et selon qui, d'autre
part, la baisse du taux d'épargne signifie en elle-même le recul de la
consommation (ce qui est au moins unilatéral et partiel, voire erroné). En
effet, le taux d'épargne des ménages britanniques est en hausse dans les vingt
dernières années...
Bref, il faut
relativiser l'affirmation selon laquelle le “marché mondial (serait) disloqué
(et impuissant à absorber les marchandises produites)”. En effet, la hausse
importante des profits industriels, même si le “partage des bénéfices” profite
de plus en plus aux capitalistes et de moins en moins aux travailleurs, n'en
implique pas moins que ces profits se réalisent effectivement, c'est-à-dire que
les marchandises produites sont vendues. La croissance de la production
mondiale de marchandises utiles à la population et effectivement consommées par
elle est donc encore, à ce jour, un fait bien réel, malgré le développement
sans précédent du parasitisme économique — et même si cette croissance ne
correspond nullement à l'augmentation considérable de la population mondiale.
Cela signifie que l'exclusion par le système du profit de masses d'êtres
humains toujours plus importantes n'empêche pas (ou pas encore) que le marché
capitaliste continue de se développer. Comme je l'ai dit en commençant, la
croissance absolue de la production de richesses et des forces productives (au
sens étroit) effectivement utilisées à l'échelle du globe n'est nullement
incompatible avec l'extension de la misère et avec le fait que les besoins de
milliards d'êtres humains sont de moins en moins satisfaits ; c’est au contraire
la nature même du capitalisme que de développer à la fois, dans un seul et même
mouvement, une richesse matérielle gigantesque et une misère massive. En
particulier, la croissance rapide de la population mondiale, essentiellement
dans les pays pauvres, ne rend que plus monstrueux la non utilisation des
forces productives potentielles, la guerre, le gaspillage, les destructions
matérielles et humaines, qui sont les différentes conséquences du maintien du
système capitaliste aujourd'hui.
Conclusion sur la question
des forces productives
Pour conclure
sur la démonstration globale de la thèse de Daniel Gluckstein concernant la
force de travail et le capital productif en général, c'est-à-dire les forces
productives au sens étroit du terme, je dirai que ma critique peut se ramener à
deux points :
— Le livre de
Daniel Gluckstein, contrairement à ce que l'on pourrait croire de prime abord,
manque trop souvent de preuves documentaires appuyant les thèses qu'il
soutient. Or, comme le dit Lénine, “pour montrer (la) situation objective, il
faut prendre non pas des exemples, des données isolées (l’extrême complexité
des phénomènes de la vie sociale permet toujours de trouver autant d’exemples
ou de données isolées qu’on voudra à l’appui de n’importe quelle thèse), mais
tout l’ensemble des données sur les fondements de la vie économique de toutes
les puissances (...) et du monde entier”1.
—L'explication
par Daniel Gluckstein des tendances profondes de l'impérialisme aujourd'hui
tend trop souvent à gommer le fait que la réalisation de celles-ci n'est pas
mécanique et qu'elle est encore largement inachevée. Concrètement, cela signifie que la pire politique impérialiste est très
largement devant nous et que seule la lutte des classes, en dernière analyse,
permet et permettra à telle ou telle tendance de l'emporter ou non sur les
autres à telle ou telle époque.
Mes
critiques portent donc essentiellement sur la manière dont Daniel Gluckstein
traite les faits et la question des forces productives, et sur le fait que,
malgré le caractère péremptoire de ses affirmations, il ne démontre pas de
manière probante que, aujourd'hui, les forces productives prises dans le sens
étroit, courant et empirique subissent une décroissance absolue. Mais il n’en
demeure pas moins que ce que Daniel Gluckstein explique de manière schématique,
mécanique et exagérée est bel et bien à l’œuvre en tant que tendance effective,
dont les conséquences immédiates et surtout à venir sont de plus en plus
dramatiques pour un nombre croissant d'êtres humains et aboutiront à la
généralisation de la "barbarie” si les coups de l'impérialisme, dont la politique est, en
elle-même, celle du rouleau compresseur, continuent de l'emporter sur la
résistance des travailleurs et des peuples. Il reste que celle-ci peut également
contrecarrer la réalisation des tendances de l'impérialisme. C'est ce que
signifie, concrètement, le caractère “inachevé” d'un processus qui, malgré
l'offensive générale de l'impérialisme, est loin d'avoir abouti à ce jour à la
pleine réalisation des tendances mises en évidence par Daniel Gluckstein.
On ne peut que regretter les
faiblesses de la démonstration concernant la question des forces productives —
d'autant que cette question est jugée si importante par la direction de la IVe
Internationale qu'elle est qualifiée comme une “ligne de clivage” dans la Lettre de la Vérité qui rend compte du
IVe Congrès... C'est dire si une véritable discussion sur ce point doit avoir
lieu entre nous, sur la base d'une véritable analyse critique des faits, et au
moyen de la théorie marxiste prise dans son ensemble.
IV. Sur le “
capitalisme ascendant ” et l'impérialisme.
Ce
problème des "forces productives" et celui de la détermination des
tendances de l'impérialisme en général réapparaissent dans la manière dont
Daniel Gluckstein rend compte, dans son livre, des analyses de L’Impérialisme, stade suprême du
capitalisme. Ce compte-rendu semble être tout entier déterminé par la
volonté de trouver coûte que coûte dans le texte de Lénine des confirmations de
ce qu’essaie de démontrer le livre Mondialisation
et lutte des classes ; or ce
parti pris conduit à des simplifications abusives et même à des contresens (ce
qui va m'obliger à faire de longues citations).
1)
Tout d'abord, la périodisation proposée par Daniel Gluckstein dans l’Introduction générale, selon laquelle, “
schématiquement, les marxistes distinguent deux grands stades ” (p. 13), à
savoir le stade ascendant du capitalisme et son stade décadent ou “capitalisme
pourrissant” me semble beaucoup trop simpliste et, pour cette raison, elle ne
rend pas compte de la spécificité des phases d'existence historique du mode de
production capitaliste. Surtout, cette distinction recoupe, pour Daniel
Gluckstein, celle qui oppose la période de libre concurrence, d'une part, et
celle de l'impérialisme, d'autre part. Or cela conduit l'auteur à une double
confusion : d'une part, il attribue à la première phase des traits qui sont
propres à l'impérialisme tel que le définit Lénine ; d'autre part, il
caractérise la phase impérialiste comme un stade où le capitalisme, parce qu'il
est “pourrissant ”, ne se développe plus — ce qui est erroné.
Le
premier problème que pose cette périodisation tient à la caractérisation
spécifique de ces deux phases. Selon Daniel Gluckstein la “révolution industrielle du XIXe siècle”, la “libre
entreprise et la libre concurrence” et les “conquêtes coloniales” sont
contemporaines ; ainsi écrit-il que “les grandes puissances capitalistes ont, d’un seul et même mouvement, conquis le
marché mondial et constitué le marché dans leur propre pays. C’est l’époque où
la France, l’Angleterre, la Belgique (dans une moindre mesure l’Allemagne) se
disputent la Chine, l’Afrique... Il leur faut élargir les marchés, se procurer
des matières premières à bas prix, utiliser une main d’œuvre à bon marché,
poursuivre l’accumulation du capital” (je souligne). Daniel Gluckstein mélange
ici des déterminations propres au capitalisme de libre concurrence, d'une part,
et à l'impérialisme tel que le décrit Lénine, d'autre part. En effet, la
colonisation spécifiquement impérialiste
du monde par les pays dont parle Daniel Gluckstein se caractérise avant tout
par l'exportation des capitaux, le pillage des pays dominés et l'exploitation
de leurs peuples ; cette colonisation d'un type nouveau (constitution non plus
seulement des "colonies de peuplement" et des "comptoirs"
commerciaux, mais des "empires" coloniaux proprement dits) est
essentiellement le trait dominant du dernier tiers du XIXe siècle et du XXe
siècle. En revanche, la colonisation est un phénomène d'ampleur, de nature et
de signification différentes à l'époque du capitalisme fondé sur la libre
entreprise et la libre concurrence, période où le développement du marché
mondial consiste en un échange généralisé de marchandises entre les pays
capitalistes commerçants à l'échelle du globe.
Corrélativement,
Daniel Gluckstein conçoit trop souvent le marché comme étant “à conquérir”,
comme si celui-ci préexistait à la production capitaliste. En réalité, — si
l’on fait abstraction d'une relative antécédence historique du commerce international par rapport au développement
du mode de production capitaliste proprement dit —, il est évident que c’est la
production capitaliste comme telle qui crée
son propre marché. Certes, à d'autres endroits de son livre, Daniel
Gluckstein s'exprime plus rigoureusement, par exemple quand il écrit (p. 100) :
“en se constituant comme rapport social d'exploitation, le capitalisme
constitue son propre marché” ; mais il garde cette thèse uniquement pour le “capitalisme
ascendant”, comme si le capitalisme n'avait pas toujours besoin de constituer
son marché ! En même temps, Daniel Gluckstein tend à confondre d'une part le partage des marchés, c’est-à-dire la
lutte pour se les approprier, qui est propre au système capitaliste et même au
système marchand en général, et, d’autre part, le partage du monde (colonisation, “zones d'influence”) entre les
grandes puissances, qui est une spécificité du stade impérialiste ; cela ne
signifie pas, bien évidemment, que la colonisation soit exclusivement propre au
stade suprême du capitalisme, mais elle est l'un des traits dominants de
celui-ci.
La raison de
toutes ces confusions tient à ce que Daniel Gluckstein oppose de manière
erronée le “capitalisme ascendant ” qui serait caractérisé par la conquête du
marché mondial et, “en sens inverse (...) l’impérialisme”, époque où “le marché
mondial (serait) borné”. Or d'une part, le
marché est par nature borné, puisqu'il fait dépendre la consommation de la
solvabilité des masses, quel que soit le stade de développement du système
marchand (ce n'est là, d'ailleurs, qu'une autre manière de dire ce qu'explique
très bien Daniel Gluckstein lui-même en rappelant la formule de Marx : “la
barrière du capital, c'est le capital lui-même ”) ; d'autre part — et ceci est
la conséquence de cela — la conquête de nouveaux marchés est l'objectif de
toute entreprise et de toute nation capitalistes, quelles que soient leur
taille et l'époque à laquelle elles produisent : cette conquête de nouveaux marchés n'implique évidemment pas
nécessairement la conquête de nouveaux territoires
(par exemple, la création de téléphones portables exige la création de nouveaux
marchés pour lesquels les entreprises se font concurrence au niveau mondial,
mais elles n'ont pas nécessairement besoin de coloniser pour cela...) ; enfin,
si l'impérialisme se caractérise certes par le fait que le partage du monde en
zones d'influence a abouti à une situation où de nouveaux partages ne
deviennent possibles que par la guerre inter impérialiste, il n'en reste pas
moins que la concurrence des nations impérialistes entre elles pour la conquête
de nouveaux marchés, y compris au sein des "zones d'influence" des
autres puissances, a une réalité effective relativement indépendante de la
guerre militaire.
Daniel
Gluckstein rappelle (p. 86) que “Marx et Engels eux-mêmes avaient caractérisé
la tendance croissante à l'étouffement des forces productives dans le cadre des
rapports de production bourgeois”. Mais alors, pourquoi considérer, comme ne cesse
de le faire Daniel Gluckstein, que l’étouffement des forces productives est un
trait propre au seul impérialisme ? Pourquoi écrire que la phase du
“capitalisme ascendant” “s'est achevée lorsque le capitalisme a atteint son
stade impérialiste, caractérisé par Lénine comme le stade suprême du mode de
production capitaliste ayant pris possession du marché mondial. Dès lors, les forces productives
“étouffent” dans le cadre même du marché mondial” (p. 358, je souligne) ? Comme
je l'ai déjà dit à un autre sujet, il serait abstrait de distinguer, d'une
part, des tendances qui ne se réaliseraient pas et, d'autre part, des tendances
qui se réaliseraient : toute tendance est une tendance réelle, elle se réalise
effectivement par et dans l'histoire — même si, empiriquement, cette
réalisation peut n'être pas directement observable, notamment lorsque des
tendances contradictoires la contrecarrent et semblent en atténuer
l'efficience. Ce qui vaut pour les tendances du système capitaliste en général
vaut bien évidemment pour sa contradiction fondamentale, celle que le Marx du Capital décrira plus précisément comme
contradiction entre la tendance du mode de production capitaliste au
développement illimité de la productivité et de la production de masse, d'une
part, et la tendance à limiter ce développement, à le freiner, à le rendre
unilatéral dans le cadre des rapports de production capitalistes, d'autre part. Cette contradiction est propre au système
capitaliste en lui-même, dès lors qu'il est parvenu à l'ère de la grande
industrie (production de masse). Concrètement, cette contradiction se
manifeste notamment dans des crises de surproduction, que Marx et Engels
décrivent en 1845 dans L'Idéologie
allemande comme une énorme destruction périodique de forces productives,
condition d'un nouveau développement des forces productives et du marché
capitaliste. A cette époque, Marx et Engels expliquent qu'à partir d'un certain
stade, les forces productives “deviennent pour la plupart des forces
destructives et une foule d'entre elles ne peuvent pas trouver la moindre
utilisation sous (le) régime (capitaliste) (...) Il arrive un stade où naissent
des forces productives et des moyens de circulation qui ne peuvent être que
néfastes dans le cadre des rapports existants et ne sont plus des forces
productives, mais des forces destructrices (le machinisme et l'argent), et,
fait lié au précédent, il naît une classe qui supporte toutes les charges de la
société, sans jouir de ses avantages, qui est expulsée de la société ”. Cette
phrase, citée par Daniel Gluckstein (p. 95) n'est nullement une “anticipation”,
contrairement à ce qu'il dit. Il s'agissait au contraire, pour Marx et Engels,
de décrire les contradictions fondamentales réelles du capitalisme, telles
qu'elles se manifestaient dès cette époque — sous forme de violentes crises
cycliques de surproduction1.
Ces crises
manifestaient ainsi concrètement le caractère contradictoire du système
capitaliste. Il n'y a pas d'un côté une période où cette contradiction ne
serait pas réalisée, et d'un autre côté une ère où elle se serait mise à se
réaliser. Selon Marx et Engels, la tendance à l'étouffement et à la destruction
des forces productives par et dans le mode de production capitaliste est une
constante de celui-ci, elle manifeste sa contradiction spécifique fondamentale.
C'est pourquoi la formulation de Daniel Gluckstein n'est pas encore tout à fait
rigoureuse lorsque, revenant sur la périodisation trop schématique de son Introduction générale, il distingue (pp. 50-51) deux phases dans
le “capitalisme ascendant” : il écrit ainsi que “du XVIe siècle au milieu du
XIXe siècle, le capitalisme connaît sa phase ascendante. (Puis), au milieu du
XIXe siècle, commencent déjà à se dessiner les contradictions propres au régime
fondé sur la propriété privée des moyens de production”. Cette nouvelle
distinction vise à une description plus fine de la réalité. Mais pour être tout
à fait rigoureux, il faut dire que les contradictions sont inhérentes au mode de production capitaliste comme tel (à commencer
par la contradiction entre les forces productives et les rapports de
production, contradiction d'ailleurs propre à tout mode de production fondé sur
un antagonisme de classes), mais qu'elles se sont manifestées (et non seulement “dessinées”...), sous forme de crises
violentes, à partir de 1825, date de la première des crises cycliques
générales, “ classiques ”, du système capitaliste. Il n'en reste pas moins,
bien évidemment, que la contradiction fondamentale du mode de production
capitaliste ne se manifeste pas nécessairement de la même manière à chaque
époque — comme nous allons le voir. Pour autant, on ne peut ni considérer que
la tendance à l'étouffement des forces productives est propre au stade
impérialiste du capitalisme, ni réduire celui-ci à ce seul aspect de la
contradiction1 .
