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L'ancien ministre des Finances confirme que la France a envisagé sa sortie
de la zone euro
Par Alex Lantier
6 novembre 2012
L’ancien ministre des Finances français François Baroin a confirmé que
pendant la dernière crise financière européenne qui fit tomber les gouvernements
grec et italien, les responsables français ont tiré des plans en vue d’une
sortie de la Grèce, de l’Italie et de la France elle-même de la zone euro. A
l’époque, les responsables européens avaient nié toute discussion sur une sortie
de la zone euro de la part d’un quelconque pays européen.
On peut lire ces révélations dans des critiques du livre de Baroin
Journal de crise précédant sa parution, et où celui-ci traite de la
période allant de 2010 à 2012 où il était ministre du Budget, puis des Finances
dans le gouvernement du président conservateur Nicolas Sarkozy. Son récit révèle
comment les principales puissances impérialistes ont sans ménagement et de façon
non démocratique, fait tomber des gouvernements pour imposer des coupes sociales
impopulaires et il décrit les énormes tensions internationales se développant en
Europe.
Baroin raconte la réunion tendue du G20, le 3 novembre 2011 à Cannes, en
France. A l’époque, le premier ministre grec George Papandreou venait d’appeler
en Grèce à un referendum sur de nouvelles mesures d’austérité dictées par l’UE
(Union européenne). Le président américain Barak Obama, la chancelière allemande
Angela Merkel et Sarkozy ont exigé alors de Papandréou qu’il « s’explique ».
Baroin écrit, « Commence alors un bras de fer avec Papandréou, assisté de son
ministre des Finances. Sarkozy lance au Premier ministre grec : "On te le dit
clairement, si tu fais ce référendum, il n'y aura pas de plan de sauvetage."
Papandréou fait mine de ne pas comprendre. Avec un regard d'acier, Merkel lui
redit la même chose de façon très ferme…. [Papandréou] transpire de plus en
plus, vacille dans ses propos, puis s'effondre. Acculé, il n'a pas d'autre choix
que de se prononcer en faveur ou non de l'euro. Il comprend qu'il ne pourra pas
échapper à cette question en la soumettant à son peuple. J'assiste à sa mort
politique en direct. »
Washington, Berlin, et Paris sont intervenus et ont insisté pour que
Papandréou ne puisse même pas avoir la feuille de vigne d’un referendum pour
justifier ses mesures d’austérité impopulaires. Si le referendum avait lieu,
avec le risque d’un rejet populaire de la politique économique de la bourgeoisie
européenne, l’UE et le FMI s’en mêleraient. Ils couperaient l’accès au crédit de
la Grèce, forçant Athènes soit à accepter une banqueroute d’Etat soit à
commencer à imprimer sa propre monnaie pour se financer, sortant ainsi de
l’Euro.
De plus, peu de temps avant cette réunion, Papandréou avait licencié
l’ensemble de la direction des forces armées grecques. Ce qui entraîna le
soupçon, largement partagé, que l’armée grecque dont les liens avec les agences
de renseignement américaines remontent à la guerre civile grecque de 1946-1949
et à la junte militaire soutenue par la CIA en 1967, avait envisagé de faire un
coup d ‘Etat après l’annonce du referendum. (Voir :
Obama et l’OTAN
complotent-ils un coup d’Etat militaire en Grèce?) Une semaine plus tard,
Papandréou était remplacé par un nouveau premier ministre, Lucas Papademos.
Le meeting se préoccupa ensuite d’obtenir le départ du premier ministre
italien Silvio Berlusconi. L’Italie était trop importante pour qu’on la traite
comme la Grèce: la menacer de faillite étatique risquait de faire sombrer le
système financier sous le poids des créances irrécouvrables. Baroin note à ce
propos: « Si l'Italie plonge, tout le monde plonge. L'Italie, c'est vraiment
trop gros. C'est la huitième économie du monde. L'euro n'y résisterait pas.
»
Le tableau ci-dessus montre le niveau d’exposition des banques
d’un certain nombre de pays à la dette en Grèce, au Portugal, en Espagne et en
Italie (n.d.t.)
En conséquence de quoi, la classe dirigeante chercha à installer un nouveau
gouvernement plus étroitement aligné sur les exigences des marchés
internationaux. Baroin écrit « Berlusconi non plus ne semble pas vouloir
comprendre ni admettre que le problème de l'Italie, c'est lui. Sans le dire
aussi explicitement, le message est extrêmement clair - tous les protagonistes
le laissent entendre. On obtient de Berlusconi que le FMI puisse effectuer une
forme de contrôle sur les comptes publics. L’Italie est fière. Nous savions
parfaitement qu’une fois de retour chez lui, Berlusconi ne pouvait pas tenir
longtemps. »>
Cinq jours plus tard, Berlusconi annonçait qu’il démissionnerait après avoir
fait passer un dernier train de coupes sociales par le parlement italien. Il
installa un soi-disant « gouvernement technocratique » en Italie qui a imposé
vague après vague de coupes sociales.
Baroin préparait également un groupe d’Etudes secret afin d’organiser la
préparation de « l’Hypothèse la plus sombre de notre histoire économique moderne
» – une sortie potentielle de l’euro par la France. A l’époque, écrit-il «
L’Union européenne [était] dans une cyclone, l’euro attaqué de toutes parts … Le
pire [était] la sortie de la Grèce de l’euro, un effet de contamination, une
théorie des dominos qui entraînerait
de facto la sortie de la France.
»
Le récit de Baroin souligne la banqueroute du capitalisme européen alors que
l’acrobatie politique et financière au moyen de laquelle il exécute des mesures
d’austérité dévastatrices pour la population sape plus encore les fondations
institutionnelles chancelantes de l’Europe bourgeoise.
Ces tensions sont apparues au grand jour au printemps de 2010, à la suite de
fortes divisions entre Berlin et Paris à propos de l’opposition de l’Allemagne à
un premier train de mesures de renflouement destiné à rembourser les banques
détenant de la dette grecque. Le directeur alors de la Banque centrale
européenne (BCE), Jean-claude Trichet, fit le commentaire que la politique
européenne était confrontée à ses tensions les plus graves depuis la deuxième
Guerre mondiale. (Voir :
Le retour du spectre de
la catastrophe)
Comme on l’a noté à l’époque, la préservation de l’Euro est pour
l’impérialisme européen non seulement une question financière mais aussi une
question de la régulation des conflits internationaux potentiellement explosifs
au sein de l’Europe, conflits qui ont deux fois au cours du XX
e
siècle conduit à une guerre mondiale.
Le quotidien allemand
Süddeutsche Zeitung a avancé le scénario
suivant pour un effondrement de l’euro : « L’union européenne s’effondre, alors
que sa fixation la plus importante, la monnaie commune, se désintègre.
Vingt-sept Etats nations sont à nouveau en lutte pour les marchés. L’Allemagne,
en tant que pays le plus important et possédant une structure industrielle
saine, se fait des ennemis, et se voit éventuellement boycottée : le spectre de
la ’puissance hégémonique ‘ reprend vie. »
Ces deux dernières années le marasme économique et les luttes pour les
marchés au sein de l’Europe n’ont fait que s’aggraver et l’euro ne s’est
maintenu que grâce à des injections d’argent par billions de la part de la BCE
et destinées à calmer des paniques financières récurrentes. Les commentaires de
Baroin indiquent que la bourgeoisie de chaque pays européen prépare les mesures
les plus extrêmes et les plus brutales pour étendre sa richesse aux dépens de la
classe ouvrière et de ses rivaux au plan international.
(Article original publié le 1
er novembre 2012)