Angela Merkel : « Tôt ou tard, la monnaie explosera, sans la cohésion nécessaire »
LE MONDE | |Par Philippe RicardLa fronde contre Angela Merkel n'a jamais été aussi large au Conseil européen. Pour son retour à Bruxelles après la mise en place de sa grande coalition avec les sociaux-démocrates, la chancelière allemande a passé une très mauvaise soirée, jeudi 19 décembre.
Angela Merkel à Bruxelles après le conseil européen du jeudi 19 décembre 2013. | LIONEL BONAVENTURE/AFP
D'après les conversations reconstituées par Le Monde sur la base de notes
internes, la plupart des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne
se sont ligués contre le projet qu'elle défend pour tirer les leçons de la
crise des dettes souveraines : la signature de contrats contraignants entre
chaque capitale et la Commission européenne afin d'encadrer les réformes, en
échange, le cas échéant d'une incitation financière.
« Nous avons besoin de plus de
pression sur les réformes structurelles pour que chacun s'engage, commence Herman van Rompuy, le
président du Conseil européen, je
sais que c'est difficile ». D'entrée, même les alliés traditionnels
de l'Allemagne prennent leurs distances avec la proposition d'Angela
Merkel. « Toute règle contraignante
doit respecter les Parlements », lance l'Autrichien Werner Faymann,
en mettant en avant la «
souveraineté » des Etats. « Il n'y a pas d'abandon de souveraineté, réplique un peu
plus tard la chancelière. Les
arrangements contractuels sont négociés par vous, avec votre Parlement ». « Nos journaux aussi parlent de diktats »,
tente-t-elle de rassurer à propos des recommandations préparées par Bruxelles.
« BEAUCOUP DE RÉFORMES ONT ÉTÉ FAITES
SANS SOLIDARITÉ »
Mark Rutte, le premier ministre
néerlandais, se dit « convaincu que
ces contrats ne vont pas aider ». Il se méfie des aides imaginées à
Berlin pour encourager les réformes. Aux Pays-Bas, « beaucoup de réformes ont été faites sans
solidarité et maintenant nous devons payer pour ceux qui n'ont pas réformé »,
s'étonne le dirigeant libéral, en parlant de « lignes rouges »au sujet d'éventuelles incitations
financières. « Ce n'est pas qu'une
question d'argent, il s'agit de la légitimité de l'intégration européenne,
renchérit le Finlandais Jyrki Katainen. Les
plans de sauvetage ont alimenté le populisme. C'est un cancer. »
Pour les pays du Sud, c'est Mariano
Rajoy, le chef de l'exécutif espagnol, qui mène la charge. « Beaucoup d'entre nous font des réformes »,
dit ce conservateur. Les contrats doivent être « volontaires », insiste-t-il. « Si vous ne faites pas les réformes, vous perdez
la souveraineté nationale », intervient Mario Draghi, le président
de la Banque centrale européenne, l'un des rares, avec José Manuel Barroso, à
soutenir la chancelière.
Face à l'insistance de Mariano Rajoy
pour éliminer toute contrainte, Angela Merkel lâche : « Tôt ou tard, la monnaie explosera, sans la
cohésion nécessaire (…) Si ce texte n'est pas acceptable pour l'Espagne, laissons tomber, cela
reviendra dans dix ans. » «
Si tout le monde se comporte comme on pouvait le faire sous le communisme,
alors nous sommes perdus », assène la chancelière quand le
dirigeant maltais oppose ses fortes réserves.
Pas convaincu non plus, François
Hollande reste plutôt discret. Il évite de parler de la « capacité financière » que la
France propose de négocier en échange de tels contrats. « Il y a ceux qui ne veulent pas plus de discipline
et craignent que ce soit contraignant. Et d'autres qui ne veulent pas payer,
résume le président français. Mettons-nous
d'accord sur les principes et décidons des détails après les élections européennes de mai 2014. » Elio
di Rupo, le premier ministre belge, est sur la même ligne : « Les élections européennes approchent, ne
présentons pas l'Europe comme un gros bâton. Et ne me dites pas chaque année
d'abandonner mon indexation. »
« CELA VA DÉRAILLER À UN MOMENT »
Face à tant de résistance, Angela
Merkel s'impatiente. « J'ai grandi
dans un Etat qui a eu la chance d'avoir l'Allemagne de l'Ouest pour le tirer
d'affaire. Mais personne ne fera cela pour l'Europe », assène-elle,
avant de faire référence au pire moment de la crise de l'Union monétaire
: « Nous avons alors discuté de
savoir si la Grèce aurait dû sortir de la zone euro et je crois que si cela
était arrivé, nous aurions tous dû la quitter dans un second temps ». « Cela va dérailler à un moment »,
dit-elle.
Angela Merkel raconte avoir lu le
livre The Sleepwalkers (Les Somnambules, Flammarion), de
Christopher Clark, sur l'entrée en guerre à l'été 1914 : « Ils ont tous échoué et cela a mené à la première guerre mondiale »,
observe-t-elle, avant de changer de registre : « La vie n'est pas juste : si vous avez trop mangé et trop grossi,
mais que d'autres personnes sont toujours minces, je vous aiderai à payer le
docteur. Ce n'est pas un diktat, aider ceux qui ne peuvent pas s'aider seul
demande notre compréhension ». Pour elle, mieux vaut payer 3
milliards d'euros maintenant pour encourager les changements que devoir faire
un sauvetage à 10 milliards dans quelques années.
Mais rien n'y fait. Angela Merkel
propose alors de trancher en décembre 2014 : « Je ne veux pas que quelqu'un me dise qu'il a perdu les élections » à
cause des contrats. Décembre 2014 ? «
Je ne serai plus là », dit M. Barroso.« Ca ne fait rien ! », lâche la chancelière. « Je ne mourrai pas pour les contrats,
conclut Herman Van Rompuy, mais je
veux achever le travail avant de quitter mon poste » en
novembre 2014. Il est alors convenu de reporter les décisions de juin à octobre
2014.
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