2)
Le deuxième problème posé par la périodisation que propose Daniel Gluckstein
résulte de la difficulté précédente : c'est celui du “passage” du “capitalisme
ascendant” à “l’impérialisme”. L'auteur oppose ces deux phases de la manière
suivante : d'une part, “le stade du capitalisme ascendant, qui se développe, en
gros, jusqu'au début du XXe siècle. Durant ce stade, le capitalisme est fondé
sur le développement des forces productives” ; d'autre part, le stade de
l'impérialisme, dont “le déclenchement de la Première Guerre mondiale
marque l’avènement ” (p. 13 ; cf. aussi : “l'avènement de l'impérialisme
au début du XXe siècle”, p. 103, etc.). Je pense que cette manière de présenter
les choses est erronée, que, en particulier, on ne saurait parler d' “avènement
de l'impérialisme” et que, de manière générale, une réelle confusion
conceptuelle et historique se manifeste dans les indications de Daniel
Gluckstein concernant la nature même
de l'impérialisme. Quelques rappels historiques et la relecture de l'ouvrage de
Lénine, L'Impérialisme, stade suprême du
capitalisme, le montreront facilement.
Jusqu’au début
des années 1870, les forces productives se développent à un rythme rapide dans
le cadre de la libre concurrence (toutefois limitée par le protectionnisme en
ce qui concerne les relations commerciales internationales), tout en se
heurtant périodiquement aux limites inhérentes au mode de production
capitaliste, ce qui se traduit par de nouvelles crises cycliques et de
nouvelles destructions périodiques de "forces productives", en
conséquence de son développement unilatéral (gaspilleur du travail, de la terre
et de la vie humaine). Certes, le développement du marché suit le développement
de la production — mais de manière chaotique et contradictoire, puisqu’il le
suit avec un retard insurmontable, ce qui explique les crises cycliques.
En
revanche, comme l’expliquent les économistes cités par Lénine au début de L’Impérialisme, les années 1870-1880 (à
partir du krach de 1873) sont celles de la “grande dépression” internationale,
c’est-à-dire d’un marasme général de l’économie, qui se traduit notamment par
un chômage massif chronique et qui entraîne à la fois la restructuration des
entreprises, avec le développement des monopoles, et la construction d’un
mouvement ouvrier puissant. La concurrence entre les monopoles, qui se
substitue progressivement au “doux commerce” et à libre concurrence, accroît la
concurrence entre les nations impérialistes, qui se lancent à cette époque dans
une politique coloniale tous azimuts. Selon Lénine, “ce n’est pas par hasard
qu’en France le développement particulièrement rapide du capital financier,
coïncidant avec l’affaiblissement du capital industriel, a considérablement
accentué, dès les années 1880-1890, la politique annexionniste (coloniale)” (p.
1091). Quant à l’Angleterre, elle acquiert
les “deux traits distinctifs essentiels de l’impérialisme, la possession de
vastes colonies et le monopole du marché mondial (…) dès la seconde moitié du
XIXe siècle” (p. 129) — ce qui est d'ailleurs l'une des causes du fait
qu'elle soit relativement moins touchée par la “grande dépression” que les
autres pays, donc que ses entreprises se restructurent moins, donc que
l'Allemagne et les États-Unis, plus dynamiques, la rattrapent en cette même
période... La politique coloniale permet de conquérir de nouveaux territoires,
donc de relancer la production et l'accumulation grâce à l’investissement de
capitaux outre-mer et l'exploitation des peuples dominés, qui entraînent une
nouvelle extension du commerce et la création de nouveaux marchés. La relance
de l’économie est très forte à partir de la fin du siècle, multipliant les
tensions entre les différents impérialismes.
Le
passage au stade impérialiste se
situe donc dès le début de la deuxième moitié du XIXe siècle pour l'Angleterre,
dans les années 1880-1890 (au cours d’une phase assez longue de restructuration
progressive) pour les autres pays. Tout en indiquant qu’ “il serait absurde de
discuter (…) sur la question de savoir en quelle année ou en quelle décennie se
situe l’instauration ‘‘définitive’’ de l’impérialisme” (p. 107), Lénine n’en
affirme pas moins, d'une part, à propos de l'année 1876 : “c'est vers cette
époque que l'on peut, somme toute, considérer comme achevé le développement du
capitalisme prémonopoliste en Europe occidentale” (p. 94) ; et, d'autre part :
“pour l’Europe, on peut établir avec assez de précision le moment où le nouveau
capitalisme s’est définitivement
substitué à l’ancien : c’est le début du XXe siècle” (p. 18, souligné par
Lénine), et il le répète plus d’une fois : “Essor de la fin du XIXe siècle et
crise de 1900-1903 : les cartels deviennent une des bases de la vie économique
tout entière. Le capitalisme s’est transformé en impérialisme” (p. 20) ; le
stade impérialiste proprement dit, en tant que “système prédominant” (p. 130),
en tant qu’ “époque du capital financier (…), époque historique concrète, se
situe au début du XXe siècle” (p. 113) ; “ainsi le XXe siècle marque le
tournant où l'ancien capitalisme fait place au nouveau, où la domination du
capital financier se substitue à la domination du capital en général” (p. 52) ;
“le début du XXe siècle marque donc un tournant en ce qui concerne non
seulement l'extension des monopoles (cartels, syndicats, trusts) (…) mais aussi
en ce qui concerne le développement du capital financier” (p. 70).
Ainsi
la Première Guerre mondiale ne “marque”-t-elle pas “l’avènement” du stade
impérialiste ; elle prouve simplement que l’exacerbation des contradictions inhérentes
au mode de production capitaliste en général, ne peut plus déboucher, au stade
impérialiste de celui-ci, que sur la guerre. Mais la tendance à la guerre comme
moyen de “résoudre” la concurrence inter impérialiste est inhérente au stade
impérialiste du capitalisme, et elle commence avec lui, puisque “le passage du
capitalisme à son stade monopoliste, au capital financier, est lié à
l'aggravation de la lutte pour le partage du monde” (Lénine, p. 92). C'est
pourquoi la violence devient un élément essentiel pour le développement du
capitalisme, dès la fin du XIXe siècle (fin de la colonisation de l'Afrique et
de l'Asie du Sud-Est dans les années 1880, guerre
hispano-américaine, crise de Fachoda, guerre des Boers, crise du Maroc,
guerre russo-japonaise, etc.). Ce qui rend inexacte l'affirmation de Daniel
Gluckstein selon laquelle “historiquement, le capitalisme ascendant avait connu
une époque relativement "pacifique" (…) (Cette période) s'est achevée
approximativement en 1914” (p. 135).
En un mot, la distinction rigoureuse des
stades du capitalisme impose de considérer qu'au stade de la libre concurrence,
dont l'apogée se situe dans les années 1860, se substitue le stade impérialiste
à partir de la fin des années 1870 (dès les années 1850 pour l'Angleterre).
Autrement dit, le stade impérialiste doit être compris non pas de manière
fixiste, comme un événement survenant au moment de la Première Guerre mondiale
(ou à telle ou telle date un peu antérieure), mais comme un processus de longue
durée, qui commence près d'un demi-siècle avant de déboucher sur l'explosion
généralisée de ses contradictions spécifiques en 1914.
3)
Cette question du “passage” est l'indice d'un problème beaucoup plus fondamental : celui
de la nature même du stade impérialiste. Pour Daniel Gluckstein, le passage au
stade impérialiste est “le passage du capitalisme ascendant à l'impérialisme
pourrissant” ou encore “le passage du capitalisme ascendant à l'impérialisme
putréfié ” (p. 265 et passim ). Ces
affirmations me semblent erronées et ne correspondent pas à ce que dit Lénine.
Au demeurant, elles ne sont pas toujours compatibles entre elles, comme nous
allons le voir.
Daniel
Gluckstein affirme ainsi que “Lénine définit le stade [impérialiste] comme
celui où le capitalisme, entré en ‘putréfaction’, n’est plus à même de
développer les forces productives, dont il annonce l’inévitable
‘stagnation’ ”. Comme nous le verrons, cette phrase ne rend pas du tout
compte de la manière dont Lénine définit l'impérialisme ; mais elle nous intéresse
en ce que, à elle seule, elle résume la tendance à l'incohérence des
différentes affirmations de Daniel Gluckstein au sujet de l'impérialisme. En
effet, il est contradictoire de dire dans la même phrase, d’une part, que
l’impérialisme “n’est plus à même de développer les forces productives”, ce qui
signifie qu’elles ne se développent déjà plus, donc qu’elles ont déjà cessé de
croître, et, d’autre part, qu’il “annonce” leur “stagnation”, ce qui signifie
que celle-ci n’est pas encore un fait, mais le sera plus tard.
Cette
contradiction dans les mots reflète pour le moins une imprécision générale des
affirmations de Daniel Gluckstein portant sur l'impérialisme. De manière
générale, il croit que le stade impérialiste du capitalisme, tel que le décrit
Lénine, est celui où les forces productives ne se développent plus. Par
exemple, p. 71, encadré n° 2, il écrit : “L’impérialisme, ‘stade suprême du
capitalisme’ (pour reprendre la formule de Lénine), est caractérisé par le fait
que le marché mondial étant constitué, il étouffe par ses limites le
développement des forces productives (...). Aujourd’hui, l’impérialisme sénile
se caractérise par le fait que cet étouffement et cette putréfaction se
développant depuis plus d’un siècle,
aboutissent à disloquer le marché lui-même (...)” (je souligne). Page 104, il
écrit que Lénine “situe [la signification de la guerre impérialiste de 14-18]
dans le passage du capitalisme à l'époque de son développement au capitalisme
au stade impérialiste”, ce qui signifie que ce dernier n'est pas un stade de
développement du capitalisme. Page 105, il affirme que “Lénine met en évidence
l'ensemble du processus de pourrissement du capitalisme arrivé au stade
impérialiste”. Plus radicalement encore, Daniel Gluckstein affirme au chapitre
V que Lénine aurait constaté qu’ “un lien étroit unissait putréfaction et stagnation des forces productives, parasitisme
économique du capitalisme parvenu à son stade impérialiste et décomposition et
corruption des sommets du mouvement ouvrier” (p. 110, je souligne). Ou encore, il écrit, au sujet de la
bourgeoisie que “pour les marxistes (…) son incapacité, à l'époque de
l'impérialisme, à empêcher le déclin des forces productives suffit à faire de
cette phase celle de la ‘réaction sur toute la ligne’ ” (p. 84).
Mais,
à d'autres endroits, Daniel Gluckstein dit tout autre chose. Ainsi doit-il
préciser ses affirmations en indiquant qu'en 1938, “la ‘tendance à la
stagnation des forces productives’ décrite par Lénine est devenue un fait”.
Cela signifierait donc que cette “tendance” n'était pas “un fait” au moment où
Lénine écrivait L'Impérialisme. (Soit
dit en passant, les guillemets, ici, contrairement à ce que l'on pourrait
croire, ne signifient pas que l'expression “tendance à la stagnation des forces
productives” se trouve dans le texte de Lénine — on va voir que celui-ci ne dit
jamais cela ; ils semblent signaler une sorte d'autocitation...) A un autre
endroit, Daniel Gluckstein qualifie l'un des principaux traits par lesquels
Lénine définit l'impérialisme de caractéristique propre au “capitalisme
ascendant”. En effet, après avoir cité la phrase suivante de Lénine : “Les
exportations de capitaux influent, en l'accélérant puissamment, sur le
développement du capitalisme dans les pays vers lesquels elles sont dirigées. Si
donc ces exportations sont susceptibles, jusqu'à un certain point, d'amener un
ralentissement dans l'évolution des pays exportateurs, ce ne peut être qu'en
développant en profondeur et en étendue le capitalisme dans le monde entier”,
Daniel Gluckstein écrit : “cela correspond à l'exportation des capitaux à
l'époque du capitalisme ascendant, dominé par la production marchande”.
Autrement dit, selon ce commentaire, il faudrait conclure que l'impérialisme
tel que le décrit Lénine, c'est-à-dire caractérisé notamment par l'exportation
des capitaux, est une phase de ce que Daniel Gluckstein appelle le “capitalisme
ascendant”... Ce qui fait voler en éclat la distinction schématique entre le
capitalisme ascendant et l'impérialisme défini comme stade décadent du capitalisme1...
En
dernière analyse, les ambiguïtés et la confusion relative des passages de
Daniel Gluckstein consacrés à l'impérialisme me semblent avoir une cause simple
: pour le dire en un mot, il me semble que Daniel Gluckstein tend à tordre la
lettre du texte de Lénine dans le sens de l'analyse qu'il propose lui-même du
stade “sénile” de l'impérialisme : il projette rétrospectivement sur le passé
les traits propres au présent. Coincé entre le capitalisme ascendant et
l'impérialisme sénile, l'impérialisme décrit par Lénine serait celui où le
capitalisme ne se développe plus sans pour autant régresser, où les forces
productives ne croissent plus sans pour autant décroître.
Comme
nous allons le voir avec de longues et nombreuses citations, c'est là une
interprétation des analyses de Lénine qui ne respecte pas le texte de celui-ci.
En
effet, que dit le texte de Lénine ? Il explique que l'impérialisme est le
“stade suprême du capitalisme”,
c'est-à-dire le “stade suprême de son développement” (p. 15), loin d'être son
stade globalement décadent. Cela signifie que l’impérialisme développe de manière considérable les forces
productives, même s'il exacerbe par là même à un point sans précédent les
contradictions du système capitaliste, donc la tendance à l'étouffement des
forces productives dans le cadre des rapports de production capitalistes, ainsi
que les tensions et affrontements entre les puissances impérialistes débouchant
nécessairement sur la guerre mondiale. Lénine écrit très clairement :
“L’impérialisme (…) représente indéniablement une phase particulière du développement du capitalisme” (p. 107,
je souligne). Après avoir cité les travaux d’un économiste s’efforçant de
“ résumer l’essentiel des données purement économiques qui permettent de
se faire une idée précise des rapports internes de l’économie mondiale au
tournant du siècle”, Lénine, entre autres commentaires, note que, “dans les
colonies, le capitalisme commence
seulement à se développer” (p.
115, je souligne) ; il parle des “différents rythmes de développement du capitalisme et du capital financier
dans l’ensemble de l’économie mondiale ” (idem)
; au sujet de l’augmentation du “tribut prélevé par le capital financier sur
les entreprises coloniales et transocéaniques, particulièrement avantageuses”,
il note que “lors du partage de ce ‘butin’, une part exceptionnellement élevée
tombe aux mains de pays qui ne tiennent pas toujours la première place pour le rythme du développement des forces
productives”, ce qui signifie, là encore, qu’il y a bien développement,
quoique inégalement rapide — et inégalement récompensé, si l’on peut dire2.
Mais
le fait que le capitalisme parvenu au stade impérialiste continue de développer
les forces productives ne signifie évidemment pas que l'impérialisme n'ait pas
une spécificité ; tout au contraire, il a des traits propres qui en font bien
un “stade” du capitalisme — et le stade “suprême”. Cette spécificité du stade
impérialiste, c'est qu'il exacerbe les contradictions propres au capitalisme en
général, à un point tel que ces contradictions ne peuvent déboucher que sur
“les guerres et les révolutions”. D’un côté, en effet, “(…) le monopole (…)
marque la transition du régime capitaliste à un ordre économique et social
supérieur” (p. 149) ; mais, de l’autre côté, dans la mesure où “l’impérialisme
a surgi comme le développement et la
continuation directe des propriétés essentielles du capitalisme en général” (p.
104, je souligne), il s’ensuit que “la domination du capital financier”, loin
de les atténuer, “renforce (...) les inégalités et les contradictions de
l’économie mondiale” (p. 104), “les contradictions les plus profondes, les plus
fondamentales de l’impérialisme : contradiction entre les monopoles et la libre
concurrence qui s’exerce à côté d’eux, celle entre les formidables
‘‘opérations’’ (et les formidables profits) du capital financier et le commerce
“honnête” sur le marché libre, celle entre les cartels et les trusts, d’une
part, et l’industrie non cartellisée, d’autre part, etc.” (p. 142). Pour
Lénine, “tout le monde sait combien le capitalisme monopoliste a aggravé toutes
les contradictions du capitalisme. (…) Cette aggravation des contradictions est
la plus puissante force motrice de la période
historique de transition qui fut inaugurée par la victoire définitive du
capital financier mondial” (p. 151, je souligne). Or, “où peut résider, en régime capitaliste, la solution des
contradictions, si ce n’est dans la force
?” (p. 116, souligné par Lénine).
En
réalité, la guerre de 1914-1918 fut la seule manière pour le système
capitaliste de résoudre la monstrueuse contradiction qui était la sienne :
celle existant entre un gigantesque et rapide développement des forces
productives grâce au monopole et à la surexploitation des peuples des colonies
et semi-colonies, d’une part, et la forme même du monopole, c’est-à-dire le
caractère privé de l’appropriation de cette richesse créée, d’autre part. Au
stade impérialiste tel que le décrit Lénine, le capitalisme ne pouvait pas ne
pas développer les forces productives ; mais, avec l'impérialisme des
monopoles, les contradictions propres au système capitaliste en général avaient
pris des proportions gigantesques ; la contradiction entre la tendance au
développement et la tendance à l'étouffement des forces productives devait
nécessairement exploser dans une catastrophique destruction de celles-ci,
c’est-à-dire soit dans une immense crise de surproduction immédiate,
gigantesque et de toute façon catastrophique, soit dans une guerre monstrueuse
— et les bourgeoisies impérialistes choisirent celle-ci pour éviter celle-là.
Au
demeurant, Daniel Gluckstein lui-même cite une phrase parfaitement claire de
Lénine : “Faut-il se demander s’il y avait, sur le terrain du capitalisme, un moyen autre que la guerre de
remédier à la disproportion entre, d’une part, le développement des forces productives et l’accumulation des capitaux
(je souligne le dernier membre de phrase) et, d’autre part, le partage de
l’économie et des ‘zones d’influence’ pour le capital financier” (L'Impérialisme, p. 118). Daniel
Gluckstein, avant de continuer la citation que je viens de reproduire, ajoute :
“Pour Lénine, il est évident que le stade impérialiste, sauf à transiter vers
une organisation économique supérieure (c’est-à-dire l’appropriation collective
des moyens de production), met à l’ordre du jour — si l’on reste dans le cadre
de la propriété privée — le parasitisme et la putréfaction” (p. 109).
Cette remarque me semble juste en elle-même, si l'on comprend par là que de
telles tendances sont entrevues par
Lénine, mais ne sont en aucun cas les traits
dominants de l'impérialisme tel qu'il le décrit. En effet, Lénine met en
évidence la “contradiction permanente et sans issue” qui existe entre le
monopole capitaliste, “base économique de l’impérialisme”, d’une part, et les
“conditions générales du capitalisme, de la production marchande, de la
concurrence”, d’autre part. Puis il continue avec des formules prudentes, qui
évoquent les germes d’un processus qui commence, mais qui ne se réaliserait
complètement qu’en cas d’échec de la révolution : “néanmoins, comme tout monopole, il engendre inéluctablement une tendance à la stagnation et à la
putréfaction. Dans la mesure où l’on établit, même momentanément, des prix de
monopole, cela fait disparaître jusqu’à
un certain point les stimulants du progrès technique, et par suite, de tout
autre progrès ; et il devient alors possible
de freiner artificiellement le progrès technique ” (je souligne). Puis Lénine
précise : “Certes, un monopole, en régime capitaliste ne peut jamais supprimer
la concurrence sur le marché mondial (...). Il est évident que la possibilité
de réduire les frais de production et d’augmenter les bénéfices en introduisant
des améliorations techniques pousse aux transformations. Mais la tendance [souligné par Lénine] à la
stagnation et à la putréfaction, propre au monopole, continue à agir de son
côté et, dans certaines branches
d’industrie, il lui arrive de prendre
pour un temps le dessus” (ibidem, pp. 297-298, je souligne).
On
le voit : Lénine met en évidence les contradictions accrues du mode de
production capitaliste parvenu à son stade impérialiste, mais il ne parle pas
d’une stagnation effective des forces
productives, ni même du progrès technique ; il indique seulement des tendances qui commencent à se
manifester. Daniel Gluckstein n’a donc pas le droit de tirer de cette citation
la conclusion selon laquelle Lénine aurait constaté la “putréfaction”
effective, et encore moins la “stagnation” des forces productives elles-mêmes
(p. 110, etc.). De même, Lénine explique certes que “la nécessité de
l'exportation des capitaux est due à la 'maturité excessive' du capitalisme
dans certains pays1 où
(l'agriculture étant arriérée et les masses misérables) les placements
'avantageux' font défaut au capital (…) L'exportation des capitaux n'atteignit
un développement prodigieux qu'au début du XXe siècle” (p. 73). Mais il ajoute
immédiatement : “Les exportations de capitaux influent, en l'accélérant
puissamment, sur le développement du capitalisme dans les pays vers lesquels
elles sont dirigées. Si donc ces exportations sont susceptibles, jusqu'à un
certain point, d'amener un ralentissement dans l'évolution des pays
exportateurs, ce ne peut être qu'en développant en profondeur et en étendue le
capitalisme dans le monde entier” (p. 75). On le voit : le stade impérialiste
n'est pas pour Lénine un stade de décadence, mais un apogée du capitalisme, le
stade de ce que l'on pourrait appeler le capitalisme
triomphant.
Dès
lors, qu'est-ce qu'est le “ parasitisme impérialiste ” dont parle Lénine ?
Certes, c'est un trait fondamental, sur lequel il insiste : il qualifie le
capitalisme parvenu au stade impérialiste de “parasitaire, pourrissant” (p.
122). Contre Kautsky, Lénine explique que ce qui est caractéristique de l'impérialisme,
“ ce n'est point le capital
industriel, justement, mais le
capital financier. Ce n'est pas par hasard qu'en France le développement
particulièrement rapide du capital financier,
coïncidant avec l'affaiblissement du capital industriel, a considérablement
accentué, dès les années 1880-1890, la politique annexionniste (coloniale) ”
(p. 109, souligné par Lénine). De même, il constate la “suprématie du (capital)
financier sur le commerçant” (p. 110), d'où il résulte que “le revenu des
rentiers est cinq fois plus élevé que celui qui provient du commerce extérieur,
et cela dans le pays le plus 'commerçant' du monde [l'Angleterre] ! Telle est
l'essence de l'impérialisme et du parasitisme impérialiste” (p. 121). En effet,
“ l’impérialisme est une immense accumulation de capital-argent dans un petit
nombre de pays (…). D’où le développement extraordinaire de la classe ou, plus
exactement, de la couche des rentiers”, oisive et de plus en plus isolée de la
production. En particulier, “l’exportation des capitaux, une des bases
économiques essentielles de l’impérialisme (…) donne un cachet de parasitisme à
l’ensemble du pays vivant de l’exploitation du travail de quelques pays et
colonies d’outre-mer” (p. 120). Lénine parle également des “ bénéfices
croissants que (les capitalistes “ financiers ”) retirent des adjudications,
des fournitures de guerre, etc. ” Enfin, Lénine évoque le rôle économique
parasitaire de l’État : “l’univers est divisé en une poignée d’États-usuriers
et une immense majorité d’États-débiteurs”, écrit-il (p. 121) ; or “ l'État
rentier est un État du capitalisme parasitaire, pourrissant”. — Mais tous ces
traits du “capitalisme parasitaire, pourrissant” — qui se sont développés de
manière vertigineuse depuis cette époque — signifient-ils pour autant que, au
moment où Lénine écrit, les "forces productives" tendent à cesser de
croître ? On a vu que non : ces traits accompagnent et dopent le développement
du capitalisme, loin de l'empêcher. Comme l'explique un économiste cité par
Lénine (p. 122) : en Angleterre, “malgré
l'accroissement absolu de la production et de l'exportation industrielles,
on voit augmenter l'importance relative qu'ont pour l'ensemble de l'économie
nationale les revenus provenant des intérêts et des dividendes, des émissions,
commissions et spéculations. A mon avis, c'est précisément ce fait qui
constitue la base économique de l'essor impérialiste” (je souligne). Ce
qu'exprime le développement du parasitisme économique (bien qu’il soit déjà, à
cette époque, une tendance effective, loin d'être une simple potentialité),
c'est l’exacerbation des contradictions internes au système capitaliste,
notamment entre le développement des forces productives et les conditions dans
lesquelles ce développement s’opère, qui sont des conditions de dopage
permanent de l’économie productive. Mais nous savons que les coureurs cyclistes
dopés, même s’ils bousillent leur organisme à terme, sont les plus rapides tant
qu'ils courent...
Enfin,
Daniel Gluckstein cite plusieurs fois l’expression de Lénine qualifiant
l’impérialisme de “réaction sur toute la ligne” ; mais il le fait en général
pour appuyer la thèse selon laquelle l’impérialisme tend à détruire les forces
productives ; or, tel n’est pas le sens de l’expression chez Lénine. Il suffit,
pour s’en convaincre, de citer en entier les phrases d’où est tirée cette
formule : “Les particularités politiques
de l’impérialisme, écrit Lénine, étant la réaction sur toute la ligne et le
renforcement de l’oppression nationale, conséquence du joug de l’oligarchie financière et de
l’élimination de la libre concurrence, l’impérialisme voit se dresser contre
lui, dès le début du XXe siècle, une opposition démocratique petite-bourgeoise
à peu près dans tous les pays impérialistes” (je souligne). Il est clair que la
“réaction” dont il est ici question, si elle découle bien évidemment, en
dernière instance, des déterminations économiques de l'impérialisme, n’en
désigne pas moins un mouvement politique, celui que dirigent les hommes du
capital financier, et ne renvoie nullement à la destruction des forces
productives ; tout au contraire, c'est par une domination accrue de l'État et
par l'oppression nationale, notamment, que le capitalisme se développe sur
l'ensemble du globe. À Kautsky qui pleurniche sur “les méthodes violentes de
l’impérialisme” et prétend que le retour — parfaitement illusoire — à la libre
concurrence et à la “démocratie pacifique” permettrait de “développer plus
rapidement le capitalisme et le commerce”, Lénine répond que “si même les
monopoles se sont mis de nos jours à freiner le développement, ce n'est
cependant pas un argument en faveur de la libre concurrence, qui n'est plus
possible depuis qu'elle a engendré les monopoles” (pp. 137-138) : c'est-à-dire
que la violence politique et militaire est un moyen essentiel pour ce
développement du capitalisme comme mode de production. Lénine résume sa pensée
en écrivant : “politiquement,
l'impérialisme tend, d'une façon générale, à la violence et à la réaction ” (p.
109 ; je souligne).
La
deuxième occurrence de l'expression “réaction sur toute la ligne” (p. 147) lui
donne également un sens essentiellement politique. Elle se trouve également
dans une polémique contre Kautsky, qui “critique” l’impérialisme et propose
d’atténuer “ les contradictions les plus profondes de l’impérialisme ”. Lénine
écrit : “L’impérialisme est l’époque du capital financier et des monopoles, qui
provoquent partout des tendances à la domination et non à la liberté. Réaction
sur toute la ligne, quel que soit le régime politique, aggravation extrême des
antagonismes dans ce domaine également : tel est le résultat de ces tendances.
De même se renforcent particulièrement l’oppression nationale et la tendance
aux annexions, c’est-à-dire à la violation de l’indépendance nationale” — d’où
la résistance des peuples nouvellement opprimés et leur revendication du droit
à disposer d’eux-mêmes, d’où l’ “exaspération des peuples” plus anciennement
colonisés, etc.1
Dans
le chapitre final de L'Impérialisme,
Lénine résume son analyse de manière lumineuse : “Monopoles, oligarchie,
tendances à la domination au lieu des tendances à la liberté, exploitation d'un
nombre toujours croissant de nations petites ou faibles par une poignée de
nations extrêmement riches ou puissantes : tout cela a donné naissance aux traits
distinctifs de l'impérialisme qui le font caractériser comme un capitalisme
parasitaire ou pourrissant. C'est avec un relief sans cesse accru que se
manifeste l'une des tendances de l'impérialisme : la création d'un
‘État-rentier’, d'un État-usurier, dont la bourgeoisie vit de plus en plus de
l'exportation de ses capitaux et de la ‘tonte des coupons’ ”. A cela,
Lénine ajoute immédiatement : “Mais ce
serait une erreur de croire que cette tendance à la putréfaction exclut la
croissance rapide du capitalisme ; non, telles branches d'industrie, telles
couches de la bourgeoisie, tels pays manifestent à l'époque de l'impérialisme,
avec une force plus ou moins grande, tantôt l'une, tantôt l'autre de ces
tendances. Dans l'ensemble, le
capitalisme se développe infiniment plus vite qu'auparavant, mais ce
développement devient généralement plus inégal, l'inégalité de développement se
manifestant en particulier par la putréfaction des pays les plus riches en
capital ”.
On
ne saurait dire plus clairement qu'il n'y a pas nécessairement incompatibilité
entre développement des forces productives, d'une part, aggravation du
parasitisme et tendance à la putréfaction, d'autre part. Tout au contraire,
Lénine explique que “c'est justement grâce
à cela [au "développement économique" des États-Unis, "encore
plus rapide qu'en Allemagne"], que les traits parasitaires du capitalisme
américain moderne sont apparus de façon particulièrement saillante” (p. 152).
Lénine conclut en ces termes : “De tout ce qui a été dit plus haut sur la
nature économique de l'impérialisme, il ressort qu'on doit le caractériser
comme un capitalisme de transition ou, plus exactement, un capitalisme
agonisant. (…) Nous sommes en présence d'une socialisation de la production et
(…) les rapports relevant de l'économie privée et de la propriété privée
forment une enveloppe qui est sans commune mesure avec son contenu, qui doit
nécessairement entrer en putréfaction si l'on cherche à en retarder
artificiellement l'élimination, qui peut continuer à pourrir pendant un laps de
temps relativement long (dans le
pire des cas, si l'abcès opportuniste tarde à percer), mais qui n'en sera pas
moins inéluctablement éliminé”. Dans ces lignes remarquables, Lénine indique
que la période de la putréfaction effective, généralisée, n'existera que si le
socialisme ne remplace pas dans les plus brefs délais le capitalisme. La
responsabilité en incomberait alors à la trahison de la révolution par les
dirigeants du mouvement ouvrier. On le sait : c'est ce qui se passa finalement,
à cause de la trahison de la révolution par les sociaux-démocrates, en
particulier le SPD, puis par les staliniens.
En somme, les indications erronées et le
flou conceptuel qui entourent les affirmations de Daniel Gluckstein concernant
l'impérialisme tel que le décrit Lénine, découlent du fait qu'il veut
absolument faire dire à celui-ci la même chose que lui, c'est-à-dire que
l'impérialisme serait par définition une époque où la tendance à la destruction
et au déclin des forces productives serait dominante. Ainsi Daniel
Gluckstein écrit-il : “L'impérialisme devenu sénile (n'est pas) une phase
historique distincte de l'impérialisme lui-même, mais, au contraire, (...)
l'expression de son plein développement” (p. 24).
Bien
évidemment, les critiques que j'ai opposées à l'interprétation que Daniel
Gluckstein propose de L'Impérialisme,
stade suprême du capitalisme ont maintes conséquences sur la manière de
considérer l'époque historique actuelle et rejoignent donc celles que j'ai
faites auparavant. Daniel Gluckstein écrit que “là où Lénine voyait se dessiner
une ‘tendance’ de l’impérialisme, nous sommes, aujourd’hui, confrontés à une
situation où cette tendance, loin de déboucher sur une transition vers un mode
économique supérieur, s’est déployée et développée dans le sens de la
putréfaction et de la décomposition” (p. 110). De fait, ces tendances étaient
déjà à l'œuvre à l'époque de l'impérialisme décrit par Lénine, même si leur
réalité n'était alors qu'un trait secondaire
de celui-ci. Mais sont-elles devenues aujourd'hui les traits dominants de l'impérialisme ? Il est
indéniable que les traits de pourrissement et de parasitisme qui caractérisent
la phase actuelle de l'impérialisme sont incomparablement plus importants qu'au
temps de Lénine, et ils tendent à dominer l'économie réelle, c'est-à-dire à lui
imposer leurs exigences propres. Mais empêchent-ils pour autant que l'économie
réelle, les forces productives au sens étroit du terme, c'est-à-dire les forces
productives effectivement mises en œuvre à l'échelle mondiale sous le joug du
capital, continuent de croître — même si c'est au prix d'une cadence infernale
où, de plus en plus, leur croissance, toujours plus "unilatérale", a
pour condition contradictoire, et aussi pour effet, leur régulière destruction
massive ? Comme on l'a vu, la démonstration de Daniel Gluckstein sur ce point
n'est guère convaincante — et la manière dont il rend compte de l'analyse de
Lénine vient corroborer l'impression d'un réel flou conceptuel sur la question
des forces productives.
V. Sur le réformisme
Les analyses
historiques concrètes de Marx et des marxistes permettent d'illustrer le
caractère non automatique, non mécanique, des processus historiques déterminés
comme luttes des classes. Par exemple, on peut affirmer que le “passage” du
capitalisme à son stade impérialiste eut pour cause non pas seulement le
développement en soi des forces productives, mais tout autant la nécessité
politique d'intégrer le mouvement ouvrier en pleine expansion. Tel est le sens
concret du processus dialectique qui constitua la “liaison entre l'impérialisme et le réformisme” dont parle Lénine
dans L'Impérialisme, stade suprême du
capitalisme, écrit en 1916, soit deux ans après la capitulation-trahison
des dirigeants sociaux-démocrates du mouvement ouvrier.
Daniel Gluckstein, quant à
lui, affirme que le réformisme "s'est historiquement constitué à l'époque
du capitalisme ascendant, lorsque la lutte de classe a imposé à la classe
capitaliste d'inscrire dans les institutions bourgeoises des réformes (garanties
et conquêtes) arrachées par les luttes ouvrières. Le réformisme, produit organique du capitalisme ascendant,
a donc correspondu à une phase du
développement historique où les forces productives mises en mouvement par le
mode de production capitaliste avaient à leur disposition la conquête du marché
mondial" (p. 358 ; je souligne). Or on sait que Daniel Gluckstein ne cesse
d'opposer le stade du "capitalisme ascendant" au stade de
l'impérialisme, conçu par lui comme "capitalisme décadent". Cette
erreur devait nécessairement avoir des conséquences sur son explication du
réformisme. En effet, elle le conduit à penser que le "réformisme" en
tant que courant politique constitué au sein du mouvement ouvrier organisé ne
serait pas un produit spécifique de l'impérialisme, mais un "produit
organique du capitalisme ascendant". Daniel Gluckstein va même jusqu'à
croire que l'impérialisme, loin de produire le réformisme, n'aurait de cesse de
le combattre. Il écrit ainsi que, "avec l’impérialisme, le marché mondial
est borné. La lutte pour les marchés se traduit à la fois dans la
généralisation des guerres de rapine et la tendance à la liquidation de toutes
les conquêtes arrachées par la lutte de classe. Le réformisme, qui s’était
formé dans le processus de constitution des réformes, et qui, sur cette base,
s’était opposé à la révolution, est à son tour menacé en tant que réformisme
par l’offensive qui remet en cause les réformes elles-mêmes" (p. 14).
Certes, il n'oublie pas de rappeler la théorie de Lénine, puisqu'il écrit avec
raison que "le réformisme a été
l'expression des intérêts de la base sociale constituée par l'aristocratie
ouvrière..." ; mais il ajoute immédiatement : "...dans le cadre du
capitalisme ascendant" ; et il oppose à ce stade celui, postérieur où ce
même réformisme se serait "assujetti à l'impérialisme, stade suprême du
capitalisme, stade où, pour assurer la progression des forces productives, il
était historiquement justifié de briser l'obstacle du système de la propriété
privée des moyens de production". Ainsi le schématisme de Daniel
Gluckstein le conduit-il, à la limite, à considérer que le réformisme est en
quelque sorte le courant politique "correspondant" (p. 358) au
capitalisme ascendant, tandis que le courant révolutionnaire ne deviendrait
"justifié" (p. 359, note) qu'à partir du moment où les forces
productives entrent dans l'époque de leur prétendue stagnation.
Une
nouvelle fois, il apparaît clairement, ici, qu'il convient de récuser la
distinction schématique, simpliste et erronée entre le "capitalisme
ascendant" et l'impérialisme. Le stade impérialiste du capitalisme étant,
comme nous l'avons vu dans l'ouvrage de Lénine, le "stade suprême" de
son développement, il faut comprendre
le réformisme comme l'un des produits
spécifiques, et aussi l'une des conditions, de ce stade — stade qui se
développe dès la seconde moitié du XIXe siècle en Angleterre (d'où
l'antériorité du réformisme britannique dans le mouvement ouvrier organisé par
rapport au réformisme continental1). Le
réformisme n'est donc pas un "produit organique" du capitalisme
prémonopoliste, mais l'un des moyens socio-politiques mis en œuvre par la
bourgeoisie impérialiste pour acheter la paix sociale dans les métropoles grâce
aux surprofits extorqués dans les colonies et les pays dominés, ce qui a rendu
nécessaire la constitution d'une “aristocratie ouvrière”, c'est-à-dire de cette
couche d'ouvriers modernes dont Lénine explique clairement qu'elle doit son
existence même au stade spécifiquement impérialiste du capitalisme.
Revenant
sur cette question, Daniel Gluckstein rappelle
certes que “de son analyse, Lénine tirait la conclusion que l’évolution du
capitalisme vers le stade impérialiste s’était opéré de manière indissociable
de la corruption bureaucratique des sommets du mouvement ouvrier s’appuyant sur
l’aristocratie ouvrière dans les métropoles impérialistes” (p. 123). Mais
Daniel Gluckstein semble réduire l'effet de l'impérialisme sur le mouvement
ouvrier organisé à cette "corruption" comprise en un sens matériel et
moral. C'est que, selon lui, comme nous l'avons vu, le réformisme existe comme
courant politique au sein du mouvement ouvrier organisé dès le stade du
capitalisme préimpérialiste, tel une sorte de produit naturel, spontané, de
celui-ci et de la conquête de réformes par la classe ouvrière. Il écrit ainsi :
"D'une part, les réformes arrachées au capitalisme par la lutte de classe
organisée ont renforcé, dans la phase du capitalisme ascendant, la classe comme
classe organisée. D'autre part, sur cette base, le “réformisme” constitué comme
tendance politique prétendait à la possibilité d'un passage progressif,
“organique”, du capitalisme au socialisme" (p. 358). — Or, en réalité,
selon Lénine, la "corruption" matérielle et morale des dirigeants du
mouvement ouvrier n'est qu'une condition et un aspect d'une
"corruption" qui est essentiellement
politique et en laquelle consiste précisément le réformisme comme courant
politique bourgeois au sein du mouvement ouvrier moderne1. Lorsqu’il écrit la préface aux
éditions française et anglaise, le 6 juillet 1920, Lénine parle sans équivoque
des “ chefs ouvriers et (de) la couche supérieure de l’aristocratie ouvrière.
(…) Cette couche d’ouvriers embourgeoisés ou de l’ “aristocratie ouvrière”,
entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par
toute leur conception du monde, est le principal soutien social (pas militaire)
de la bourgeoisie. Car ce sont de véritables agents de la bourgeoisie au sein
du mouvement ouvrier, des commis ouvriers de la classe des capitalistes (labor lieutenants of the capitalist class),
de véritables propagateurs du réformisme et du chauvinisme”. On le voit : pour
Lénine, ce qui distingue le stade
impérialiste, dans le "domaine" politique comme dans le
"domaine" "économique", c’est l’exacerbation des
contradictions, en l’occurrence celles “qui ne pouvaient manquer de rendre
l’opportunisme encore plus incompatible avec les intérêts généraux et vitaux du
mouvement ouvrier” (p. 130). D’où il découle que “l’opportunisme ne peut plus
triompher aujourd’hui complètement au sein du mouvement ouvrier d’un seul pays
pour des dizaines et des dizaines d’années, comme il l’a fait en Angleterre
dans la seconde moitié du XIXe siècle”. — “Mais, ajoute Lénine, dans toute
une série de pays, il a atteint sa pleine maturité, il l’a dépassée et s’est
décomposé en fusionnant complètement, sous la forme du social-chauvinisme, avec
la politique bourgeoise ”.
Cette
décomposition était d’ailleurs limitée, à l’époque, par la nécessité pour la
bourgeoisie et pour ces appareils eux-mêmes de conserver le contrôle du
mouvement ouvrier, car, “momentanément vainqueurs dans la plupart des pays” (p.
125), les opportunistes devaient continuer d’accompagner la politique
impérialiste (“social-impérialisme”) en gardant la direction et le contrôle du
mouvement ouvrier pour mieux le trahir — ce qui ne manqua pas de se passer
après la Première Guerre mondiale en Europe occidentale, en particulier en
Allemagne, provoquant le catastrophique isolement de la révolution russe. Dans
son chapitre conclusif, Lénine explique que les bourgeoisies des pays les plus
riches ont eu les moyens “de corrompre certaines couches d'ouvriers, et même
momentanément une minorité ouvrière assez importante, en les gagnant à la cause
de la bourgeoisie de la branche d'industrie ou de la nation considérées et en
les dressant contre tous les autres. Et l'antagonisme accru des nations
impérialistes aux prises pour le partage du monde renforce cette tendance.
Ainsi se crée la liaison de l'impérialisme avec l'opportunisme ”.
Daniel
Gluckstein écrit : “Sans ce basculement des chefs opportunistes du mouvement
ouvrier, écrit (Lénine) en substance, le régime capitaliste aurait eu bien du
mal à survivre dès lors qu'il était entré dans la phase de stagnation, voire de
putréfaction, des forces productives ” (p. 338). — On l'a vu : Lénine ne
dit pas exactement cela. Il explique que le stade impérialiste, au cours duquel
le développement des forces productives conduit à l'exacerbation des
contradictions du système, a pour corollaire, c'est-à-dire à la fois comme
effet et, secondairement, comme cause, la constitution du courant réformiste
comme tel, c'est-à-dire de l'opportunisme qui, en refusant le combat pour la
révolution, accompagne en réalité l'évolution du capitalisme en se contentant
en contrepartie de quelques réformes. Corrélativement au développement du
capitalisme en impérialisme, l'opportunisme s'est constitué progressivement
comme courant politique dès le dernier tiers du XIXe siècle, et même avant en
Angleterre. Ainsi, en Allemagne, Bismarck après avoir essayé de réprimer le
mouvement ouvrier qui se développe à une allure foudroyante à partie des années
1870, essaie ensuite d’intégrer les socialistes à l’État prussien — d'où
le problème du “lassalisme”, c'est-à-dire du “socialisme national” et du
“socialisme d'État”, combattu par les marxistes dans les années 1870, et fondé
sur la croyance en une transformation possible de l'État bourgeois en un “État
du peuple ”. On le sait : cette "illusion", ou plutôt cette idéologie
petite-bourgeoise perdurera dans la social-démocratie allemande et dans les
rangs de la IIe Internationale, notamment sous la forme du parlementarisme —
conforté par les succès électoraux —voire sous la forme explicite de la
collaboration de classe — “ministérialisme” en France, révisionnisme du
marxisme au nom d'un “réformisme pratique” en Allemagne par Bernstein (qui fut
certes doctement réfuté par la direction de la IIe Internationale, mais qui
n'en contamina pas moins la pratique courante de celle-ci), etc. Finalement, la
majorité des dirigeants s'orienteront progressivement vers un centrisme
fluctuant, mais orienté à droite — révolutionnaire en parole, réformiste en
fait — avant de capituler purement et simplement et de trahir leur classe
en 1914.
Or,
c'est justement parce que, à partir de la fin des années 1870, les forces
productives continuaient de se développer, avec le processus de développement
du capitalisme fondé sur la libre concurrence en impérialisme capitaliste, que
certains socialistes ont cru à la possibilité d'un passage graduel au
socialisme, sont devenus “réformistes” et n'ont cessé de reporter la
caractérisation du moment où ce “passage” serait à l'ordre du jour. Et c'est
contre cet évolutionnisme mécaniste que se sont élevés, dès les premières
années du siècle, Lénine et les bolcheviks, Trotsky (avec sa théorie de la
révolution permanente), Rosa Luxembourg — bref, toute la gauche de la IIe
Internationale. La trahison de 1914, si elle marque le basculement irréversible de la social-démocratie, comme courant
politique, du côté de l'ordre (et du désordre) bourgeois, ne saurait se réduire
à son apparence de coup de tonnerre dans un ciel serein. La constitution de
l'appareil de la social-démocratie comme force politique réformiste, opportuniste,
anti-révolutionnaire avant d'être contre-révolutionnaire, est un processus qui
trouve en dernière analyse son origine dans le développement du capitalisme en
impérialisme. (Cela ne signifie pas, d'ailleurs, que cette évolution graduelle
et le triomphe final de l'opportunisme étaient une fatalité ; l'histoire aurait
pu se passer autrement : cela dépendait déjà, en définitive, de la lutte pour
la direction du prolétariat ; il n'en reste pas moins que le système
capitaliste, arrivé au stade impérialiste, a su intégrer peu à peu les
dirigeants du mouvement ouvrier, car c'était là la condition fondamentale de
son maintien — et de son "développement" toujours plus
"unilatéral", "inégal" et souvent monstrueux.)
Il s'ensuit qu'il ne faut donc pas confondre
la conquête de réformes par le mouvement ouvrier, d'une part, et le réformisme
comme courant politique existant au sein de celui-ci, d'autre part. Toute
conquête sociale, qui comme telle constitue bien une "réforme" ne
signifie pas que le mouvement de classe qui l’obtient soit “réformiste”, bien
au contraire. L'origine du "réformisme" n'est nullement ouvrière,
elle est purement bourgeoise ; les conquêtes de la classe ouvrière sont
toujours arrachées par son mouvement propre, qui est toujours un mouvement révolutionnaire
en soi, quelle que soit la conscience qu'elle en ait. On ne peut donc pas
mettre sur le même plan les conquêtes arrachées par la lutte de classe des
travailleurs tout au long du XIXe siècle, d’une part, et celles obtenues par le
mouvement ouvrier officiel qui, notamment dans les premières années du XXe
siècle, avait acquis la puissance de mener un combat révolutionnaire pour
abattre le système capitaliste, mais qui s’est transformé majoritairement en
"réformisme" et n’a obtenu quelques-unes des conquêtes de son
“programme minimum” qu’en substituant celui-ci au combat révolutionnaire (le
“programme maximum” ; sur cette distinction, cf. par exemple le début du Programme de Transition). Il faut donc
distinguer :
• Les
réformes arrachées au cœur du XIXe siècle ont non seulement permis une
amélioration — d’ailleurs très relative — des conditions matérielles de la vie
ouvrière, mais surtout la progressive constitution de la classe ouvrière comme
classe ; comme le rappelle Daniel Gluckstein, elles étaient “intégrées” par la
bourgeoisie dans le développement des forces productives, dont elles devenaient
même un moteur : par exemple, la limitation de la journée de travail, en
obligeant les capitalistes à développer la productivité, servit d’aiguillon à l’essor
de la grande industrie, donc accéléra le développement des forces productives —
tout en aiguisant en même temps les contradictions inhérentes au mode de
production capitaliste en général.
• En
revanche, les réformes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle
(d'ailleurs nettement plus importantes en quantité en qualité que celles
acquises au cœur du XIXe siècle), si elles ont elles aussi contribué à
constituer la classe comme classe, ont également une autre signification : en
les concédant, la bourgeoisie — qui les finançait par les surprofits réalisés
par l'exploitation des peuples dominés — achetait par là une certaine paix
sociale, dans le cadre d'une sorte de compromis tacite (et parfois explicite)
entre elle et les dirigeants réformistes-opportunistes du mouvement ouvrier ;
en même temps, cela permettait au capitalisme de continuer à se développer. Tel
est du moins le lien établi par Lénine entre le réformisme comme courant
politique “bourgeois” ou “petit-bourgeois” dans
le mouvement ouvrier et l’impérialisme, qui “tend à créer, également parmi les
ouvriers, des catégories privilégiées et à les détacher de la grande masse du
prolétariat” (pp. 128-129).
On
ne peut donc pas mettre toutes les conquêtes de la classe ouvrière sur le même
plan, du point de vue historique de leur acquisition. Or c'est ce que fait
Daniel Gluckstein, qui les énumère pêle-mêle, écrivant que “du droit de grève
au droit d'organisation en passant par la limitation de la journée de travail,
les salaires minimum, puis les conventions collectives, les statuts, les congés
payés, les Codes du travail, les régimes de protection sociale et de retraite,
les réformes progressistes arrachées par la classe ouvrière ont édifié toute
l'ossature qui ont constitué la classe ouvrière comme classe dans la société
(…)”. Daniel Gluckstein ajoute : “Ultérieurement,
[sic, je souligne] par crainte de
perdre les bases mêmes de sa domination de classe, et pour contenir avec l'aide
des appareils le mouvement ascendant des masses ouvrières et paysannes,
l'impérialisme a dû céder des réformes d'une ampleur considérable (notamment
1936, 1944-45, à l'Ouest de l'Europe, aux États-Unis et dans les pays dominés
qui ont arraché l'indépendance politique). C'est l'ensemble de ces réformes, de
ces “bastions”, de ces “institutions” qui constitue la classe comme classe. La
classe ouvrière n'existe que comme classe organisée. C'est dans le processus
même qui la voit, comme classe ouvrière organisée, arracher des réformes à la
classe capitaliste que s'est constitué l'appareil réformiste. Son existence a
donc été liée à celle des réformes, en même temps qu'il utilisait les réformes
comme un frein, voire un barrage à la montée révolutionnaire des masses. ”
Malgré
la justesse théorique globale de ces affirmations, il demeure ici une certaine
confusion historique, puisque Daniel Gluckstein ne montre pas clairement que
les plus grandes conquêtes de la classe ouvrière qu'il énumère lui-même n'ont
nullement été arrachées à l'époque de ce qu'il appelle le "capitalisme ascendant",
mais bien à l'époque de l'impérialisme — notamment après la Seconde Guerre
mondiale. C'est que, comme nous l'avons vu, il tient à maintenir contre vents
et marées sa distinction selon laquelle "sous le capitalisme ascendant, le
développement des réformes s’insère dans l’essor même des forces productives et
la conquête du marché mondial" (p. 14), alors que, sous l'impérialisme,
les réformes seraient constamment mises en cause. Mais, d'une part, toute
conquête de la classe ouvrière a toujours, au XIXe siècle comme au XXe, été
mise en cause si le rapport de force entre les classes permettait à la
bourgeoisie de le faire ; et, d'autre part, les conquêtes ouvrières ont eu
comparativement une importance bien plus grande pour le développement des forces
productives au XXe siècle, en particulier depuis la Seconde Guerre mondiale,
que pour celui du XIXe.
Il
est clair que les plus grandes conquêtes
de la classe ouvrière ont été faites sous l'impulsion du mouvement de la
classe, révolutionnaire en lui-même, même si ce mouvement est presque toujours
resté inachevé, à cause de la collaboration de classes pratiquée par ses
dirigeants réformistes et staliniens contre-révolutionnaires. — Qu’il
faille défendre aujourd’hui sans condition toutes
les conquêtes de la classe ouvrière, quelles que soient les conditions dans
lesquelles elles ont été acquises, ne doit pas nous faire oublier qu’au moment
où elles ont été faites, certaines, en tant que simples réformes, n’étaient
“progressistes” qu’en étant “opportunistes”, et en général purement et
simplement contre-révolutionnaires. En effet, dans la plupart des pays du
monde, l'écrasante majorité des grandes conquêtes de la classe ouvrière a été
arrachée non pas au XIXe siècle, mais au XXe, entre les deux guerres mondiales
et, surtout, à la fin de la seconde ; c'est-à-dire qu'elles ont été arrachées
dans le cadre de la phase de ce que D. Gluckstein appelle “l'impérialisme
décadent” ; et si elles ont été, finalement, de simples “réformes”, c'est que
la puissance révolutionnaire des masses mobilisées a été déviée de son objectif
révolutionnaire et trahie par les appareils, à commencer par l'appareil
stalinien. Or c'est ce double résultat de la lutte des classes — immenses
conquêtes, renforcement du poids social et politique de la classe ouvrière,
d'une part, trahison des appareils, d'autre part — qui explique le fait que,
comme le dit fort justement Daniel Gluckstein, “c’est la lutte de classe
qui, en contraignant la classe capitaliste à accepter de substantielles augmentations
de la valeur de la force de travail, joue le rôle le plus efficace — bien que
limité dans le temps — de volant d’entraînement de la relance de l’économie
mondiale” (p. 16 ; cf. à ce sujet l'étude complémentaire sur les “Trente
Glorieuses”, qui me semble souvent convaincante).
Mais,
selon moi, on peut dire la même chose de toutes les réformes et conquêtes de la
classe ouvrière : ce ne fut jamais le mouvement propre du capital qui fut en
soi "progressiste", si ce n'est en un sens abstrait, essentiellement "technologique"
; le principal moyen pour développer les forces productives, à commencer par le
développement du machinisme pour extorquer la plus-value relative, ce fut
toujours la lutte de classe — essentiellement la lutte de la classe capitaliste
contre la classe ouvrière, secondairement la lutte de la classe ouvrière contre
la classe capitaliste.
VI. Forces productives et lutte des
classes
En
effet, le moteur de l'histoire, ce ne sont pas les modes de production
considérés sous l'angle de leurs lois de fonctionnement, mais c'est la lutte
des classes, qui a certes pour base
tel ou tel mode de production, mais qui seule, en dernière analyse, est le
moteur de leur histoire et, par là même, de l'histoire de toutes les sociétés
divisées en classes. C'est donc la lutte des classes, et non la seule
évolution des forces productives, qui détermine la nature et les termes de l'
“alternative” politique devant
laquelle se trouve l'humanité depuis près d'un siècle : socialisme ou barbarie
; et c'est elle qui déterminera les différentes formes sous lesquelles cette
alternative ne cessera de se dresser devant le mouvement ouvrier jusqu'à la
réalisation effective du communisme.
La lecture de
l'ouvrage de Lénine sur l'impérialisme montre clairement que la question des
forces productives ne doit pas être surévaluée, c'est-à-dire traitée comme si
ces dernières étaient le moteur de l'histoire. Malheureusement, depuis plus
d'un siècle, cette question a conduit trop souvent un certain nombre de
marxistes à une vision mécaniste, économiste, voire téléologique de l'histoire.
Daniel
Gluckstein, quant à lui, me semble isoler et surestimer de manière unilatérale
la question des forces productives, et accorder corrélativement à la lutte des
classes un rôle extérieur et surtout secondaire pas rapport au développement de
celles-ci.
•
D'une part, en effet, Daniel
Gluckstein me semble tendre à faire de la lutte des classes un phénomène
subordonné à l'évolution des forces productives, une sorte de processus dérivé ou un simple effet de cette évolution, dont l'action en retour serait limitée.
Ainsi écrit-il : “Il n'existe pas de 'lois économiques immuables'. Il
existe des tendances, lesquelles peuvent être — et sont constamment
— contrariées par le cours des événements politiques et sociaux. Au
premier rang de ces événements : la lutte des classes” (p. 15). Autrement dit,
la lutte des classes est réduite ici à un simple "événement politique et
social" — alors que c’est en réalité un processus économico-socio-politique non seulement permanent, mais
encore structurel. En effet, la lutte
des classes ne saurait être ramenée à un phénomène qui viendrait simplement
"contrarier" les tendances économiques ; il n’y a pas d’un côté
des "tendances", et de l’autre des "événements", mais
uniquement la lutte des classes réelle qui est elle-même le seul et unique processus
par et dans lequel se réalisent les lois tendancielles spécifiques des modes de
production. — Daniel Gluckstein écrit également, au sujet du
"capitalisme ascendant", que, "dans cette phase du développement
historique, la lutte de classe, les conquêtes ouvrières, lois sociales, droits
et garanties, conquêtes démocratiques (et particulièrement droit à
l'organisation indépendante) s'inséraient
comme un facteur de développement des forces productives mises en œuvre par le
mode de production capitaliste" (p. 358 ; je souligne). Autrement dit, la
lutte des classes aurait été un "facteur" parmi d'autres du
développement des forces productives et se serait réduite à "imposer à la
classe capitaliste d'inscrire dans les institutions bourgeoises des réformes
(garanties et conquêtes) arrachées par les luttes ouvrières". — En
réalité, Daniel Gluckstein me semble confondre deux choses : d'une part, il est
vrai que la lutte de la classe ouvrière est un facteur du développement des
forces productives ; mais, d'autre part, Daniel Gluckstein semble ignorer que
le facteur principal de ce
développement est toujours, incessamment la
lutte des classes — et non seulement lorsque des conquêtes ouvrières sont
imposées aux capitalistes. En effet, c'est
la lutte constante de la classe capitaliste contre la classe ouvrière au sein
même du processus de production qui entraîne le développement des forces
productives. De manière générale, la classe capitaliste a l'initiative et,
par nature, elle domine le processus de la lutte des classes dans la
production. En revanche, la lutte de la classe ouvrière, parce qu'elle consiste
le plus souvent à résister à
l'initiative permanente de la classe capitaliste, n'est qu'un facteur
subordonné du développement des forces productives — facteur qui devient
décisif à certaines périodes historiques déterminées et limitées, lorsque le
passage à l'offensive de la classe ouvrière lui permet d'arracher des
conquêtes. C'est pourquoi Daniel Gluckstein me semble, d'un seul et même
mouvement, non seulement sous-estimer la lutte des classes en général,
puisqu'il ne voit pas qu'elle est de très loin le principal facteur de
développement des forces productives, mais encore tendre souvent à réduire la
lutte des classes à la lutte de la classe ouvrière. Sur ce second aspect, on
peut prendre pour exemple cette affirmation concernant les maquiladoras mexicaines, selon laquelle “le capitalisme, à
l'échelle mondiale, répond à la résistance et à l'organisation du mouvement
ouvrier (...) en accentuant sa politique de destruction des forces productives
sous la forme de la dévalorisation systématique de la principale force
productive : la force de travail humaine” (p. 372) ; or cela n'est pas faux,
mais le contraire est beaucoup plus vrai : la classe capitaliste se livre à une
lutte permanente contre la classe ouvrière, et même si la résistance de
celle-ci est également permanente, c'est bien plus constamment elle qui
"répond" à l'offensive capitaliste que le contraire. En un mot, la classe dominante est le plus souvent
dominante dans la lutte des classes.
•
D'autre part, et corrélativement,
Daniel Gluckstein me semble surestimer la question des forces productives, dans
la mesure où il pense que leur évolution propre constitue le
"fondement" de l'évolution du capitalisme. Il écrit, par exemple,
que, durant “le stade du capitalisme ascendant, qui se développe, en gros,
jusqu'au début du XXe siècle (...), le capitalisme est fondé sur le développement des forces productives” (je souligne).
Or cette affirmation est doublement erronée1
: d'une part, elle pêche par son caractère "métaphysique" : le mode
de production capitaliste n'a pas d'autre "fondement" que lui-même,
puisque c'est lui, au contraire, qui constitue la base des sociétés modernes ; d'autre part et surtout, ce mode de
production consiste non pas
fondamentalement dans le développement des forces productives, mais dans
l'articulation contradictoire des forces productives et des rapports de
production — lesquels sont des rapports entre classes sociales ; le
développement capitaliste des forces productives, de même que le caractère
contradictoire et limité de ce développement, n'est que l'effet de cette
structure (même si, bien évidemment, d'un point de vue historique, la genèse de
celle-ci "présuppose" un certain niveau de développement des forces
productives médiévales).
La
raison du rapport, à mon avis erroné, que Daniel Gluckstein établit entre
l'évolution des forces productives et les développements de la lutte des
classes me semble tenir à cette thèse, qu'il soutient comme un dogme
inébranlable, selon laquelle "pour les marxistes, les forces productives
constituent le critère déterminant pour analyser le caractère, progressiste ou
dépassé, d'un mode de production déterminé". En effet, cela a-t-il un sens
de parler en général et de manière absolue du caractère “progressiste” ou
“dépassé” d'un mode de production ou de telle ou telle époque de l'histoire ?
Il est extrêmement rare que Marx et Engels disent du capitalisme de leur temps,
que Daniel Gluckstein appelle unilatéralement le "capitalisme
ascendant", qu'il était “progressiste” en un sens absolu, ni même pour
l'humanité en général (Daniel Gluckstein, p. 185) ; au demeurant, “l'humanité
en général” n'est qu'une abstraction qui ne commence précisément à avoir un
sens historique concret que par et dans l'homogénéisation — très relative — que
lui imposent le capitalisme en général et l'impérialisme en particulier.
— On peut certes considérer, avec raison, que l'exploitation monstrueuse
des hommes, des femmes et des enfants, la régression sociale et la dégradation
absolue des conditions de vie des masses populaires du XIXe siècle par rapport
à celles de la seconde moitié du XVIIIe étaient historiquement nécessaires, c'est-à-dire inévitables,
faute d'une force sociale capable de l'empêcher alors et de faire passer la
société à une forme supérieure ; on peut même dire, avec Marx, que ce sont là
des conditions nécessaires au
développement de l'humanité2 — bien
qu'elles constituent en elles-mêmes des réalités monstrueuses qui ont conduit
et qui conduisent toujours à la détérioration, au sous-développement et à la
mort prématurée, une masse énorme d'individus de tous âges et même de peuples
entiers. En revanche, je ne vois pas comment on pourrait dire qu'elles étaient
“progressistes” en soi ou dans une sorte d'intérêt supérieur de je ne sais quel
être métaphysique appelé "Humanité", "Progrès" ou
"Histoire"1. On ne
peut considérer comme “progressiste” en soi ce “capitalisme ascendant” dont
Daniel Gluckstein nous rappelle (p. 135) qu'il "créait des conditions de
vie effroyables pour l'immense majorité de la population : exploitation,
oppression, souffrance, etc. Bref, une situation où, pour l'immense majorité de
la planète, il semblait bien que l'avenir soit fait, pour reprendre la formule
de Lénine, comme étant une 'horreur sans fin' ". Lénine, précisément, tout
en considérant, comme je l'ai montré, que l'impérialisme est un stade de
développement sans précédent des forces productives, ne s'en prend pas moins
avec véhémence au cynisme d'un Cunow, “apologiste allemand de l'impérialisme et
des annexions, dont le raisonnement, cynique autant que vulgaire, est celui-ci
: l'impérialisme, c'est le capitalisme contemporain ; le développement du
capitalisme est inévitable et progressif ; donc, l'impérialisme est progressif
; donc, il faut se prosterner devant lui et chanter ses louanges ! C'est
quelque chose dans le genre de la caricature que les populistes faisaient des
marxistes russes dans les années 1894-1895 ; si les marxistes, disaient-ils,
considèrent le capitalisme en Russie comme un phénomène inévitable et un
facteur de progrès, il leur faut ouvrir un débit de boisson et s'occuper
d'implanter le capitalisme” (p. 111). Lénine distingue donc clairement le
développement impérialiste du capitalisme comme mode de production, d'une part,
et le progrès social, de l'autre.
De
la même manière, sous peine d'une vision abstraite (non dialectique) de
l'histoire, on ne peut soutenir mécaniquement, unilatéralement, que la
révolution prolétarienne n'est “mûre” qu'à partir du moment où les forces
productives ont atteint un prétendu point maximal de leur développement. C'est
une vision mécaniste des choses que de croire en une détermination absolue de
l'histoire par la seule évolution des forces productives, au détriment de la
considération des rapports sociaux, des rapports politiques entre les classes à
l'échelle internationale et des rapports entre la classe révolutionnaire et sa
représentation politique. Si le processus de production conçu comme
articulation contradictoire des forces productives et des rapports de
production, est bien la base matérielle
des modes de production, il n'est pas en lui-même le moteur de l'histoire — rôle supporté par la lutte des classes, et
par elle seule.
Les
contradictions fondamentales du système capitaliste, en particulier la
contradiction essentielle entre les forces productives et les rapports de
production, permettent certes de condamner abstraitement le capitalisme (il
n'est pas éternel) ; mais elles ne suffisent nullement, par elles-mêmes, à le
détruire : quelle que soit l'époque historique, le mode de production en tant
que tel ne saurait “mourir”, tel un organisme, du seul fait de son propre fonctionnement
: seule la lutte des classes, avec ses nécessaires aléas, permet la réalisation
de telle ou telle tendance à telle ou telle époque. Mais il ne saurait non plus
“pourrir” sur pied comme un épi trop mûr qui n'a pas été cueilli. En effet, à
la différence de ce dernier, le mode de production capitaliste en particulier
ne peut continuer d'exister durablement qu'en continuant de se “développer”,
c'est-à-dire de se maintenir en étendant sa domination sur l'ensemble du
processus de production et de la vie sociale des hommes, quel que soit le prix
de ce maintien, quelle que soit l'horreur qu'il engendre sans cesse sur une
échelle croissante. — De manière générale, d'ailleurs, on ne saurait se
méfier suffisamment, par principe, de toutes ces métaphores que l'on emploie trop souvent sans esprit critique
— qu'elles soient mécaniques, biologiques ou autres — sans voir qu'elles
n'ont pas, en elles-mêmes, de validité scientifique. Dire, par exemple, que le
capitalisme est “ pourrissant”, “putréfié”, “moribond” ou “sénile”, c’est user
de métaphores biologiques qui, en assimilant le système capitaliste à un
organisme vivant, n’ont qu’une valeur explicative limitée et ne sont trop
souvent que des façons de parler ; et le fait que celui qui parle puisse
s'appeler Lénine ou Trotsky ne change rien à l'affaire...
Trotsky,
justement, commence le Programme de
Transition (écrit en 1938) en disant que “la prémisse objective de la
révolution prolétarienne est non seulement mûre, mais a même commencé à
pourrir”. Cela signifie, d'une part, que le capitalisme ne permet pas de
satisfaire les besoins des masses, qu'il précipite dans la misère, le chômage,
etc. ; et, d'autre part, que la lutte de la classe ouvrière — phénomène tout
aussi objectif — a conduit depuis longtemps à une situation où elle a la force
et les capacités de renverser le vieux monde. Autrement dit, cela signifie que
la question principale ne doit être
ni celle qui justifiait la politique des opportunistes avant la Première Guerre
mondiale (ils attendaient passivement que les forces productives cessent
effectivement de croître...), ni celle des staliniens (qui orientent la lutte
des classes dans le sens du maintien des États bourgeois, sous prétexte que les
conditions de la révolution ne seraient pas réunies). La question principale est celle des “conditions
subjectives”, c'est-à-dire celle non pas de la lutte des classes comme
processus objectif, inévitable, spontané, mais celle de la direction révolutionnaire du prolétariat, celle du parti politique
révolutionnaire. Je crois que nous sommes tous d'accord sur ce point. En
revanche, le texte de Trotsky ne signifie pas, à mon avis, que ce problème de
la direction soit nouveau : on ne saurait considérer, par exemple, qu'il
n'était pas déjà posé avant la Première Guerre mondiale ; la politique du Parti
bolchevik, celle des révolutionnaires au sein de la IIe Internationale montrent
à l'envi qu'il était déjà le problème numéro un, même si les révolutionnaires
n'ont pas su le résoudre à l'époque (ce qui, encore une fois, n'était pas fatal
mais s'explique aussi par des raisons politiques). Car le fait que le non
développement des forces productives pendant la récession économique absolue
des années 1930 ait été le signe de la crise générale du système capitaliste
d'alors, le fait que les développements de la lutte des classes dans un certain
nombre de pays (Espagne et France, notamment) aient mis immédiatement à l'ordre
du jour la prise du pouvoir par la classe ouvrière et la révolution — ces
faits ne signifient pas que la révolution socialiste ait pour condition sine qua non l'arrêt réel, absolu, du
développement des "forces productives" effectivement mises en œuvre.
D'ailleurs,
la plupart des révolutions effectives, victorieuses ou non, du prolétariat et
des masses populaires, ont eu lieu dans les pays où le capitalisme était peu
développé. Certes, ces pays constituaient des maillons dans la “chaîne
impérialiste” ; mais le fait que, comme l'explique Lénine en 1917, ce soient
précisément les “maillons les plus faibles” qui sautent les premiers et le plus
facilement prouve que la question des forces productives ne peut être envisagée
du point de vue d'une détermination objectiviste, économiste, mécaniste. Et le
fait de se placer à l'échelle internationale ne fait que déplacer le problème,
sans le résoudre : si les maillons les plus faibles sont les premiers à sauter,
c'est qu'ils résistent le moins à la tension interimpérialiste résultant de
l'exacerbation des contradictions propres au capitalisme parvenu à son stade
impérialiste ; mais, même d'un point de vue international, ce n'est pas parce
que les forces productives ont effectivement cessé de croître en un sens
absolu. Si la situation devint révolutionnaire à partir de 1917 en Russie, puis
en Europe, ce fut une conséquence des contradictions exacerbées de
l'impérialisme et de la boucherie de la Première Guerre mondiale, et non pas la
suite mécanique d'un franchissement effectif par les forces productives (le 3
août 1914 ?...) d'une sorte de “seuil” au-delà duquel elles n'eussent plus pu
croître en un sens absolu. Et les échecs de la révolution socialiste depuis
lors n'impliquent nullement que les forces productives décroissent ou stagnent
en attendant celle-ci.
C'est
pourquoi on aurait tort de se représenter la “barbarie” de manière “fixiste”
comme une sorte de terme auquel nous
mènerait le “mouvement propre” de l’impérialisme sénile ; ici comme ailleurs,
le caractère métaphorique de l'expression peut conduire à des représentations
inexactes de ce dont il s'agit. En effet, d'une part, ce “terme” hypothétique
ne peut avoir de signification générale en dehors d'une catastrophe de
dimension planétaire, en particulier d'une guerre généralisée — qui n'est
certes pas à exclure sur le long terme ; d'autre part et surtout, la "barbarie"
désigne plus fondamentalement les effets désastreux que l'impérialisme provoque
tous les jours — et qui n'auront pas
d'autre frein que celui imposé par la résistance des travailleurs et des
peuples. En ce sens, la "barbarie" existe déjà partout
— partout où existe la misère, partout où sévit la guerre, partout où les gens
meurent de faim et, de manière générale, partout où le maintien du système
impérialiste empêche les hommes de profiter des acquis réels et potentiels de
la civilisation. Ce n’est donc pas seulement à une "transition vers la
barbarie" (p. 364), même "en cours, quoique inachevée", que l’on
a affaire, mais bien à une tendance constante à la "barbarie",
qui, en tant que tendance, est propre au mode de production capitaliste en
général (y compris le “capitalisme ascendant”) mais qui, aujourd’hui, ne cesse
de se réaliser dans des conditions de plus en plus effroyables pour une masse
grandissante d'êtres humains. Ainsi la persistance du système signifie-t-elle
que le développement actuel de la production de richesses — qui est très lent,
de plus en plus "unilatéral" et "inégal", et qui reste de
toute façon infiniment moins rapide que l'augmentation de la population
mondiale — a pour prix, pour condition et aussi pour effet des conditions
d'existence de plus en plus dramatiques pour de larges masses, une exclusion
croissante de centaines de millions de travailleurs potentiels, un gaspillage
toujours plus important du travail humain et de l'environnement, une
destruction régulière de forces productives partout dans le monde... Mais il
faut ajouter que, sauf généralisation mondiale des guerres locales et
régionales — qui constitue une possibilité réelle —, ce “cours”, en tant
que tel, ne saurait avoir de fin (de
terme) à laquelle il “aboutirait” un jour. Il n'y aura pas d' “avènement de la barbarie”, pour
reprendre un mot inadéquat qu'il arrive à Daniel Gluckstein d'employer (par
exemple, p. 12). Autant la "barbarie" est un processus actuel incessant qui s’aggrave, autant il ne faut pas se
l’imaginer comme un état dans lequel
on plongerait demain comme dans un gouffre, un "abîme".
De
l'autre côté, le développement du capitalisme a rendu possible et nécessaire
l’organisation rationnelle de la production et de la société du point de vue
d’un développement harmonieux des forces productives, conforme à l’exigence de
satisfaire les besoins humains et de permettre le libre développement des
individus. A cet égard, il est bien évident que, s'il était vrai que les forces
productives eussent effectivement décliné depuis 1914, ou même depuis 1929,
elles seraient aujourd'hui dans un tel état que les conditions ne seraient plus
réunies pour réaliser le socialisme ; en effet, celui-ci, en tant que mode de
production, ne peut succéder qu'à un stade de très haut développement du
capitalisme, et non à des décennies de pourrissement ; on n'aurait plus alors
qu'à résister à la décomposition, mais la perspective du socialisme ne serait
plus réaliste ; la "défensive" ne serait plus un moment transitoire
dans le flux et le reflux de la lutte des classes, mais deviendrait une ligne
d'action pérenne. En réalité, il est bien évident que le socialisme,
historiquement nécessaire et à l'ordre du jour depuis longtemps, reste une
exigence immédiate pour l'avenir de
l'humanité — quelle que soit la conscience que les travailleurs en aient, quels
que soient les reculs temporaires de cette conscience.
L'alternative
“socialisme ou barbarie” doit donc être comprise, selon moi, comme la lutte
entre les deux tendances fondamentales de la lutte des classes, la tendance à
la "barbarie" étant actuellement dominante — depuis une vingtaine
d'années en particulier —, du fait essentiellement de la trahison des appareils
du mouvement ouvrier, qui a conduit et ne cesse de conduire à la crise et à la
décomposition de celui-ci. Mais cela reste une tendance, qui est loin d'être
pleinement réalisée : le processus est largement inachevé, même s'il tend à
dominer la période et s'il accélère manifestement. La tendance opposée a pour contenu historique fondamental la
tendance (largement inconsciente aujourd'hui) des masses au socialisme, parce
que seul le socialisme permettra la satisfaction véritable de leurs
revendications ; même si, bien évidemment, aujourd'hui, la forme générale, consciente, que prend cette tendance est la résistance des masses à la politique
impérialiste — ainsi qu'un début de processus de recomposition du mouvement
ouvrier à l'échelle internationale, sur la base de la défense des conquêtes,
sur la ligne de la reconstruction du mouvement ouvrier indépendant et de la
préservation de la classe ouvrière elle-même comme classe — conditions sine qua non de la révolution socialiste
à venir.
Conclusion
Le livre de
Daniel Gluckstein a l’incontestable mérite d’avoir essayé de montrer maintes
affirmations sans cesse réitérées dans les documents les plus importants de la
IVe Internationale, mais très rarement démontrées. Malheureusement, la première
moitié de cet ouvrage (c’est-à-dire toute la partie essentiellement
“économique”, qui couvre les chapitres II à IX) n'est que très partiellement
convaincante et maints de ses passages sont non probants ou erronés, comme j'ai
essayé de le montrer. La faiblesse de ces développements est d’autant plus
regrettable que les longues considérations plus proprement “politiques”
(chapitres X à XV) sur lesquelles elles sont censées déboucher sont non
seulement justes, mais encore présentées de manière remarquablement claire et
cohérente.
La raison de
cette situation apparemment paradoxale me semble être la suivante :
• D'une
part, cet ouvrage procède d'une juxtaposition assez artificielle de catégories
marxistes souvent mal maîtrisées et de documents certes nombreux, mais
sélectionnés de manière unilatérale et parfois utilisés sans esprit critique.
Une telle démarche a fatalement pour conséquences un certain manque de rigueur
dans la démonstration, la multiplication des erreurs théoriques, des confusions
et des approximations.
• Mais,
d'autre part, la justesse et l’efficacité de notre politique marxiste, telle que Daniel Gluckstein la présente, sont,
quant à elles, les produits non pas de la théorisation schématique, dogmatique
et non critique, mais d’une longue expérience passée de notre organisation, du
combat pratique pour la continuité du marxisme, du bolchevisme et du
trotskysme, intégrant les acquis théoriques propres au courant qui est le
nôtre.
Rien n’est
jamais définitivement acquis, et la théorie moins que toute autre chose. C’est
pourquoi il est nécessaire en permanence
d’étudier la théorie marxiste, de progresser dans sa compréhension, de former
les militants — non seulement par l’initiation, mais aussi par la
formation continue — et non par une hâtive vulgarisation, mais par la lecture
et par l'étude critiques des grands textes marxistes. Il serait erroné de
penser que le progrès théorique est devenu inutile, qu'il suffit aujourd'hui
d'observer la réalité à travers le prisme de quelques notions
"marxistes" vulgarisées pour la comprendre, donc pour agir
correctement. En effet, le progrès politique n'est pas concevable sans progrès
théorique : comme le dit Lénine, "sans théorie révolutionnaire, pas de
pratique révolutionnaire". Seule l'étude sérieuse, patiente, non
schématique de la réalité permet de la saisir dans ses déterminations principales.
Comme la construction du parti, l'étude de la réalité ne saurait passer par des
voies de traverse qui, loin de faire gagner du temps pour parer à l'urgence des
tâches pratiques immédiates, ne constitueront jamais que des impasses
théoriques — au risque de nuire également, tôt ou tard, à la pratique.
Comme l'écrit Marx à l'éditeur français du Capital
— le "citoyen La Châtre" : "Il n'y pas de route royale pour
la science et ceux-là seulement ont chance d'arriver à ses sommets lumineux qui
ne craignent pas de se fatiguer à gravir ses sentiers escarpés".
Je
suis certain, pour ma part, que l'analyse des faits, la discussion collective,
et l'étude de la théorie marxiste dans
son ensemble par tous les
camarades sont possibles et nécessaires, et permettront à notre organisation de
progresser dans son élaboration non seulement théorique, mais aussi proprement
politique. En effet, il me semble indispensable, si elle veut définir et
assumer le mieux possible ses responsabilités politiques, que la IVe
Internationale développe un véritable travail de formation théorique intégrant
tous les militants et fondé sur la lecture des grands textes marxistes, que
tout camarade peut lire, étudier et comprendre. Le développement de la lutte
des classes et les difficultés devant lesquelles sont placés quotidiennement
tous les militants et les courants qui cherchent la voie de la résistance et de
la recomposition pour s'opposer à la décomposition du mouvement ouvrier rendent
même urgent un progrès véritable de notre compréhension théorique de
l'impérialisme d'aujourd'hui. Le livre de Daniel Gluckstein est la première
contribution théorique d'une telle ampleur depuis des années ; la IVe
Internationale a un besoin impérieux qu'elle ne soit pas la dernière :
aujourd’hui comme hier, il nous faut montrer effectivement que, comme le dit
Trotsky, “seuls, les constructeurs de la IVe Internationale, en s’appropriant
les traditions de Marx et de Lénine, ont fait leur une attitude sérieuse envers
la théorie”.
Wolfgang
(septembre
1999, revu en janvier
et
en mars 2000)
[1] Le terme de
“catégorie” en général (de même, d’ailleurs, que celui de “concept”) et, dans
une moindre mesure, celui de “catégorie économique” en particulier, sont
employés constamment dans les textes de Marx. Il est donc erroné d’écrire,
comme le fait D. Gluckstein p. 461, que “Marx, à de nombreuses reprises,
polémique contre l’idée selon laquelle le capital serait une catégorie
économique. Non, martèle-t-il, le capital est un rapport social d’exploitation”.
En vérité, le fait que le capital, comme toute réalité sociale, soit un
“rapport social” (en l’occurrence un “rapport social d’exploitation”) n’empêche
nullement que sa représentation dans et par la pensée soit une “catégorie” (en
l’occurrence une catégorie socio-économique). Ici comme à plusieurs autres
endroits de ce livre, un certain plaisir de polémiquer l’emporte manifestement
sur le souci de vérité. Ceci dit une fois pour toutes : pour ne pas trop
alourdir la présente contribution, je m’en tiendrai à celui-ci et ne prendrai
pas en compte les passages de polémique gratuite ou inefficace.
1
Soit dit
en passant, contrairement à ce qu'écrit Daniel Gluckstein p. 9, ce n'est pas en
1862 que “le terme de 'plus-value' apparaît pour la première fois sous la plume
de Marx”, mais c'est dès l'automne 1857, dans ce qui constitue la première
rédaction d'ensemble du Capital,
parue aux Éditions sociales sous le titre Manuscrits
de 1857-1858. “Grundrisse”. Dans ce manuscrit — qui mérite d'être lu et
étudié — non seulement le terme, mais encore la théorie de la plus-value dans
ses grandes lignes est exposée par Marx pour la première fois.
2
Cette tendance à croire que la marchandise est nécessairement une “chose”, un
objet matériel, se retrouve d'une certaine manière dans la note de la page 369,
où Daniel Gluckstein, pour distinguer le “secteur manufacturier” des autres
secteurs industriels (extraction, énergie, bâtiment...) le définit comme le
secteur de la “production de marchandises” — comme si les matières premières,
l'énergie et les immeubles n'étaient pas eux aussi des marchandises... Dans le
même sens, Daniel Gluckstein réserve au seul “investissement manufacturier” le
nom d' “investissement strictement productif” (p.141) — limitation
erronée, qui résulte là encore d'une vision des choses matérialiste vulgaire
(empiriste, non conceptuelle, donc non scientifique).
3
Cf. Le Capital, Éditions sociales (E. S.),
tome IV, pp. 52-53 et p. 147, ainsi que Théories
sur la plus-value, E. S., tome I, pp. 481-482.
1
Rappelons que, dans ces formules, “A” signifie l'argent que le capitaliste avance comme capital de départ, “M”
symbolise les marchandises qu'il
achète avec cet argent (la force de travail (T) et les moyens de production
nécessaires à l'entreprise (Mp), M' désigne l'ensemble des marchandises
produites par l'entreprise (et dont la valeur est supérieure à celle de T + Mp,
puisqu'elle intègre la plus-value produite par les salariés), A' exprime
l'argent obtenu par la vente de ces marchandises sur le marché (A' est donc supérieur
au A de départ).
2
L'évidente
appartenance des transports à la sphère de la production est d'ailleurs
indiquée dans la citation d'Eugène Varga reproduite par Daniel Gluckstein p.
81.
3
Au sujet
de cette notion, Daniel Gluckstein note entre parenthèses : “c'est le terme
même utilisé par les capitalistes”, voulant dire par là que ceux-ci
reconnaissent eux-mêmes que l'EBE ne provient que de l'exploitation, au sens
marxiste, de la force de travail. En réalité, il n'en est rien. Dans le langage
capitaliste, on ne parle d'exploitation que pour une entreprise ou pour une
terre, jamais pour le travail salarié : la bourgeoisie ne reconnaît pas que son
régime est fondé sur l'exploitation de l'homme par l'homme.
1
Soit dit
en passant, Daniel Gluckstein va plus loin encore : pour lui, ce tableau
mettrait “en évidence” (!) non seulement que “nous sommes toujours (...) en
régime capitaliste fondé sur l’extorsion de la plus-value par l’exploitation
des travailleurs”, mais encore que nous y sommes “même plus que jamais”. Mais
de deux choses l’une : soit nous ne sommes plus en "régime
capitaliste" (ce que, d'ailleurs, personne ne dit, ni ne pense), soit nous
y sommes toujours, et dans ce dernier cas le plus ou moins grand degré d’exploitation, n’étant qu’une
différence quantitative, ne change rien à la
nature du régime : qu’un ouvrier soit plus ou moins exploité ne signifie
pas qu’il soit plus ou moins “en régime capitaliste”...
1
Daniel Gluckstein
l'explique lui-même ailleurs. Il écrit, en effet, p. 129 : “Les entreprises
cherchent avant tout à se désendetter, pour accroître leur rentabilité, en
réduisant les charges d'intérêt, et se procurent des capitaux sur les marchés
boursiers, en promettant aux actionnaires des dividendes élevés et des cours en
hausse.” Corrélativement, “les banques financent de moins en moins
d'investissements productifs, et de plus en plus d'opérations spéculatives. La
part du système bancaire international dans le financement de l'économie
mondiale est passée de 64,5% en 1985 à 22,6% en 1993.” — Mais tout cela ne
signifie pas que “l'accumulation financière se développe sur la base de la
tendance à la désaccumulation du capital productif”. Il semble que cela soit
faux en général et en ce qui concerne la France des années 1980 en particulier
; mais je reviendrai plus tard sur cette question (pp. 14 à 16 et p. 21).
1 En tout cas, je crois que ce qu'écrit
Daniel Gluckstein plus loin dans son livre à propos de la France des années
1980 est particulièrement exagéré. Il écrit, en effet, que “cette période,
chacun le sait, n'a connu aucune reprise de l'activité économique, bien au
contraire. C'est l'époque où le nombre de chômeurs passe, en France, de 1,5
million à plus de 4 millions, où des secteurs essentiels de l'industrie lourde
sont liquidés, où production et consommation s'effondrent” (p. 133). Il me
semble que les comptes de l'industrie française montrent, au contraire, que
l'activité économique et la production croissent ; quant à la consommation des
années 1980 en France, cf. plus loin, p. 18.
2 Daniel Gluckstein confond
manifestement, ici (p. 61), les entreprises en général et les entreprises
industrielles en particulier. C'est d'autant plus dommage que l'examen des
différences de rentabilité entre les différents types d'entreprises serait
certainement très instructif et très utile à sa démonstration...
1 Pourquoi Daniel Gluckstein ne
cite-t-il pas ce facteur dans l'encadré de la page 79 consacré aux causes qui
contrecarrent la loi de la baisse tendancielle du taux de profit ? Est-ce par
oubli ou parce que cela contredit ce qu'il affirme ? Marx, quant à lui, écrit
clairement que la “réduction du salaire au-dessous de sa valeur” est l'une de
ces causes, avec cette précision importante, conforme à ce que j'ai rappelé
tout à l'heure : “Nous ne mentionnons ici ce fait qu'empiriquement. En réalité,
comme bien d'autres points qu'il faudrait indiquer ici, il n'a rien à voir avec
l'analyse générale du capital. Il fait partie de l'étude de la concurrence qui
n'est pas traitée dans le présent ouvrage. Ce
n'en est pas moins une des causes les plus importantes qui contrecarrent la
tendance à la baisse du taux de profit” (je souligne).
1
Cf. la citation du Capital reproduite par Daniel Gluckstein
p. 80 : “Les limites qui servent de cadre infranchissable à la conservation et
la mise en valeur de la valeur capital reposent sur l'expropriation et l'appauvrissement de la grande masse des
producteurs” (je souligne). Cf. Le
Capital, livre I, chapitre 25, où Marx distingue trois formes de
surpopulation relative, qui peut, en effet, être “fluctuante” (salariés mis au
chômage au moment des crises propres au cycle industriel), “latente”
(sous-emploi agricole, etc.) ou “stagnante” (ceux que l'on appellerait
aujourd'hui les précaires) ; à cela s'ajoute l'ensemble des pauvres comptabilisés
dans le “paupérisme officiel” : ouvriers déqualifiés, chômeurs “longue durée”,
comme on dit aujourd'hui, etc. La constitution de cette “surpopulation
relative” est l'une des principales causes qui contrecarrent la tendance à la
baisse du taux de profit. Marx explique que “la création de cette surpopulation
est inséparable du développement de la productivité du travail, qui se traduit
par la baisse du taux de profit, et le développement de cette productivité
s'accélère. La surpopulation relative est d'autant plus frappante dans un pays
que le mode de production capitaliste y est plus développé” (cité par Daniel
Gluckstein, p. 77). — Cf. aussi Lénine, par exemple L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme : “L'inégalité de son
développement et la sous-alimentation des masses sont les conditions et les
prémisses fondamentales, inévitables” du mode de production capitaliste (p.
72).
1 Il parle seulement, de temps à autre,
sans démonstration, d'une “difficulté grandissante des capitaux à se mettre en valeur
sur le terrain de la production” (p. 121), voire de “l'extrême difficulté à
obtenir un rendement du capital investi dans la production, expression de la
difficulté croissante à réaliser la plus-value sur le marché mondial à l'époque
de l'impérialisme” (p. 136). Si Daniel Gluckstein affirme cela de temps en
temps, sans autre preuve, c'est peut-être pour montrer qu'il n'oublie pas la
loi de la baisse tendancielle du taux de profit dont il nous a parlé dans la
première partie de son livre. Mais ces affirmations sont-elles adéquates aux
faits ? On peut en douter. En effet, s'il est vrai que la spéculation en
général exerce une pression considérable sur les conditions de valorisation du
capital, la “difficulté” du capital productif à se valoriser reste toute
relative puisque, comme l’explique Daniel Gluckstein lui-même, "le taux
de rendement du capital des entreprises de tous les pays de l'OCDE progresse à
partir du milieu des années quatre-vingt" (p. 184) ; or l'on sait que,
comme l'indique par exemple l'examen des Comptes de l'industrie française des
années 1980, cela vaut également pour les entreprises industrielles (même si
Daniel Gluckstein, p. 184, ne distingue pas plus ces dernières des autres
entreprises qu'il ne l'a fait p. 61 — cf. ci-dessus, p. 6, note 2). La raison
de cette hausse du "taux de rendement" dans les entreprises est
pourtant expliquée par Daniel Gluckstein lui-même, qui écrit : “contrecarrant
la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, la classe capitaliste
parvient, au moins temporairement, à redresser la part des profits dans la
valeur ajoutée. Elle améliore ainsi les rendements du capital, résultat direct
de la politique de destruction des forces productives, de chômage, de baisse
des coûts du travail, des restructurations-désindustrialisation opérées depuis
plus de vingt ans dans les principaux pays capitalistes” (p. 181). Malheureusement,
on n'en saura pas plus, dans tout l'ouvrage, sur la manifestation concrète de
la loi de la baisse du taux de profit et sur les causes qui la contrecarrent.
1 Comme l'explique Daniel Gluckstein à sa manière dans l'Introduction générale de son livre : “Il n'existe pas de 'lois
économiques immuables'. Il existe des tendances, lesquelles peuvent être
— et sont constamment — contrariées par le cours des événements
politiques et sociaux. Au premier rang de ces événements : la lutte des
classes” (p. 15). — Nous verrons cependant plus loin (p. 41 sqq.) ce que cette
formulation a d'inadéquat.
1 C'est pourquoi il n'est pas nécessaire
de discuter ici pour elle-même la définition proposée par D. Gluckstein. Je
réserve donc cette question pour une prochaine contribution, qui essaiera
d'exposer en détail le sens et l'évolution du concept de "forces
productives" dans l'œuvre de Marx.
2 Il est vrai que, dans le Rapport
présenté au IVe Congrès de la IVe Internationale, Daniel Gluckstein affirme au
contraire que cette population industrielle et manufacturière baisse aussi de
manière absolue ; mais je suppose que le Rapport tenait compte des conséquences
de la “crise asiatique”.
3 Soit dit en passant, la “population
industrielle” des statistiques officielles ne comprend pas seulement les
ouvriers, mais aussi les techniciens, les ingénieurs et... les patrons (la
statistique bourgeoise ne tient pas compte de la division de la société en
classes antagonistes...). Or les effectifs de ces derniers ne sont pas
négligeables, contrairement à ce que l'on pourrait croire ; dans un pays comme
la France, par exemple, il y a des dizaines de milliers de petits patrons
officiellement comptabilisés dans la population industrielle... Ceci pour dire
simplement, une fois encore, que les tableaux de chiffres et les statistiques
ne sont ni des faits "bruts" qui pourraient se passer du crible de la
critique, ni des outils neutres et "objectifs".
1 Il écrit par exemple p. 181 : “En
Europe, les destructions de forces productives (baisse des
investissements)...”. — Dans les pages suivantes, je discute les
affirmations de Daniel Gluckstein sur le terrain choisi par lui, c'est-à-dire
en examinant les investissements, etc., par le biais de leur valeur (FBCF, PIB, etc.). Mais, en
réalité, l'évolution de ces valeurs ne correspond jamais de manière directe et
unilatérale à la réalité matérielle ou aux valeurs d'usage (capital productif,
etc.). Or le concept de forces productives désigne des réalités matérielles et
non des valeurs... Et, comme on le sait, de manière générale, dans le système
capitaliste, quand les forces productives croissent, les valeurs qui les
expriment décroissent...
2 Soit dit en passant, on se demande
comment ce qui n'est que conditionnel (“cette tendance... si elle se
prolongeait... déboucherait...”) pourrait aboutir à une réalité effective (“un
véritable processus de désaccumulation productive”) qui, alors même qu'on affirme
qu'elle n'existe pas, est déjà qualifiée comme “caractéristique de cette fin du
XXe siècle”... Le fait qu'une tendance, qui n'a pas encore débouché sur un état
de fait, soit caractéristique d'une époque, n'autorise pas à en conclure que
l'état de fait auquel elle tend à aboutir le soit déjà lui aussi...
1 L'encadré de la p. 149 assimile à tort
une baisse des “investissements physiques” et une désaccumulation productive.
1 P. 133 (encadré n° 4), Daniel
Gluckstein cite une étude qui dit clairement que les grosses entreprises
licencient massivement car “la règle est de produire
souvent davantage avec moins de salariés” (je souligne) ; il n'en conclut
pas moins avec son leitmotiv favori : “De plus en plus, le capital se désengage
de manière accélérée des secteurs de la production pour s'investir dans le
domaine de la spéculation”. Mais, encore une fois, si une entreprise “produit
davantage”, que peut bien signifier ce désengagement du capital productif ?
Mystère. En guise d'argument, Daniel Gluckstein ajoute : “Même une entreprise
automobile américaine comme Ford : sur les 2,5 milliards de dollars de
bénéfices qu'elle a réalisés en 1993, 60% l'ont été dans le seul secteur
financier.” Certes. Mais cela ne signifie pas en soi que son capital productif
ait reculé.
1 Même les faits présentés dans le
premier chapitre, qui nous informent certes sur certains aspects de l'état du
monde, ne nous apprennent quasiment rien sur l'évolution des capacités de consommation des masses à l'échelle
mondiale.
2 Cf. Les
inégalités en France. Évolution 1980-1994, Cahier de recherche du CREDOC (Centre de recherche et d'étude sur
les conditions de vie des Français) n° 83, janvier 1996.
1 Cf. aussi le Manifeste du parti communiste (1847) : “Depuis des dizaines d’années, l’histoire de l’industrie et du
commerce n’est autre chose que l’histoire de la révolte des forces productives
contre les rapports modernes de production, contre les rapports de propriété,
qui conditionnent l’existence de la bourgeoisie et de sa domination” (je
souligne ; cette phrase est citée par Daniel Gluckstein, p. 51). Marx et Engels
expliquent que “les forces productives dont (la bourgeoisie) dispose ne
favorisent plus le développement de la civilisation bourgeoise et les rapports
bourgeois de propriété ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour
ces formes, qui leur font obstacle ; et dès lors que les forces productives
triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société
bourgeoise tout entière et menace l’existence de la propriété bourgeoise. Le
système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu’il
crée. Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté en imposant
la destruction massive de forces productives ; de l’autre, en conquérant de
nouveaux marchés et en exploitant plus à fond des anciens marchés. Comment, par
conséquent ? En préparant des crises plus générales et plus puissantes et en
réduisant les moyens de les prévenir.”
1 Mon propos étant ici de montrer que D.
Gluckstein lit mal L'Idéologie allemande,
je m'en tiens au texte de cet ouvrage. Mais je montrerai dans une autre
contribution — déjà annoncée plus haut — que la problématique et les analyses
de ce livre écrit par Marx et Engels avant
qu'ils aient développé leur analyse du mode de production capitaliste, n'ont
guère de valeur scientifique propre et ne sauraient en tout cas être mises sur
le même plan que Le Capital. De fait,
ce dernier ouvrage ne reprend ni les termes, ni la problématique, ni les
analyses "économiques" de cette œuvre de jeunesse (dont l'intérêt est
immense pour maintes raisons, mais qui reste un ouvrage préscientifique). C'est
pourquoi il me semble peu rigoureux de puiser indifféremment dans tous les
ouvrages de Marx, comme s'ils avaient tous été écrits à la même période, comme
s'ils étaient tous également "marxistes".
1 Les références renvoient à l'édition de
Pékin (sans date) de L'Impérialisme,
stade suprême du capitalisme.
1 En réalité, comme nous allons le voir,
Lénine explique que l'exportation des marchandises est le trait dominant du
capitalisme fondé sur le libre-échange, alors que l'exportation des capitaux
est l'un des aspects fondamentaux de l'impérialisme, sachant que ces deux
phases sont celles du développement, de plus en plus ample et rapide, du
capitalisme.
2 A la page 157 (note 1) de l'édition de
Pékin, l'éditeur de L'Impérialisme
rappelle que “les éléments mencheviques” qui dirigeaient la maison d'édition à
laquelle Lénine envoya le manuscrit en juin 1916, firent subir à celui-ci
quelques altérations. En particulier, ils “substituèrent au terme de Lénine
'développement' (du capitalisme en impérialisme capitaliste) le mot
'transformation' ”. Pour Lénine, l'impérialisme est bien une phase de
“développement” du capitalisme, donc des forces productives. De manière
significative, D. Gluckstein refuse d'employer ce terme et parle lui aussi de
“transformation” (p. 52) — même si, bien évidemment, il n'entend pas par là la
même chose que “les éléments mencheviques”, puisqu'il veut dire exactement le
contraire : pour ceux-ci, parler de “transformation” était une manière de
mettre en cause les analyses de Marx, au nom du dépassement de la période
antérieure ; pour D. Gluckstein, au contraire, l'emploi du terme de
“transformation” vise à souligner la différence trop schématique qu'il veut
introduire entre capitalisme ascendant et capitalisme décadent.
1
Cela vaut en
particulier pour l'Angleterre, où Lénine constate un net recul du travail
manuel productif, la baisse du nombre d'ouvriers par rapport à la population
totale, la diminution de la surface agricole utilisée et l'augmentation des
emplois improductifs, en particulier des domestiques.
1 Bien évidemment, cette "réaction
sur toute la ligne" a pris aujourd'hui un visage non seulement économique,
mais surtout essentiellement social, puisque la politique impérialiste actuelle
consiste à mettre en cause et à liquider l'ensemble des acquis de la classe
ouvrière, voire les conquêtes nationales-démocratiques arrachées par la
bourgeoisie elle-même à l'époque où elle était révolutionnaire.
1 C'est la raison pour laquelle, comme le
remarque Lénine, Marx et Engels eux-mêmes “ont méthodiquement, pendant des dizaines d’années, observé
de près cette liaison de l’opportunisme dans le mouvement ouvrier avec les
particularités impérialistes du capitalisme anglais. Ainsi Engels écrivait-il à
Marx, dès le 7 octobre 1858 : 'En réalité, le prolétariat anglais
s’embourgeoise de plus en plus, et il semble bien que cette nation, bourgeoise
entre toutes, veuille en arriver à avoir, à côté de sa bourgeoisie, une
aristocratie bourgeoise et un prolétariat
bourgeois. Évidemment, de la part d’une nation qui exploite l’univers
entier, c’est, jusqu’à un certain point, logique' ”. Lénine cite également des
lettres des années 1880 où Engels explique que, en raison de la situation de
l’Angleterre sur le marché mondial, une partie du prolétariat anglais
s’embourgeoise et “se laisse diriger par des hommes que la bourgeoisie a
achetés ou que, tout au moins, elle entretient” (p. 129, je souligne).
1 On peut objecter à Lénine que le
"socialisme réformiste" existe dès les origines de la pensée
socialiste. Et cela est vrai. Mais, d'une part, ce courant (par exemple le
proudhonisme) est relativement antérieur à la constitution, à partir des années
1870-1880, du mouvement ouvrier moderne fondé sur le prolétariat d'usines, et
non plus sur les ouvriers de métier ; et d'autre part, du fait précisément de
son assise sociale, il est clair que ce "socialisme réformiste" est
dès l'origine un courant de tendance petite-bourgeoise —d'où le combat
impitoyable, théorique et politique, de Marx et d'Engels contre Proudhon, le
proudhonisme et les autres courants petits-bourgeois ; mais, en troisième lieu,
l'existence de tels courants était inévitable au sein du mouvement ouvrier
naissant, et ont donc joué pendant toute une période (schématiquement : jusqu'à
la Commue de Paris) un rôle important pour la constitution de celui-ci — d'où
le combat de Marx et d'Engels pour réaliser une alliance pratique avec eux ; en
tant que tels, leur nature et leur fonction n'a donc rien de comparable avec le
"réformisme" dont parle Lénine, qui ne s'est pas constitué comme
produit "naturel" des conquêtes ouvrières, mais qui est essentiellement un produit bourgeois de
l'impérialisme introduit dans le mouvement ouvrier moderne pour le contrôler.
1 Et je ne reviens pas sur l'absurdité de
la limite donnée par Daniel Gluckstein à sa propre affirmation, qui ne serait
valable que pour le "capitalisme ascendant". Comme si l'impérialisme
n'avait pas le même "fondement", ou plutôt la même nature
essentielle, que le capitalisme prémonopoliste ! Je ne reviens pas non plus sur
l'affirmation déjà critiquée (cf. ci-dessus, p. 20) selon laquelle, aujourd'hui
“l'économie capitaliste ne repose plus tant sur l'accumulation du capital que
sur le développement de la bulle spéculative”.
2 Cf. par exemple le texte du Capital cité par Daniel Gluckstein p
185. Marx y parle manifestement des conditions
nécessaires au “développement de l'humanité” et non pas de “progrès” en soi.
1 Ainsi, dans L'Idéologie allemande, où ils présentent pour la première fois les
grandes lignes de leur conception matérialiste de l'histoire, Marx et Engels ne
cessent de se gausser de la notion (bourgeoise)
du “Progrès” et de toute vision mécaniste ou téléologique de l'histoire. Dans
les Grundrisse, qui constituent le
premier brouillon du Capital, Marx
écrit pour lui-même : "D'une manière générale, ne pas prendre le concept
de progrès sous la forme abstraite, habituelle". De fait, malgré un petit
nombre d'apparences trompeuses, ni Marx, ni même Engels ne parlent, dans leurs
œuvres postérieures, du caractère “progressiste” en soi, en un sens absolu, de
tel ou tel mode de production. Ce problème pourrait faire l'objet d'une
recherche approfondie. Je prendrai un seul exemple : dans l'Anti-Dühring, Engels explique que
l'esclavage était la base et la condition de la magnifique civilisation grecque
; ce mode de production avait une nécessité historique dans la mesure où il
correspondait à ce que les hommes de ce temps et de cette région du monde
pouvaient réaliser ; mais Engels ne dit pas pour autant qu'il ait été
“progressiste” en soi. Du reste, l'une des différences entre le mode de
production grec et le mode de production capitaliste du XIXe siècle, c'est que,
comme le dit Engels dans le texte en question, l'esclavage fut en un sens
bénéfique aux esclaves eux-mêmes, puisqu'il leur permettait de rester en vie au
lieu d'être massacrés ou dévorés, sort réservé jusqu'alors aux prisonniers de
guerre ; en revanche, on ne peut pas en dire autant des prolétaires, hommes,
femmes et enfants qui furent sacrifiés par millions pour que le mode de
production puisse se développer à sa manière. — De même, il faut se méfier de
la métaphore de la “ roue de l'histoire ”, même s'il arrive à Marx et Engels de
l'employer. Comme toute métaphore, elle n'a qu'une validité limitée, et on
tombe vite dans l'abstraction si on en use à l'emporte-pièce. Par exemple,
Daniel Gluckstein emploie cette métaphore p. 168, au sujet du retour en
force, aujourd'hui, du travail à domicile dans les pays développés, dont il
croit qu'il existait essentiellement “à l'époque précapitaliste“ “comme
une étape vers l'accumulation et la concentration capitalistique” ; or, s'il
s'agit certes là d'un fait qui montre le caractère réactionnaire de
l'impérialisme d'aujourd'hui, il suffit cependant de relire la section 4 du
livre I du Capital pour comprendre
que, du temps de Marx déjà, le “progrès” constitué par le développement gigantesque du machinisme conduisait en même temps à cette régression sociale que constituait la
recrudescence sans précédent du
travail à domicile, effectué dans des conditions bien pires que celles de
“l'époque précapitaliste”. Le travail à domicile ne fut pas anéanti par le
développement en soi du capitalisme, mais par les conquêtes de la lutte des
classes, lorsque celles-ci finirent — tardivement — par être appliquées
également aux travailleurs à domicile, mettant alors fin aux gains obtenus par
la surexploitation de ces ouvriers — gains qui jusque là compensaient
largement, dans ces secteurs, la faible productivité du travail.
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Sources : http://video-streaming.orange.fr/actu-politique/militants-de-daniel-gluckstein-
[Militants de Daniel Gluckstein]
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